Procès Valentin: des barbares de chez nous

Thierry Denoël
Thierry Denoël Journaliste au Vif

Du procès des jeunes bourreaux de Valentin Vermeesch, on retiendra surtout l’extrême cruauté des cinq auteurs et le fait que deux ont été diagnostiqués psychopathes. Faut-il craindre que la psychopathie augmente chez les jeunes ?

On parle souvent de barbarie pour décrire les atrocités des nazis ou celles de Daech, mais il ne faut pas toujours voyager si loin dans le temps ou dans le monde pour être confronté à la barbarie. L’évocation devant la cour d’assises de Liège de celle des bourreaux de Valentin, battu, torturé, humilié, violé puis jeté menotté dans la Meuse en 2017 est insoutenable. La description, durant le procès, des sévices infligés à ce jeune déficient mental donnait la nausée. Malheureusement, ce scénario sadique, que même les pires thrillers n’ont pas égalé dans l’horreur, est du déjà-vu.

On se souvient du « gang des barbares », en 2006, en France, et du long calvaire subi par le jeune Ilan Halimi appartenant à la communauté juive. Plus récemment, en 2017, toujours en France (Calvados), le procès de cinq jeunes de 15 à 25 ans qui avaient torturé et violé un jeune Rémois avait mis en évidence des violences extrêmes très similaires à celles vécues par Valentin, à Huy : des coups multiples assenés (avec coup de poing américain) après avoir accusé la victime, attachée à un radiateur, d’avoir touché la poitrine de la copine du meneur, brûlure de cigarettes, essence aspergée sur le visage, tatouage avec lame de couteau chauffée à blanc, viol avec un manche à balai puis une banane… La liste est loin d’être exhaustive.

Exceptionnel ou de plus en plus fréquent ?

Ces actes barbares sont, malgré tout, exceptionnels, mais faut-il craindre qu’ils soient plus fréquents qu’auparavant ? Dans le cas de Valentin, deux des accusés ont été diagnostiqués par les experts psychiatres comme présentant une personnalité psychopathe, soit caractérisée par le narcissisme, la manipulation, le sadisme, la froideur émotionnelle, le manque total d’empathie… Ce type de personnalité, qui avance souvent masquée, est difficilement réversible, en tout cas pour les psychopathes dits primaires répondant positivement aux différents critères de l’évaluation de la psychopathie (lire Le Vif/L’Express du 29 mars 2018). Le procès des meurtriers de Valentin rend cette question inévitable : y a-t-il de plus en plus de psychopathes chez les jeunes ?

En 2009, une étude de l’Université de Gand, basée sur des questionnaires anonymes remplis par 536 élèves du secondaire, révélait que 2 % d’entre eux présentaient des traits de personnalité psychopathe, alors que le même genre d’enquête chez les adultes n’en révélait que 1 %. La même année, dans les colonnes du Vif/L’Express (n° du 6 février), le spécialiste français des serial killers, Stéphane Bourgoin, disait que le phénomène semblait s’amplifier chez les jeunes. « Sans jouer au père la morale, je constate que la famille se délite de plus en plus, expliquait-il. Je ne parle pas seulement des familles monoparentales. Sous la pression du monde du travail, les parents ont de moins en moins le temps de s’occuper convenablement de leurs enfants. Je ne veux stigmatiser personne, mais cette évolution, dans une société consumériste où les liens sociaux sont beaucoup moins denses qu’auparavant, engendre des risques. »

Aujourd’hui, Stéphane Bourgoin, que nous avons réinterrogé sur le sujet, ne change pas son constat d’il y a dix ans. « Il y a un manque de lien dans la société, alors que, paradoxalement, les moyens de communication n’ont jamais été aussi développés, mais ils se situent dans l’univers virtuel, analyse-t-il. En France, alors que la délinquance générale diminue – en particulier les homicides -, les actes de torture et violence gratuite, eux, ont tendance à augmenter. Je suis persuadé que c’est la conséquence du délitement des liens sociaux et familiaux. » Et Bourgoin de préciser, par rapport à l’affaire Valentin : « Dans ce genre de virée perverse, il y a toujours un meneur, un leader à la personnalité forte, qui est diagnostiqué psychopathe. »

« Objectivement, on ne peut affirmer que la psychopathie augmente »

Thierry Pham, professeur en psychologie légale à l’U-Mons et l’un des meilleurs experts belges en psychopathie, explique d’emblée que la psychopathie ne peut se détecter que chez les individus à l’âge adulte, à partir de 18 ans. « Avant cela, la personnalité est encore en construction, malléable, dit-il. On observe parfois des tendances très narcissiques chez les ados, mais cela peut encore évoluer avec l’âge. » Sur la question d’une hausse éventuelle de la psychopathie, il se montre plus nuancé que Stéphane Bourgoin. « Je ne dirais que la psychopathie a tendance à augmenter chez les jeunes, affirme le Pr Pham. Aucun élément objectif ne permet de l’affirmer. Dans la population délinquante, soit détenue soit internée, nous n’observons pas d’augmentation du nombre de diagnostics de psychopathie chez les jeunes adultes, pas plus que chez les adultes plus âgés. »

Quant aux études du genre de celle de l’Université de Gand auprès d’élèves du secondaire, Thierry Pham explique que, dans ce type d’enquêtes, la base d’évaluation est rapide et moins pointue que dans une expertise psychiatrique approfondie qui analyse quatre facettes de la personnalité pour évaluer le degré de psychopathie d’un individu, soit, en résumé : la facette interpersonnelle (tendance à manipuler), la facette émotionnelle (manque d’empathie, de remords), la facette comportementale (impulsivité, parasitisme) et la facette antisociale (tendance à enfreindre les interdits). « Si l’on devait tester une population globale avec ce type d’évaluation fouillée, on obtiendrait sans doute des prévalences moins élevées », considère l’expert qui souligne que des faits très choquants comme ceux qui ont été jugés au « procès Valentin » ont une résonnance médiatique plus grande qu’auparavant et que cela peut susciter de l’anxiété et la perception que le phénomène s’amplifie.

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