L'explosion dans une rame de métro à la station Maelbeek, après celles de l'aéroport de Bruxelles, plonge la Belgique au coeur de l'horreur. © REPORTERS

Rétro 2016: Bruxelles entre en guerres

La Belgique est devenue une cible et une fabrique d’attentats. Les autorités ont réagi vite et fort. Mais ont-elles pris toute la mesure des années de tension qui se profilent ?

Laurianne (à g.) et Loubna, enterrées à un jour d'intervalle. Mortes à Maelbeek.
Laurianne (à g.) et Loubna, enterrées à un jour d’intervalle. Mortes à Maelbeek.© Reporters/SDP

Deux visages. Deux parmi les 32 morts et les 340 blessés des attentats du 22 mars : Loubna Lafquiri et Lauriane Visart. A l’époque de leur enterrement, Françoise Schepmans (MR), bourgmestre de Molenbeek, les a évoquées sur Facebook. Au-delà des mots convenus et sincères, le symbole était multiple. Après des années de déni, il est sûr que Molenbeek a nourri, dans ses replis communautaires, un nid de frelons dirigés par un psychopathe issu de la petite classe moyenne locale, Abdelhamid Abaaoud. On a beau en avoir assez du syndrome du Molenbeekistan version Eric Zemmour, les faits sont têtus. L’actualité de cette mortelle année a mouliné d’autres microquartiers, d’autres bandes de copains, d’autres familles élargies de Schaerbeek, Laeken, Neder-Over-Heembeek, Vilvorde, Anvers, Verviers, Charleroi. Souvent avec des racines maghrébines et rifaines (nord du Maroc). Tous agitant la bannière noire des fous d’Allah, une idéologie planétaire qui, croyant la fin des temps venue, livre une dernière bataille contre les mécréants, en ce compris les musulmans non ralliés rejoints par ceux, pas nécessairement religieux, qu’anime un profond ressentiment envers la société ou l’Occident. Il y a eu pléthore d’affaires terroristes en 2016 : 242 nouveaux dossiers fédéraux ont été introduits au cours des dix premiers mois de l’année, certes moins que les 313 de 2015 mais s’ajoutant aux précédents, cela fait, selon le parquet fédéral, 1 214 depuis 2008. En Belgique.

 » Le terrorisme n’a ni foi ni loi, c’est une abomination qui a pour seul objectif d’ôter la vie à des innocents « , clamait la bourgmestre de Molenbeek.  » J’ai assisté, cette fin de semaine, écrivait-elle, à deux cérémonies extrêmement émouvantes d’hommage à deux destins brisés par les attentats de Bruxelles, deux vies interrompues brutalement à la station de métro Maelbeek. La première s’est tenue ce vendredi à la mosquée du Cinquantenaire pour Loubna, cette maman formidable qui laisse derrière elle trois petits enfants, un mari endeuillé et une famille dans le chagrin. Pleine de joie de vivre, Loubna donnait des cours de sport à des enfants et, à entendre le directeur de l’établissement scolaire, elle était en symbiose avec ses élèves. Discrète, toujours souriante, cette jeune Molenbeekoise se partageait entre son travail et sa vie de famille, donnait toute son énergie pour faire rayonner le bien autour d’elle. La deuxième cérémonie s’est déroulée, un jour après, le samedi, en l’église Notre-Dame du Sacré-Coeur à Etterbeek pour Lauriane, étudiante en droit et membre d’un club de filles au sein du Royal Daring Hockey Club de Molenbeek. Sa famille, très digne, a parlé de la jeune fille, passionnée de droit et de justice. Lauriane n’hésitait pas à participer à des marches contre l’intolérance et les amalgames. Elle apportait joie et bonheur à sa famille, ses amis et proches.  » Deux visages pour résister à l’oubli.

Car le risque d’oublier existe, comme de banaliser ou de refouler ce qui dépasse l’entendement ou le supportable. Avant Maelbeek et Zaventem, il y a eu la tuerie du Musée juif de Belgique (4 morts, le 24 mai 2014) dont les auteurs présumés, Mehdi Nemmouche et deux complices, seront jugés en 2017. Ensuite, les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher (17 victimes, le 7 janvier 2015), le stade de France, les terrasses de Paris et le paroxysme du Bataclan (les 130 morts et 413 blessés du 13 novembre 2015). Et encore le couple de policiers de Magnanville tués à leur domicile le 13 juin, le cauchemardesque 14 juillet de Nice (86 morts, 400 blessés), le père Jacques Hamel égorgé dans son église normande le 26 juillet, les deux policières de Charleroi grièvement blessées à la machette le 6 août, les trois policiers de Schaerbeek agressés le 5 octobre par un ancien militaire radicalisé… Sans compter les projets déjoués, dont celui de l’avenue Louise, à Bruxelles, et d’une grande surface de la région de Charleroi.

Après chaque drame, des fleurs dans du plastique, des petites bougies, des chorales, des cérémonies officielles, des manifs montées sous le doute permanent d’une récupération par l’extrême droite ou par un doucereux islamo- gauchisme toujours prêt à faire passer l’islamophobie pour la cause du terrorisme, et qui a tenté de faire diversion avec le burkini.

Najim Laachraoui, Khalid El Bakraoui et Mohamed Abrini, l'
Najim Laachraoui, Khalid El Bakraoui et Mohamed Abrini, l' » homme au chapeau  » de Zaventem.© SDP

En 2016, on s’était déjà habitué. En 2016, il n’y a pas eu quelque chose d’approchant les marches républicaines à 4-5 millions de personnes qui ont déferlé sur la France après la séquence Charlie Hebdo/Hyper Cacher. La Belgique n’a pas de place de la Concorde ni de symbole fédérateur. C’est même tout l’inverse : la Bourse est devenue celui de la discorde. Le 17 avril, on a marché  » contre la peur  » : il y avait moins de 10 000 personnes. L’énergie de la solidarité s’est diluée au fil du temps, éparpillée ou redirigée vers une radicalité qui se devine dans les intentions de vote. Ou dans de nouvelles manières de vivre et de servir : l’avenir le dira.

Des accents victorieux à la gueule de bois

Après l’assaut contre l’appartement de la rue de la Colline, à Verviers, où se cachaient deux  » Syriens  » de Molenbeek, la hiérarchie politique, Premier ministre en tête, avait salué le travail accompli par les services de sécurité. Janvier 2015 : c’était l’époque des points presse débordants de ministres et des réunions cloisonnées du Conseil national de sécurité. Aujourd’hui, la communication politique s’est faite plus discrète. En 2016, 137 condamnations ont été prononcées dans des dossiers  » terrorisme « . De 7 jugements en 2013, on est passé à 55 en 2014, 117 en 2015 et 137 cette année, selon les chiffres du parquet fédéral. Les principaux recruteurs (Sharia4Belgium, Khalid Zerkani) ont été condamnés et mis hors d’état de nuire. Il n’y aurait pas eu un seul départ pour la Syrie cette année. La justice, même asphyxiée, travaille. L’Etat de droit est respecté. La preuve : les avocats de la défense sont parfois suivis quand ils contestent des charges ou la notion trop élastique de  » dirigeant « . Les tribunaux prononcent des mises en liberté.

Les complices des returnees de Verviers ont été jugés en juillet. Returnees ou Revenants, selon le titre du livre (Seuil) du journaliste David Thomson sur les hommes du califat rentrés en France. Les deux  » revenants  » de Verviers sont morts lors de l’assaut après les sommations d’usage et leur riposte à l’arme lourde, cela pour démentir la légende urbaine qui en a fait des victimes de violences policières. Des peines de trente mois à seize ans de prison ont été distribuées aux seize prévenus, dont certains absents pour cause de départ en Syrie (le Français Walid Hamam tué par la coalition internationale le 4 décembre). Selon le tribunal correctionnel de Bruxelles, la cellule de Verviers programmait un attentat à Zaventem. Elle avait rassemblé des armes, des uniformes de police et des précurseurs d’explosifs. Abdelhamid Abaaoud dirigeait les opérations depuis Athènes. Là où un gsm a été retrouvé contenant des indications pour fabriquer une bombe et des croquis de l’aéroport de Zaventem. Ces dessins montraient des individus poussant un chariot à bagages avec le mot  » bombe  » écrit dessus. Les services de police et de renseignement étaient en alerte rouge mais cela n’a pas suffi.

Les attaques du métro et de l'aéroport de Bruxelles : des cibles par défaut.
Les attaques du métro et de l’aéroport de Bruxelles : des cibles par défaut.© REPORTERS

A partir d’août 2015, d’autres djihadistes se sont glissés parmi les réfugiés venant de Turquie. Ils ont exécuté leur sale boulot à Paris (130 morts, 413 blessés), puis à Bruxelles (32 morts, 340 blessés), avec de fortes complicités locales. La tuerie de Nice (86 morts, 400 blessés), également revendiquée par l’Etat islamique, relevait d’un autre registre : l’auteur, un Tunisien de 31 ans, a appliqué ce que recommande le théoricien d’Al-Qaeda, Abou Moussab al-Souri : susciter une guerre civile entre la population et les enclaves musulmanes d’Europe par la sauvagerie. La France est une cible parce qu’elle défie les islamistes sur le terrain civilisationnel – son art de vivre, sa laïcité – aussi bien que militaire. Pendant la guerre civile des années 1990 en Algérie, elle a été meurtrie par le Groupe islamique armé alors que notre pays bénéficiait du statut ambigu de base de repli. Selon toute vraisemblance, le métro et l’aéroport de Bruxelles ont été choisis par défaut. Une liste d’objectifs trouvée dans un ordinateur évoquait l’Euro de foot, le quartier de la Défense, à Paris, ou l’association catholique intégriste Civitas. Un enregistrement audio confirme ces hésitations. Ibrahim El Bakraoui aurait préféré que  » des frères  » soient opérationnels en France pour protéger leur  » base de repli  » mais l’opération de police du 15 mars à Forest, suivie de l’arrestation de Salah Abdeslam, trois jours plus tard, à Molenbeek, les a incités à passer à l’action dans une certaine improvisation.

Salah Abdeslam a été arrêté vivant, le 18 mars.
Salah Abdeslam a été arrêté vivant, le 18 mars. © ALEXANDRE MARCHI./BELGAIMAGE

 » La crainte de ne pas mourir en martyr a été plus forte que la sanctuarisation d’une base de repli, constate le criminologue Vincent Seron, membre du Centre d’étude sur le terrorisme et de la radicalisation (ULg). Aussi irrationnel que cela nous paraisse, il faut intégrer cette dimension dans nos analyses.  » Le démantèlement de la cellule franco-belge signifie-t-il pour autant la fin d’un cycle de terreur ?  » L’organisation des réseaux djihadistes est mouvante, basée sur des alliances et des allégeances susceptibles de se recomposer en fonction des circonstances, poursuit le criminologue. Les terroristes observent nos réactions et s’adaptent. Ils ne sont pas coupés du monde. S’ils en ont la motivation, n’importe quel moyen peut être mis en oeuvre. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir pourquoi Salah Abdeslam est revenu à Bruxelles, pourquoi l’Algérien Mohammed Belkaïd, un doctrinaire, a protégé la fuite de Salah Abdeslam à Forest, pourquoi Mohamed Abrini ne s’est pas fait sauter à Zaventem…  »

Un risque permanent

Le feu couve toujours. Selon le Premier ministre français, Bernard Cazeneuve, 17 attentats ont été déjoués depuis le début de l’année, dans l’Hexagone. Trois cellules dormantes ont été découvertes en Allemagne, en Autriche, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. L’aéroport de Schiphol était visé. Selon Europol, quatre attaques djihadistes ont frappé l’Union européenne en 2014 et 395 personnes ont été arrêtées pour leur implication dans des affaires de terrorisme en 2014. En 2015, le nombre d’attentats avait plus que quadruplé (17) et les arrestations presque doublé (667, principalement en France et en Belgique). Alarmiste, Europol craint que Daech n’exporte ses voitures piégées et attaques chimiques ou biologiques :  » Tous les Etats membres de l’UE et de la coalition menée par les Etats-Unis contre l’Etat islamique sont des cibles potentielles.  » La Belgique en fait partie depuis le 24 septembre 2014, alors que ses six chasseurs F-16 bombardaient les positions de l’Etat islamique en Irak et en Syrie. La sortie d’Europol a été diversement appréciée. Propagande involontaire pour Daech, autopromotion ou discours de vérité ?

Charles Michel et François Hollande se réjouissent de la capture d'Abdeslam. Le répit va être de courte durée.
Charles Michel et François Hollande se réjouissent de la capture d’Abdeslam. Le répit va être de courte durée.© THIERRY ROGE/BELGAIMAGE

 » Les actes de guerre de vendredi ont été décidés, planifiés en Syrie, préparés ; ils ont été organisés en Belgique, perpétrés sur notre sol avec des complicités françaises « , affirmait François Hollande, le 16 novembre 2015, devant le Congrès de Versailles. L’enquête lui a donné raison. Une Joint Investigation Team franco-belge a été créée. Elle travaille simultanément sur les attentats de Paris et de Bruxelles. D’autres équipes communes d’enquête se consacrent à l’attentat du Musée juif de Belgique, la cellule de Verviers, l’attaque ratée contre le Thalys (21 août 2015) et le projet d’attentat déjoué en France après l’arrestation de Reda Kriket, à Boulogne-Billancourt (le 24 mars 2016). Les Etats-Unis sont également entrés en jeu, quatre de leurs ressortissants ayant été tués lors des attentats de Bruxelles et quatre autres blessés. L’équipe commune d’enquête entre le FBI et la justice belge est une première en Europe.  » Cela nous a déjà énormément aidés pour certaines choses « , a expliqué le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw au Parlement, évoquant le déchiffrage de messages ou de données codées. La technique américaine de reconnaissance faciale a permis de confirmer l’identité de  » l’homme au chapeau « , Mohamed Abrini, et de l’arrêter, le 8 avril, à Anderlecht. Les tensions ne sont cependant pas absentes de la collaboration belgo-française, des éléments de l’enquête belge  » fuitant  » régulièrement dans Le Monde, alors que le parquet fédéral se montre avare de détails pour protéger ses procédures. La dépendance de la Belgique aux services étrangers, surtout américains, s’est accentuée.

Les commanditaires, les intermédiaires, les exécutants

On apprend petit à petit comment les attentats ont été organisés. Sur le plan logistique, au départ de la Belgique, mais en connexion étroite avec les hauts gradés français et belges de l’Etat islamique. Le Franco-Tunisien Boubaker El Hakim, 33 ans, membre d’Al-Qaeda depuis 2003-2004, serait l’inspirateur notamment des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, ainsi que de ceux du 13 novembre 2015. Il a été tué par un drone américain, le 29 novembre. Selon le département d’Etat américain, Abdelilah Himich, 27 ans, né à Rabat et grandi à Lunel (sud de la France), serait aussi un responsable des opérations extérieures de Daech. Engagé dans la Légion étrangère à 19 ans, Himich a servi en Afghanistan sous le drapeau français. Il déserte en 2010, se réinstalle à Lunel, foyer salafiste bien connu, puis rejoint l’Etat islamique en Syrie, en 2014, où il devient  » émir « . Les deux hommes ont fait de fréquents allers-retours en France sans être inquiétés.

Mohamed Abrini a été arrêté le 8 avril, à Anderlecht, grâce à la coopération des Etats-Unis.
Mohamed Abrini a été arrêté le 8 avril, à Anderlecht, grâce à la coopération des Etats-Unis.© ISOPIX

De son côté, l’enquête belge a mis en évidence le rôle du Belgo-Marocain Oussama Atar, 32 ans. Déjà présent dans le dossier verviétois, l’homme est suspecté d’avoir coordonné les attaques de Paris et de Bruxelles sous le nom de guerre d' » Abou Ahmad « . En 2005, il avait été condamné à dix ans de prison par un tribunal irakien qui lui reprochait ses liens avec Al-Qaeda. Il a séjourné dans plusieurs prisons gérées par l’armée américaine, une pépinière de djihadistes où il pourrait avoir rencontré Abou Bakr al-Baghdadi, le futur calife autoproclamé de l’EI. Sa famille, Amnesty, des députés PS, CDH et Ecolo ainsi que les Affaires étrangères ont obtenu sa libération, en 2012, pour raisons humanitaires, sans connaître, disent-ils aujourd’hui, son profil guerrier. La commission d’enquête parlementaire  » attentats terroristes  » devra se pencher sur l’intervention des Affaires étrangères. Guéri de son  » cancer « , Oussama Atar a replongé dans la clandestinité et rejoint la capitale de l’Etat islamique, Raqqa. C’est là qu’il aurait recruté et dirigé au moins quatre membres de la cellule franco-belge des attentats, dont les deux Irakiens qui se sont fait sauter aux abords du stade de France. Ses cousins Ibrahim et Khalid El Bakraoui lui avaient soumis leurs plans avant de se faire exploser l’un à Maelbeek, l’autre à Zaventem, avec Najim Laachraoui, l’artificier des attentats, un ancien étudiant de l’ULB.

Les liens de quartier et de famille ont joué un rôle prépondérant dans l’exécution des attentats. Si le centre de gravité de la préparation de ceux de Paris était Molenbeek, celui des attentats de Bruxelles fut Schaerbeek. Laachraoui et les frères El Bakraoui y ont grandi. Connus comme braqueurs, violents et armés, les deux derniers n’ont jamais été en Syrie. Ils n’avaient pas le profil de radicaux religieux. Cependant, quand Ibrahim a été arrêté en Turquie, en juin 2015, il a été bizarrement réexpédié aux Pays-Bas, avec mention tardive de ses liens avec le terrorisme. La loyauté flageolante de la Turquie fait aujourd’hui débat. Najim Laachraoui, lui, avait un passé syrien. Il aurait préparé les ceintures d’explosifs de Paris à Schaerbeek, dans l’appartement de la rue Henri Bergé et les charges explosives de Bruxelles dans celui de la rue Max Roos. Le 13 avril 2016, Dabiq, la revue de propagande de Daech, publiée sur le Net, qualifiait les frères El Bakraoui d’instigateurs des attentats de Paris et de Bruxelles. Ils auraient fourni les armes et les explosifs.

Enfin, Abdelhamid Abaaoud était bien une pièce maîtresse du dispositif. L’ennemi public numéro un a mis son réseau bruxellois à disposition des maîtres de Raqqa. Lui-même projetait de mourir en kamikaze à la Défense, après le mitraillage des terrasses de Paris. Le Molenbeekois disait que Daech avait infiltré  » 90 personnes  » en Europe en les faisant passer pour des réfugiés. L’enquête a établi qu’au moins dix terroristes munis de faux passeports syriens ont pénétré dans l’espace Schengen via la Hongrie. Avec son physique passe- partout, Salah Abdeslam a effectué au moins trois allers-retours Bruxelles- Budapest pour convoyer sept faux réfugiés et il est allé en chercher trois autres à Ulm, en Allemagne. L’enquête n’est pas terminée, pas de procès en vue à court terme. Sauf celui de la police et des services de renseignement…

Sous enquête du Comité R, la Sûreté de l’Etat et le service de renseignement militaire (SGRS) se sont déjà réorganisés en vue d’améliorer  » leur position d’information « . Ces deux services ne connaissaient pas grand-chose des auteurs des attentats. La police fédérale suscite beaucoup de critiques de la part du Comité P. Il y a eu des ratages à la section antiterroriste de la police judiciaire fédérale de Bruxelles (DR3). Des informations sur les frères Abdeslam n’ont pas été prises au sérieux. Echec à la police proactive, donc. Après coup, la DR3 a réussi à reconstituer en détail la filière franco-belge, sous la direction du parquet fédéral et des juges d’instruction. Pour les attentats de Paris, dix-neuf personnes ont été inculpées, dont six placées en détention préventive et quatre transférées à Paris. Huit autres ont été inculpées et placées en détention préventive pour ceux de Bruxelles et Zaventem. Après une traque qui a parfois tourné au ridicule et relancé le Belgian bashing, Salah Abdeslam et Mohamed Abrini ont été arrêtés vivants.

Autre souci policier : le bug dans la transmission de l’information de la police turque sur Ibrahim Bakraoui a eu lieu au siège de la police fédérale à Bruxelles, et non à Istanbul, dont l’officier de liaison, Sébastien Joris, a été injustement accusé par le ministre de l’Intérieur. Quant au chef de corps de la police locale de Malines, on lui reproche d’avoir bloqué un tuyau qui évoquait les liens entre Salah Abdeslam et des membres de la famille Aberkan, avec, déjà, l’adresse de la rue des Quatre-Vents, où Abdeslam allait être arrêté. Dans les cas précités – l’officier de liaison accusé à tort de négligence et la rétention d’information à Malines -, la hiérarchie policière a cherché d’abord à se couvrir. La présence de Bart De Wever (N-VA) à une séance de débriefing au cabinet de Jan Jambon (pour faire porter le chapeau à Sébastien Joris ?) ajoute au malaise.

On attend beaucoup des polices locales dans la lutte antiterroriste.
On attend beaucoup des polices locales dans la lutte antiterroriste.© TIMOTHY FADEK/REPORTERS

Néanmoins, le mandat de la commissaire générale, Catherine De Bolle, va être reconduit pour cinq ans. Cela vaut politiquement toutes les absolutions. Elle a produit un contre-rapport et réclamé la dissolution du comité P. Des questions pouvaient se poser légitimement. Etait-ce utile de mettre les policiers sous pression (certains passent le plus clair de leur temps à se défendre et à coordonner leurs déclarations) ? Fallait-il lancer tout de suite une commission d’enquête parlementaire alors que la menace terroriste reste élevée et que des enquêtes sont en cours ? Pas sûr que le résultat soit à la mesure des risques pris. Le rapport devra faire l’objet d’un compromis politique et contenter tous les lobbys.

Mais que fait la police fédérale ?

Créé en avril dernier, la commission d’enquête présidée par Patrick Dewael (Open VLD) est venue à bout de son premier volet : l’organisation des secours. Il y a eu du tirage entre les pompiers de Bruxelles et la centrale de Louvain, ça, on le savait. Parmi ses 300 ( ! ) constats et recommandations, la commission préconise une communication directe vers les acteurs concernés des décisions prises au centre de crise. Le 22 mars, l’ordre d’arrêter le métro n’est pas arrivée à son destinataire, jusqu’à ce que la Stib en prenne l’initiative. La commission travaille à présent sur les services de police et de renseignement. De nombreuses séances se tiennent à huis clos, avec un rythme et une méthode hésitante. Dans un troisième temps, la commission recherchera les causes de la montée du radicalisme en Belgique, les défaillances éventuelles de la politique d’intégration, le trafic d’armes, les effets de notre politique étrangère, etc.

Ce qui va advenir du paysage policier belge ? Gadget ou vraie réforme ? Certains, au nord du pays, mais aussi au PS, voudraient régionaliser la police selon le schéma suivant : trois grosses polices régionales et une entité fédérale réduite à la portion congrue. C’est pour cette raison que, sous couvert d’optimalisation, les services centraux (lutte contre la criminalité financière, la corruption, la cybercriminalité…) sont dépecés au profit des arrondissements de police. La régionalisation se prépare en coulisses. Mais la police fédérale, déjà stressée par les réformes incessantes depuis l’affaire Dutroux (une cinquantaine de lois ont modifié la matrice de 1998), résistera-t-elle à un nouveau remède de cheval ? Dans les circonstances actuelles, certains en doutent.

Ancien membre du Comité P, le président du Centre d’études sur la police, Gil Bourdoux, pointe la responsabilité du politique dans l’inadaptation de la police actuelle à la lutte antiterroriste, en ce compris certains membres de la commission d’enquête actuelle :  » Dans les années 1990, on a voulu mettre en place une police d’orientation communautaire axée sur la résolution des problèmes et la proximité avec les citoyens. On a reformaté les anciens policiers pour qu’ils se plient à ce rôle, et les nouvelles générations ont été formées à la prévention. La police judiciaire fonctionne bien, mais elle est très spécialisée et elle ne peut le plus souvent intervenir que quand il est presque trop tard. Or, nous avons besoin de policiers de première ligne qui soient aware, vigilants et mobiles. Aujourd’hui, on leur demande deux choses. Un : fournir du renseignement, alors que le politique a mis une douzaine d’années pour préciser l’article 44 sur la transmission des informations policières. Deux : protéger des officiels, des institutions et eux-mêmes, les policiers, en fonction de l’évaluation d’un risque. Dans les circonstances actuelles, ils devraient être tout le temps en mouvement, contrôler, surveiller, empêcher les autres de bouger.  » Quasi une stratégie de guerre.

Charleroi : deux policières agressées à la machette le 6 août.
Charleroi : deux policières agressées à la machette le 6 août.© VIRGINIE LEFOUR/BELGAIMAGE

Mettre les suspects dans l’inconfort, les priver d’argent : c’est le sens du projet Belfi lancé en octobre 2014 par le procureur général de Bruxelles, Johan Delmulle, avec l’aide de nombreux services, dont la discrète DR5 (pôle financier) de la police fédérale de Bruxelles. Il s’agissait de  » rechercher les fraudes aux allocations sociales commises par des personnes physiques et morales en lien avec le départ de ressortissants belges partis rejoindre des groupes terroristes en Syrie « . Toutes les asbl de la capitale ont été passées au peigne fin. Une technique de harcèlement terre à terre qui a porté ses fruits.

Définir une stratégie

L’année écoulée a montré qu’à un certain niveau d’abstraction, il n’y avait pas d’analyse commune du radicalisme et du terrorisme. Toutes les chapelles intellectuelles se sont réveillées, en particulier dans le monde académique, pour se positionner sur un terrain qui avait été remarquablement peu travaillé. Le  » business  » de l’antiradicalisation a déjà connu quelques sorties de route fameuses. Voir l’affaire des budgets pharaoniques attribués par la Région bruxelloise à l’auteur de la pièce Djihad, retirés, puis, réattribués en tranches et en douce. Deux ans après Charlie (les minutes de silence non respectées avaient alerté les écoles), les responsables de la Fédération Wallonie-Bruxelles vont dégainer leurs plans et réalisations. Chacun les siens. Jean-Claude Marcourt (PS), en charge de l’Enseignement supérieur et des Médias, a déjà remis sa copie : elle concerne l’islam, la formation de ses cadres et les émissions concédées. Les débats sur la laïcité (faut-il ou non l’introduire dans la Constitution ? ) ont fait rage.

Au niveau fédéral, le Premier ministre arrive au bout de ses possibilités.  » En janvier 2015, après l’assaut contre la planque de Verviers, le gouvernement avait proposé douze mesures, auxquelles il en a encore ajouté dix-huit, six jours après les attentats de Paris, résume le criminologue Vincent Seron. Certaines, comme le bracelet électronique pour les returnees, ne seront sans doute pas appliquées et l’extension du délai de garde à vue nécessite une révision de la Constitution. D’autres mesures ont été adoptées, pas toujours implémentées, dans une optique assez répressive, immédiate et visible. Sur le terrain, la concertation avec le niveau local s’avère très complexe, de même qu’avec le secteur social et les CPAS à propos du secret professionnel partagé. On attend beaucoup des polices locales dans la lutte antiterroriste mais cela ne peut se faire au détriment de son service à la population.  »

Et puis, il y a la question budgétaire. Selon la FEB, entre le 15 novembre 2015 (époque du lockdown de Bruxelles) et le 15 novembre 2016, l’économie belge a perdu 2,4 milliards d’euros (0,57 % du PIB). L’augmentation directe des dépenses publiques pour la prise en charge médicale, l’indemnisation matérielle et morale des victimes, la remise en état des infrastructures et les mesures de sécurité supplémentaires ont coûté 962 millions euros (0,23 % du PIB). A quoi il faut encore ajouter  » l’impact macroéconomique  » sur le budget des pouvoirs publics (hausse des dépenses liées au chômage économique, baisse des recettes fiscales et parafiscales), soit 1,346 milliard d’euros (0,32 % du PIB).

Les réactions belges ont-elles été à la mesure du choc ressenti le 22 mars ? Le gouvernement Michel n’a pas donné une vision stratégique de l’extraordinaire difficulté de se défendre contre un ennemi intérieur et extérieur, qui franchit les frontières dans les deux sens et rencontre une tolérance dans certaines franges de la population. Il n’a pas non plus expliqué dans quel jeu d’alliances internationales parfois délétères la Belgique était coincée. Dans un entretien avec Le Vif/L’Express, le prospectiviste Philippe Destatte (institut Destrée) insistait sur la dimension politique du terrorisme. La réponse au terrorisme n’est pas seulement une question de police ou de renseignement…

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