Opinion

Mélanie Geelkens

« Une sacrée paire de petits garçons »

Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

Jules dévorait les livres, surtout les BD. Avec sa maman, parfois, il parlait  » schtroumpf « . Il voulait l’épouser, comme un garçon de 8 ans qui ne comprend pas encore le monde des grands. Timothé, lui, lui disait  » je t’adore  » ou  » je t’aime beaucoup « , en lui serrant le cou. Il courait comme une flèche, il se voyait sportif professionnel, pour payer les études d’astronaute de son grand frère. Il avait 4 ans et, avant d’avoir le cou disqué par une meuleuse et le coeur percé de couteaux, il avait pleuré :  » Papa, qu’est-ce que tu fais ? « 

Papa tue maman de l’intérieur, petit. Papa  » la punit à l’extrême  » parce que maman a eu l’audace de le quitter, comme l’a analysé un psychiatre lors du procès d’assises qui s’est achevé à Liège le 25 septembre dernier. Papa vous scie la tête, papa vous poignarde le coeur parce que l’abattre elle, Madeleine, aurait été la faire souffrir trop temporairement.

Madeleine n’a pas rejoint la liste des 39 femmes tuées parce qu’elles étaient femmes, l’année où ses deux fils ont été assassinés. Trente-sept l’an suivant, en 2018. Dix-huit, au dernier décompte 2019. Leila, Sally, Eliane, Sabrina, Nancy, Elodie… Achevées, pour la plupart, par leurs (ex) compagnons. Indécent mot, pour des types qui cognent et qui crèvent.  » Drames familiaux.  » Une autre indécence, lexicale : des faits de société, des faits de patriarcat, des faits d’indifférence, oui. Mais les féminicides ne sont pas des faits divers.

Même le droit, pourtant, les banalise. Buter sa meuf est  » seulement une circonstance aggravante, mais n’est pas reconnu comme tel dans le code pénal « , rappelle Stéphanie Wattier, constitutionnaliste à l’UNamur.  » Je crois très fort en la force des symboles, poursuit-elle. Consacrer quelque chose juridiquement, c’est admettre qu’un phénomène existe. Et ça changerait beaucoup de choses.  » Jamais aucun député fédéral n’a déposé de proposition de loi pour reconnaître les féminicides. Jamais aucune, non plus.

Coupable apathie. Car s’il n’y avait que les femmes, hein, passe encore ! N’y a-t-il pas toujours un fameux contingent de connards, quelque part, pour dire qu’elles l’avaient bien cherché ? Mais il y a les enfants. Ceux qui meurent, comme Jules et Timothé. Comme Lore et Lucas, comme Jamie et Jack, tués cette année  » dans un contexte de violences conjugales, dont deux en même temps que leur mère « , selon le blog Stopféminicide.be. Et ceux qui survivent (15, en 2019). Puis tous ceux qui vivent ces beignes, ces gifles verbales non létales qui finissent par induire, chez ces petits spectateurs, que papa peut rosser maman, sans que grand-monde ne s’en soucie. Que la vie est une histoire de dominants et de dominées, de possédants et de possédées.

 » Il faut arrêter de croire que l’on peut être à la fois un mari violent et un bon père. Ce n’est pas vrai !  » aime répéter Luc Frémiot, ancien magistrat français, figure de proue de la lutte contre les violences conjugales. Qui rappelle que les enfants sont victimes, témoins, mais aussi otages, notamment en cas de séparation. Utilisés pour continuer à atteindre les mères qui ont eu l’outrecuidance de se barrer. Ces mères pour lesquelles – plusieurs études l’ont démontré – la grossesse marque souvent le début ou l’exacerbation des coups. Parce qu’elles sont alors vulnérables ou parce qu’elles deviennent le centre d’attention, ce que d’aucuns ne peuvent supporter. Tu portes mon enfant. Désormais, tu m’appartiens.

Eddy Michel, le père de Jules et Timothé, a été reconnu coupable d’assassinat et a écopé de la perpétuité. Madeleine a été condamnée à la souffrance à vie.

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plaintes pour violences physiques, dans le couple, ont été déposées en Belgique en 2018, selon les statistiques de la police fédérale. Soit 59, en moyenne, par jour. Ainsi que 15 806 dossiers de violences psychiques. Respectivement, 89,9 % et 71,9 % des suspects identifiés étaient des hommes.

Réalités virtuelles

© JOUISSANCE CLUB

Avant sa première censure, il comptait 8 000 abonnés. Avant la deuxième, en mars dernier, il en recensait 75 000. Le compte Instagram Jouissance Club vient de passer la barre des 260 000. En un an d’existence. Si le réseau social, propriété du prude Facebook, ne semble pas apprécier les dessins de vulves et de prostates, les internautes adorent, apparemment. Créé par June, une illustratrice française de 35 ans, ce compte publie des schémas (mixtes) d’éducation sexuelle. Des images neutres, qui dérangent pourtant certains utilisateurs, n’ayant de cesse d’alerter Instagram. Puissent-ils plutôt se réjouir que les jeunes y apprennent le plaisir intime là-bas, plutôt qu’en surfant sur YouPorn…

C’est pas gagné

 » Pourquoi déneige-t-on les routes, majoritairement empruntées par des hommes assis bien au chaud dans leur voiture, avant de déneiger les trottoirs où se retrouvent essentiellement des femmes avec enfants et poussettes ?  »

Euh, Marie Thibaut de Maisières, porte-parole de la ministre bruxelloise de la Mobilité Elke Van den Brandt (dans La Libre), le vrai débat, c’est pas plutôt comment on fait pour qu’il y ait autant de femmes assises bien au chaud dans leur voiture que d’hommes en train de promener des poussettes ?

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