"Les bonnes universités dans le monde ne sont pas de grandes usines." © Debby Termonia

Qui est Naji Habra, le nouveau recteur de l’université de Namur ?

Issu d’une minorité chrétienne du Moyen-Orient, il sait ce que signifie cohabiter, sans mise sous tutelle d’aucune forme. Ça tombe bien : son institution ne s’oppose pas aux collaborations mais aspire à choisir elle-même ses alliances.

Namurois, Belge, Syrien, ingénieur civil en construction et en informatique, syriaque catholique et historien à ses heures : Naji Habra, 60 ans, est le nouveau recteur de l’université de Namur. De quel alambic a surgi ce personnage si naturellement élégant et complexe ? Des urnes. En mars dernier, il a été le premier recteur laïc élu au suffrage universel (53,5 %) de l’université (oubliées les Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix). Il s’inscrit dans une lignée de jésuites, le dernier recteur, Yves Poullet, n’en étant pas un mais néanmoins désigné par eux. Il aura besoin de toutes les ressources de son expérience de  » minoritaire « , donc, de diplomate, pour défendre la place de Namur, sommée de se choisir un parrain et de ne point trop s’agrandir.

Dans son bureau étincelant de blancheur, Naji Habra entame son mandat de quatre ans avec deux dossiers chauds : la  » mastérisation  » de la formation des enseignants (cinq ans au lieu de trois pour les instituteurs et les professeurs du secondaire inférieur) et, plus généralement, le positionnement de son institution dans un paysage complexe. Deux dossiers dont Namur est le pivot, dans tous les cas de figure, qu’il s’agisse de lignes de fracture confessionnelle ou géographique…

Enfant, le recteur de Namur habitait à 500 mètres de l’endroit où, selon la tradition, saint Paul a été baptisé. A Damas, donc. Famille citadine, ancienne (les registres paroissiaux permettent de la tracer jusqu’à 1600), d’artisans, de commerçants et d’intellectuels, sans grande fortune mais bien éduquée.  » Mon grand-père a fait ses études de pharmacie à l’université de Damas à la lueur des bougies. Mon autre grand-père était antiquaire. Le premier patron de mon père était belge : les Acec (NDLR : Ateliers de constructions électriques de Charleroi) qui, dans les années 1930, ont construit le tramway de Damas. Mes parents parlaient mieux le français que moi et leur génération portait des prénoms français. C’était une autre époque, plus ouverte. Nous adhérions à la doctrine républicaine française mais aussi au mouvement de la Renaissance arabe né au xviiie siècle, bien avant le mandat français de l’entre-deux-guerres. Après trois cents ans, la volonté de concrétiser l’esprit des Lumières en Orient et le projet politique de l’arabité laïque sont en train d’échouer, quelle déception !  »

Son prénom – Naji,  » sauveur  » en arabe – traduit l’espoir qui était celui de ses parents de participer à la construction d’une Syrie moderne et ouverte à la diversité.  » Ce n’était pas artificiel. Mon lycée était mixte, mes camarades sunnites (50 %), chiites, alaouites, druzes, arméniens ou syriaques. Il n’y avait pas de tensions entre nous car la religion était vécue dans la sphère privée. La diversité et le vivre-ensemble étaient une source de fierté.  »

Les fossoyeurs de la diversité

Dans sa famille, on évitait toutefois de parler des exactions subies par les minorités lors de certaines poussées de fièvre.  » On devait composer, explique Naji Habra. A l’arrivée des Arabes, au viie siècle, les Syriaques sont devenus les traducteurs et les financiers de la cour, et sont restés très proches du pouvoir, sans trop s’exposer politiquement. C’est à eux que l’on doit la traduction des auteurs grecs en arabe, via le syriaque, sous la dynastie des Omeyyades. Celle-ci s’est exilée en Andalousie quand les Abbassides ont massacré toute la famille royale à Damas. L’ouverture à la diversité de la dynastie omeyyade d’Andalousie était exemplaire.  »

Aujourd’hui, aux yeux du recteur namurois, les nouveaux fossoyeurs de la diversité du Moyen-Orient seraient plutôt l’Arabie saoudite, le Qatar… et les Etats-Unis auxquels il reproche leur simplisme, quand ils entendent plaquer des entités monolithiques sur un territoire où les minorités vivent imbriquées.  » Dans un modèle de diversité, tout le monde a sa place, détaille-t-il. La situation a changé avec l’islamisme qui a tenté d’imposer son modèle de société aux modérés de toutes confessions. Les Américains ont voulu découper le Moyen-Orient en zones homogènes. Résultat : les trois quarts des chrétiens d’Irak sont partis, alors qu’ils étaient quatre millions avant la chute de Saddam. On craint la fin de leur présence deux fois millénaires en Irak. En Syrie, les neuf dixièmes de mes amis sont dispersés dans le monde. C’est toute une génération qui a été sacrifiée.  »

Bien sûr, Naji Habra a lu la trilogie autobiographique de Riad Sattouf, L’Arabe du futur (Allary Editions).  » Le visuel de la bande dessinée, à travers le regard d’un enfant, est très bien fait : le cartable qui se casse, les soldats de plomb made in China… Mais dans une Syrie complexe et diversifiée, tout le monde ne se retrouve pas dans ce tableau, nuance-t-il. L’auteur vient d’un milieu sunnite très pieux et très pauvre, près de Homs, à la campagne, qui patauge dans les contradictions. Pour les citadins que nous étions, c’était peut-être une réalité que nous ne voulions pas voir…  »

Naji Habra est contemporain du dessinateur syrien Riad Sattouf mais avec un vécu différent.
Naji Habra est contemporain du dessinateur syrien Riad Sattouf mais avec un vécu différent.© DR

L’intégration à tout prix

A 23 ans, diplôme d’ingénieur en poche, Naji Habra choisit de poursuivre ses études à Louvain-la-Neuve. Il fait son entrée dans la société belge via un kot à projet. Son transfert à Namur est le fruit du hasard, les Facultés Notre-Dame ayant accepté de promouvoir sa thèse de doctorat sur la  » production rapide de prototypes logiciels « . Trois décennies plus tard, le voilà recteur.  » J’ai constaté que mon élection pouvait représenter quelque chose pour beaucoup de gens issus des minorités, pour des Arabes comme pour des musulmans, comme si tout devenait possible. Jusque-là, j’étais dans l’intégration totale. Je ne me rendais pas compte que pour l’image d’ouverture de Namur et les minorités, mon élection pouvait avoir une importance symbolique.  »

Marié à une Mouscronnoise d’origine franco-flamande, père de quatre enfants bien namurois, impliqué dans la vie locale, le recteur Habra a appliqué la recette des migrants : s’adapter, regarder devant et réussir à tout prix.  » Je n’ai pas perçu de plafond de verre jusqu’au vice-rectorat, confie-t-il, mais lorsque j’ai postulé comme recteur, c’était plus un ressenti subtil, je devais épeler deux fois mon nom au journaliste qui me trouvait atypique.  » Sans fortune, sans réseau, il ne doit sa réussite qu’à lui-même.  » Difficile, oui, ce l’était, autant que pour l’ouvrier du Rif marocain mais je n’ai jamais joué la victime, au contraire, j’étais dans une sorte de déni, dans une logique d’intégration réussie et un peu idéalisée. Dans les années 1980, quand on téléphonait pour un appartement et que le propriétaire préférait ne pas le donner, on encaissait, on comprenait : les gens ont peur de l’inconnu… Cela dit, la Belgique est un pays accueillant, une grande classe moyenne où tout le monde se connaît.  »

Ses enfants se moquent même de son accent namurois…  » Je suis plus belge que belge « , assure le recteur. Mais, à l’instar d’Amin Maalouf, dans Les Identités meurtrières, il ne renie aucune facette de sa personnalité. Il adhère à cette Syrie assyrienne, puis hellénistique, qui a constitué l’empire du milieu lors de la succession d’Alexandre, à cette Syrie romaine dont furent issus plusieurs empereurs aux iie et iiie siècles.  » C’était déjà le Moyen-Orient dans toute sa diversité, insiste- t-il. L’été dernier, j’étais en Arménie, pays au destin parallèle à celui des Syriaques de l’Empire ottoman. Comme les Arméniens, j’ai été dans l’intégration parce que c’était la condition de la survie : être comme les autres. Maintenant, je revendique mon origine avec une certaine fierté. Je dis bien origine, pas  » racine « , un mot qui racrapote. Car je suis d’une tribu qui bouge…  » Selon lui, la Belgique est un pays qui favorise l’intégration.  » On n’est pas dans la fierté arrogante. C’est un pays de plaine et de multiculturalisme. Les gens se croisent dans cette plaine et, quoi qu’on en dise au nord et au sud, ils ont la même humanité, le même destin.  »

Namur au confluent des tensions universitaires

Cette expérience de l’entre-deux lui sera sans doute fort utile. En compagnie de Mons (8 000 étudiants), Namur (6 500 étudiants) se mesure aux mastodontes UCL (30 760 étudiants bientôt rejoints par ceux de Saint-Louis, environ 3 500), ULB (26 266) et ULiège (23 758). L’université namuroise a de l’ambition à l’international et la volonté de s’ancrer encore davantage localement. Or, depuis des années, le paysage universitaire francophone fait l’objet de nombreux débats : stabilisé à cinq-six unités ou réduit à trois ?

Sans surprise, Naji Habra défend le modèle à cinq ou six, qui préserverait la spécificité namuroise. Non confessionnelle, l’université a constitué un pôle académique, notamment avec les hautes écoles de la Province et de la région de Namur, candidat à  » mastériser  » les enseignants. En même temps, elle est catholique car historiquement membre de l’Académie Louvain (sa charte des valeurs se réfère à la  » tradition jésuite « ).  » Nous ne souhaitons pas être sous la tutelle de l’un ou l’autre. Nous avons la volonté de développer un pôle stable, durable, en adéquation avec les besoins de la région namuroise et ouvert à l’international. Nous ne rejetons absolument pas les collaborations profitables pour tous mais nous voulons être libres de notre choix. Depuis les années 1970, nos habilitations (NDLR : autorisation d’ouvrir ou de prolonger certaines formations) ont été pratiquement gelées. Le paysage universitaire s’est quelque peu rigidifié sur la base d’équilibres politiques. Il est temps de remettre ces habilitations en question pour élargir notre espace vital. Notre taille est un atout : les bonnes universités dans le monde ne sont pas de grandes usines.  »

S’ajoute, pour stimuler ses talents de diplomate, le clivage entre universités d’Etat (Liège, Mons) et d’initiative privée (UCL, ULB, Namur). On lui fait remarquer qu’il plaide pour la diversité universitaire comme pour la diversité religieuse au Moyen-Orient.  » Ça correspond à mon histoire « , sourit-il.

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