Emprunter pourrait bientôt coûter plus cher mais thésauriser ne rapportera pas un cent de plus avant longtemps. © getty images

Spécial placements: comment arrêter de perdre de l’argent et battre l’inflation

Philippe Berkenbaum
Philippe Berkenbaum Journaliste

La hausse des prix atteint de nouveaux records tandis que les taux d’intérêt sont au plancher. Conséquence pour les épargnants: leurs économies fondent comme neige au soleil puisque l’argent perd actuellement 5% de son pouvoir d’achat sur base annuelle. Cela durera-t-il? Et, surtout, comment retrouver du rendement? Cinq spécialistes nous livrent leurs pistes.

Le compte épargne est-il devenu la nouvelle valeur refuge en ces temps troublés par la pandémie? L’encours total placé par les ménages belges sur leur livret a battu un nouveau record fin 2021 à 302 milliards d’euros. Il ne rapporte pourtant que des cacahuètes, et encore: non seulement le taux offert par les banques sur le carnet classique reste plafonné à 0,11%, mais plusieurs institutions (comme ING ou BNP Paribas Fortis, notamment) ont annoncé en ce début d’année qu’elles ne paieraient plus aucun intérêt au-delà de 250 000 euros d’avoir en compte épargne!

Vous aviez placé 100 000 euros sur un tel compte réglementé en 2021? Vous avez royalement reçu 110 euros d’intérêts. La belle affaire! En réalité, votre patrimoine a même rétréci. Car au même moment et depuis plusieurs mois, les prix ont commencé à flamber et l’inflation a terminé l’année à 5,7% en Belgique, 5% en zone euro, plus de 7% aux Etats-Unis… Faites le compte: sur base annuelle, le pouvoir d’achat de votre épargne a perdu plus de 5%! Et bien malin qui peut dire comment la situation évoluera dans les prochains mois.

« L’inflation, c’est comme le dentifrice: une fois qu’il est sorti du tube, impossible de l’y faire rentrer », métaphorise l’économiste Bruno Colmant en paraphrasant un ex-président de la Bundesbank allemande. Pour l’administrateur délégué de la banque d’affaires Degroof Petercam, le scénario ne fait guère de doute: « Je crois que la hausse des prix à laquelle on assiste depuis quelques mois est un phénomène durable. Il y a bien sûr un choc initial, très violent, qui concerne les prix énergétiques. Mais comme il y a de l’énergie dans toute transformation de matière, cette inflation persistera. On peut l’imaginer à un taux de 3 ou 4% en rythme de croisière puisque les salaires augmenteront immanquablement aussi. Et on le sait: lorsque les salaires et les coûts de l’énergie grimpent, les entreprises finissent par adapter leurs prix de vente, ce qui alimente l’inflation. Il y a donc un phénomène d’autoalimentation. »

Il faudra nous réhabituer à l'augmentation structurelle du coût de la vie. Si elle reste raisonnable, certains experts estiment que ce n'est pas forcément un problème.
Il faudra nous réhabituer à l’augmentation structurelle du coût de la vie. Si elle reste raisonnable, certains experts estiment que ce n’est pas forcément un problème.© DR

Répression financière

L’histoire se répète-t-elle? Le spectre de la célèbre « spirale inflationniste » qui avait bouleversé l’économie mondiale dans les années 1980, à la suite des chocs pétroliers de 1973 et 1979, est-il de retour? Pas de panique: la situation actuelle est très différente. « Certes, l’inflation n’avait plus été aussi forte depuis quarante ans, concède Sylviane Delcuve, senior economist chez BNP Paribas Fortis. Mais le monde était à l’époque en profonde récession, avec un chômage record. Aujourd’hui, c’est l’inverse: on a mis le monde entier à l’arrêt, puis relancé la machine brutalement par l’injection de centaines de milliards d’euros. Le redémarrage extrêmement rapide de l’économie a provoqué un choc de demande qui se heurte à des ruptures d’approvisionnement de matières premières liées à la crise de la Covid. La flambée inflationniste durera aussi longtemps que ces problèmes ne trouveront pas une solution en Chine et en Asie: on paie une dépendance industrielle que nous n’avons toujours pas réduite. Mais le scénario sur lequel tout le monde table est une accalmie au second semestre, suivie d’une baisse de l’inflation. »

« Le niveau actuel ne durera pas, estime également Nicolas Deltour, head of investment strategy chez Belfius. L’ objectif des banques centrales reste une inflation autour des 2%, elles s’y emploient et elles devraient y arriver à moyen terme, entendez en 2023. En attendant, la plupart des projections pour 2022 restent sur une inflation supérieure à cet objectif. » Expert au bureau économique d’ING, Philippe Ledent voit plus loin: « L’inflation devrait refluer, mais il est peu probable que nous revenions dans les prochaines années au taux très faible observé ces dix dernières années. Les règles du jeu en la matière semblent réellement avoir changé. »

Autrement dit: il faudra nous réhabituer à l’augmentation structurelle du coût de la vie. Si elle reste raisonnable, ce n’est pas forcément un problème. Ça peut même être « une bonne chose, car l’économie a besoin d’un certain niveau d’inflation, estime Wim D’Haese, head of investment advice chez Deutsche Bank. Elle affecte en effet nos habitudes de consommation. » Sans oublier qu’ en Belgique, de nombreux salariés, fonctionnaires et allocataires sociaux bénéficient de l’indexation de leurs revenus. Pour les épargnants, il y a un revers à la médaille: la lente érosion de leurs économies.

« L’inflation n’est rien d’autre que la vitesse à laquelle le pouvoir d’achat s’érode, confirme Nicolas Deltour. Du point de vue du rendement, le cash est un des pires supports, avec une perte certaine en pouvoir d’achat. La pire perte certaine de tout le large spectre s’offrant à l’investisseur. » C’est ce que les économistes appellent la « répression financière, précise Wim D’Haese. Au cours des dix dernières années, les épargnants ont déjà perdu en moyenne 1,5% de leur pouvoir d’achat par an et ce chiffre a encore augmenté en 2021 en raison de la hausse rapide de l’inflation. On s’attend à ce que cette situation puisse durer encore longtemps. » A moins que… les taux d’intérêt ne remontent à leur tour.

Spécial placements: comment arrêter de perdre de l'argent et battre l'inflation
© getty images

Hausse des taux… hypothécaires

Est-ce envisageable? Pas dans l’immédiat, selon nos spécialistes. Pour Sylviane Delcuve, « 2022 devrait être jalonnée par de petits relèvements des taux directeurs de la banque centrale américaine – on s’attend à trois ou quatre hausses de vingt-cinq points de base dans l’année – pour calmer les marchés », dans un contexte de surchauffe de l’économie et de tension sur l’emploi. Ce n’est pas le cas en Europe, qui souffre surtout d’une inflation importée par la flambée des prix de l’énergie, sur laquelle une hausse des taux serait inopérante. « Elle serait même contre-productive, estime Bruno Colmant, puisque l’économie a besoin du souffle de la relance. En quoi une augmentation de taux entraînerait-elle une baisse du prix du gaz russe, d’autant que la transition climatique coûtera des centaines de milliards d’euros qui devront être financés par l’emprunt? Lourdement endettés, nos Etats providence exigeront que la BCE, qui les finance directement, maintienne ses taux bas. »

Même si ce n’était pas le cas et que la Banque centrale européenne resserrait sa politique monétaire, les hausses ne seraient pas répercutées de sitôt sur les carnets d’épargne. « En revanche, cela se verrait rapidement sur les crédits, notamment hypothécaires », ajoute Sylviane Delcuve. Ceux-ci suivent l’évolution des taux à plus long terme qui commencent d’ailleurs à se tendre, notamment en Allemagne. Emprunter pourrait bientôt coûter plus cher mais thésauriser ne rapportera pas un cent de plus avant longtemps. Bref, si l’incertitude demeure, une chose est sûre: l’épargnant soucieux – au minimum – de préserver son patrimoine a intérêt à envisager d’autres solutions.

« Il est logique de penser que celui ou celle qui détient de l’épargne cherche à obtenir un meilleur rendement de son argent, conclut Philippe Ledent. Dans les conditions actuelles, cela l’oblige à prendre plus de risques. » Certains semblent l’avoir compris: « Depuis la crise de la Covid, on observe, dans les chiffres de la Banque nationale, un glissement vers plus d’investissement et un peu moins de succès pour le carnet d’épargne. » C’est un début. Mais pour avoir une chance de « battre » l’inflation, encore faut-il choisir les bons instruments de placement

Partner Content