Trou béant à la chaussée de Louvain : un effondrement parmi d'autres dans la capitale. © Didier Bauweraerts/isopix

Une Bruxelles au fond du trou

Olivier Mouton
Olivier Mouton Journaliste

La capitale a accumulé les déboires. Une nouvelle fois. D’un viaduc fermé à l’humiliation européenne du stade national en passant par le scandale retentissant du Samusocial et les « émeutes » en son centre. Notamment. La faute à une gestion déplorable. Et à l’inquiétante complexité belgo-belge.

C’est l’histoire d’une descente aux enfers, politique et institutionnelle. La saga chaotique d’une ville ultracomplexe, dont les multiples niveaux de pouvoir donnent des migraines aux citoyens et des arguments à ses opposants. Bruxelles est une toute petite métropole, d’un peu plus d’un million d’habitants, qui peine à faire face aux défis d’une grande, avec ses 183 nationalités, les institutions européennes sur son sol et plus de 300 000 navetteurs quotidiens. C’est une Région-capitale mal aimée, étouffée territorialement, dont on adore pointer les travers. Mais qui donne souvent à ses détracteurs le bâton pour se faire battre. En 2017, ses responsables ont, une nouvelle fois, accumulé les déboires : des infrastructures en déliquescence, un scandale XXL à la Ville et la chute de son bourgmestre, sans oublier des échauffourées à répétition en son coeur. Avec, à l’issue de ce mauvais cru, des propositions de réformes. Pas toujours bien intentionnées, faut-il le dire.

La ville s’est pourtant relevée des attentats du 22 mars 2016, qui ont coûté la vie à trente-deux personnes à Maelbeek et à l’aéroport de Bruxelles-National. Les touristes sont revenus et Bruxelles revit, même si ce drame reste une plaie, béante, dans son multiculturalisme. La capitale n’est donc pas devenue, du jour au lendemain, le  » trou à rats  » décrit par l’alors encore candidat à la Maison-Blanche Donald Trump, en mai 2016, après les attaques dans le métro et à l’aéroport. Elu, le président lui a d’ailleurs rendu visite en mai 2017, sous haute sécurité, pour inaugurer le nouveau siège de l’Otan, à Evere. Sans incidents. Il a même remercié ses hôtes pour leur  » accueil chaleureux « . Bruxelles vaut mieux que les caricatures.

Des émeutes à répétition ont marqué la fin de l'année.
Des émeutes à répétition ont marqué la fin de l’année.© Hatim Kaghat/id photo agency

« Le ministre de l’immobilité »

Mais 2017 a renoué avec l’incroyable chronique d’infrastructures qui tombent en lambeaux. Vous aviez aimé le feuilleton des tunnels ? Vous avez sans doute adoré celui des sous-sols et des viaducs. Comme autant de nouvelles illustrations de l’incurie des pouvoirs publics et du manque de communication entre les trop nombreuses couches de notre lasagne institutionnelle. Le 7 septembre, un effondrement de voirie dû à une rupture de canalisation d’eau provoque un énorme trou en plein milieu de la chaussée de Louvain. Résultats ? Deux cents personnes évacuées, le trafic des trains sur la ligne Bruxelles-Namur perturbé pendant dix jours, en raison de l’inondation des voies, et la chaussée fermée jusqu’à la fin décembre. Le 7 octobre, c’est le viaduc Herrmann-Debroux qui est fermé, de façon préventive. Le ministre de la Mobilité, Pascal Smet (SP.A), annonce la disparition inéluctable, à terme, de tels édifices et reçoit en retour une volée de bois vert de ses opposants et l’étiquette de  » ministre de l’immobilité « .  » En m’insultant, on crache au visage des Bruxellois « , rétorque-t-il au Vif/L’Express.La Région veut développer une mobilité alternative, pour préserver sa qualité de vie. Les chantiers se multiplient et le  » lobby de la voiture « , comme le désigne Pascal Smet, ne cache plus son irritation. Il y a des raisons : les records de bouchons se succèdent en novembre et décembre autour de Bruxelles. Jusqu’à ce 11 décembre où une tempête de neige bloque l’aéroport pendant trois heures. Bruxelles, bloquée et polluée, qui plus est ! Cent médecins lancent un cri d’alarme pour dénoncer la mauvaise qualité de l’air dans la ville : tous les ans, 632 personnes en meurent prématurément. La principale cause ? Les particules fines. Les autorités régionales décident l’interdiction progressive des véhicules au diesel.

Stade national : le fiasco.
Stade national : le fiasco.© JASPERS-EYERS ARCHTECTS/belgaimage

Les « erreurs » d’Yvan Mayeur

Qu’elle est pénible, cette année 2017… En juin, l’affaire du Samusocial met le monde politique bruxellois sens dessus dessous. Le dossier est emblématique : pour obtenir des financements et échapper aux contraintes linguistiques, les responsables de la Ville ont créé une asbl indépendante pour gérer l’accueil des sans-abris. L’objectif est louable et les résultats encensés. Mais au passage, ses gestionnaires en ont profité pour s’enrichir. Le cynisme provoque une onde de choc sans précédent. Yvan Mayeur (PS), le déjà controversé bourgmestre de la Ville, surtout depuis l’irruption de son piétonnier, l’année précédente, est contraint de démissionner.  » J’ai probablement commis des erreurs « , reconnaît-il. Non sans dénoncer, amer, un  » lynchage public « . Une commission d’enquête est créée au parlement bruxellois, mais la directrice du Samusocial, Pascale Peraïta, lui fait un pied de nez en refusant de témoigner. On touche le fond.

Inexorablement, Bruxelles prend l’allure d’une île.

En réaction, Benoît Lutgen, président du CDH, brise son alliance avec le PS, le 19 juin. Citadelle assiégée, la Région fait pourtant de la résistance. Y compris depuis les propres rangs du parti humaniste et dans le chef de sa figure de proue bruxelloise, Céline Fremault. L’attelage PS-CDH-DéFI-Open VLD-CD&V-SP.A reste donc en place. Et les partis bruxellois, majorité et opposition, adoptent une série de mesures radicales pour améliorer la gouvernance, fin novembre. Un changement de génération s’amorce, aussi : Laurette Onkelinx, grande patronne du PS bruxellois, annonce son prochain départ de la politique, tandis que Joëlle Milquet, troisième meilleur score à Bruxelles aux élections régionales de 2014, décide de ne pas se présenter aux communales de 2018. Les spécificités bruxelloises sont telles que, politiquement, la capitale se singularise de plus en plus : les partis francophones nouent d’autres types de relations, DéFI prospère plus que jamais et les partis flamands s’éloignent de la Flandre.

Laurette Onkelinx quitte la politique.
Laurette Onkelinx quitte la politique.© NICOLAS MAETERLINCK/belgaimage

« Cancer » et « humiliation »

Inexorablement, Bruxelles prend l’allure d’une île. Livrée à son sort. Qui paie le fait d’avoir été délaissée par les autres niveaux de pouvoir : mise au frigo dans les années 1980, sous-financement chronique ensuite, complexité institutionnelle invraisemblable… Et aveuglement récurrent de ses élites face aux problèmes qui la tenaillent, notamment en matière d’intégration des étrangers. Les 11 et 15 novembre, le centre-ville est le théâtre d’incidents à répétition, que certains qualifient d' » émeutes « , sur ce piétonnier censé redorer son image. Les premiers dérapages font suite à la célébration de la qualification du Maroc pour le Coupe du monde 2018 en Russie. Les seconds découlent de l’arrestation d’un youtubeur, Vargass 92, qui avait invité ses fans à le rejoindre dans la rue.  » Il faut agir pour éradiquer ce cancer « , s’emporte Jan Jambon. Le ministre N-VA de l’Intérieur attaque durement les autorités bruxelloises, rapport de l’Inspection générale à l’appui, avant de baisser le ton d’un cran.  » Nous manquons de moyens « , ripostent les Bruxellois. Action, réaction ? Les propositions de réforme fusent. Celle d’Ecolo pour un état-major commun aux six zones de police bruxelloise recueille un assentiment quasi général. Celle du SP.A imaginant la suppression des dix-neuf communes est vivement rejetée. Car le ver communautaire est toujours dans le fruit.

Sans doute était-il écrit que l’année devait se terminer par un dernier camouflet. Le 7 décembre, le comité exécutif de l’UEFA annonce que Bruxelles ne sera pas en mesure d’accueillir des matchs de l’Euro 2020 de football, qui sera organisé dans treize villes du continent. Ironie du sort : la capitale de l’Europe sera remplacée par… Londres, qui devrait avoir quitté l’Union européenne à cette date, en raison du Brexit. C’est la  » chronique d’un échec annoncé  » pour paraphraser le CDH. Et le reflet du profond mal belge, d’un pays qui semble désormais incapable de mener à bien de grands projets. Les responsables politiques fédéraux dénoncent  » l’amateurisme  » des porteurs bruxellois du projet, visant en premier lieu le ministre-président, Rudi Vervoort (PS), son collègue Guy Vanhengel (Open VLD) et l’échevin bruxellois Alain Courtois (MR). La N-VA, qui a freiné des quatre fers depuis le début, ironise sur  » ceux qui se prenaient pour Messi ou Ronaldo « . En retour, les Bruxellois pestent contre le silence assourdissant et l’inaction du Premier ministre, Charles Michel, depuis le lancement du projet. Alors qu’il s’agissait d’un stade… national. Cette  » humiliation  » européenne sera-t-elle un déclic ?  » Il faut réfléchir, estime le vice-Premier CD&V, Kris Peeters, à une manière de faire aboutir les grands projets belges.  » Et de sauver Bruxelles. Dont beaucoup se demandent combien de temps elle peut, en l’état, demeurer capitale de l’Europe.

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