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Prisons : « Les autorités ne nous demandent jamais notre avis »

Sur le terrain, les directeurs de prison francophones se débrouillent avec les moyens du bord, pris en tenaille entre leur administration et les syndicats.

Le bourbier carcéral a généré une plante rare : le directeur-gardien-négociateur. A l’aube de la cinquantaine, Marc Dizier, directeur de la prison d’Andenne et président de l’association francophone des directeurs de prison, et Eric Delchevalerie, directeur de la prison de Namur et membre du bureau, ont déjà roulé leur bosse dans quelques les établissements pénitentiaires du sud du pays. Quand une partie du personnel s’est mise en grève, les directeurs de prison ont pris leur tour pour assurer le minimum vital aux détenus. C’est sur eux – et les détenus- que reposent la stabilité des établissements. Ils sont une centaine de francophones (dont certains affligés d’un sous-statut d' »attachés au management opérationnel ») pour 17 prisons (16 en Wallonie et Forest), responsables de près de 5 000 détenus.

Le Vif/L’Express : Quelles revendications des agents pénitentiaires soutenez-vous ?

Marc Dizier : Nous soutenons les surveillants dans leur refus de la rationalisation voulue par le gouvernement. Depuis dix-huit mois, il a été demandé à toutes les directions des établissements du pays de réorganiser le travail de façon à économiser l’équivalent de 10 % du personnel actuel. L’ensemble des directeurs francophones a refusé. On peut réfléchir à une manière de travailler autrement mais pas avec cet objectif linéaire de diminution du personnel. Personne, dans l’administration, ne nous a demandé les raisons de notre refus alors que nous avions des arguments précis. Il y a simplement eu rupture de dialogue avec notre hiérarchie.

Eric Delchevalerie : Parallèlement, les directeurs dénoncent un problème d’absentéisme. Il y a un petit nombre de profiteurs sur lesquels il faut agir car ils ternissent l’image de la profession et ils empêchent d’autres agents de prendre leurs congés légaux. Il s’agit encore d’une minorité mais il est rare que certains agents laissent passer les deux jours de congé maladie sans certificat auxquels ils ont droit chaque année. Il y a beaucoup de congés en fonction de circonstances diverses qui s’ajoutent aux congés légaux. Les agents les planifient dans leur agenda. Ça existe partout mais le problème est que nous fonctionnons en service continu, comme dans les hôpitaux. Il faut un cadre minimum. Il n’est donc pas possible d’accorder tous les congés que souhaitent les travailleurs. Donc, certains remettent des certificats médicaux, parfois parce qu’ils n’ont réellement pas d’autre choix…

M.D. : A Andenne, nous disposons théoriquement de 50 agents pénitentiaires par pause mais on tourne généralement avec 38. Chaque jour, à chaque pause, le chef des surveillants signe une feuille de service qui est incomplète. Avant de commencer la journée, on sait qu’il manquera 10 à 15 % au billet de service. Sans compter les coups de fil du matin pour annoncer une absence maladie… La nuit, on travaille souvent avec un effectif complet car le travail est différent : il n’y a pas de contact avec les détenus, les primes sont motivantes… Donc, les agents qui viennent travailler régulièrement sont pigeon car ils ont du mal à prendre leur congé, faute d’effectifs suffisants. C’est comme ça dans toutes les prisons. L’administration est consciente du problème.

E.D. : Il faudrait contrôler l’octroi des congés de maladie mais c’est impossible. L’absentéisme est dû aussi à la pénibilité du travail. La priorité, pour un agent pénitentiaire, est de pouvoir prendre ses congés. Cela peut paraître heurtant mais, en termes de management, il faut l’entendre.

M.D. : La situation n’est pas rose non plus pour les directeurs. Personnellement, en vingt-six ans de carrière, j’ai accumulé 600 jours de congé… Je n’aurai jamais un euro de plus pour cela. Je ne m’en plains pas mais on finit par se poser des questions sur le système. Alors que nous sommes en première ligne et les seuls experts du terrain pénitentiaire, on ne nous demande jamais notre avis sur rien. La pauvreté du dialogue avec les autorités, depuis plus de dix ans, est la conséquence d’une dégradation déjà ancienne et qui concerne tout le système judiciaire – police, magistrature, prisons. A l’exception des nouvelles prisons de Leuze et de Marche et de celle d’Andenne qui a vingt ans, on vit, côté francophone, dans des établissements du XIXe siècle qui ont, au mieux, été un peu rénovés.

E.D. : Quand on reçoit du matériel neuf, on ne peut pas toujours le faire fonctionner. Ici, à la prison de Namur, il y a un « poste de commandement intégré » (PCI) avec 80 caméras, des contrôles périphériques, etc. Le matériel a été installé, il y a plus d’un an et des agents ont été formés pour s’en servir. Coût : 1 million d’euros. La garantie va expirer et on n’a pas le personnel suffisant pour le faire fonctionner. Il faudrait huit postes supplémentaires. Nous avons un cadre de référence de 145 équivalents temps plein pour 205 détenus mais, aujourd’hui, nous ne sommes plus que 135 agents.

M.D. :On est en train d’installer un nouveau PCI à Andenne. On se demande si on ne va pas vivre la même chose. A Andenne, il y a 302 équivalents temps-plein pour 420 détenus. Il y a beaucoup plus de mouvements qu’autrefois dans les prisons, ce qui occasionne un travail supplémentaire pour les surveillants. Par exemple, on y reçoit le tribunal de l’application des peines. Le calcul du cadre de départ ne correspond plus aux besoins réels et on nous parle d’une réduction de 10 % …Comment voulez-vous qu’on accepte ? Enfin, le cadre est calculé par l’administration sur la base de 186,5 jours prestés par agent annuellement. En réalité, les agents travaillent en moyenne 160 jours par an si on tient compte de l’absentéisme et de toutes les façons légales et moins légales de ne pas venir travailler. Toute le monde, administration et syndicats compris, sait bien qu’il faut modifier ce diviseur pour permettre un calcul des effectifs réellement adapté aux missions.

La question communautaire est souvent évoquée. Mythe ou réalité ?

E.D. : Les prisons flamandes sont confrontées au même problème d’absentéisme. Cela grogne aussi chez eux, mais ils ne sont pas dans la rue. Il y a aussi une question de culture. Les agents francophones ne demandent pas de prime supplémentaire, ils veulent simplement qu’on ne leur retire pas encore des moyens. Côté flamand, les agents semblent accepter la « flexi-prime » et de limiter le régime des détenus, tant pis pour ces derniers. Un établissement ouvre de 6 à 22h. En gros, les mouvements de détenus ont lieu entre 7h et 15h30. Après, commencent les activités plus ludiques comme le sport, la bibliothèque, les préaux, etc. Et puis, il y a l’accès au téléphone. Tout fermer plus tôt jusqu’au lendemain, sans accès au téléphone, n’est pas imaginable. D’autant que les infrastructures sont différentes. En Flandre, il y a peut-être plus d’établissements avec téléphone et douche en cellule. En Wallonie, ce n’est le cas que des établissements les plus récents : Marche et Leuze. Le téléphone en cellule économise des postes de gardien, car il ne faut pas conduire chaque détenu jusqu’au téléphone. C’est parfois aussi simple que cela.

M.D. : Depuis deux ou trois ans, les directeurs francophones demandaient de pouvoir autoriser les GSM en prison. De toute façon, il y en a déjà beaucoup… Les téléphones en cellule ne sont pas plus contrôlés que ne le seraient des GSM. Maintenant, avec des djihadistes en prison, il est acquis qu’il n’y aura pas d’autorisation.

E.D. : Il y a une différence manifeste de qualité et d’entretien des infrastructures en Wallonie et en Flandre. La surpopulation est inférieure en Flandre (105 % contre 115%). Quand on voit l’état des prisons flamandes et les prisons francophones, on ne peut pas s’empêcher de constater que c’est le plus souvent dans la même Région qu’on rénove. On a Marche et Leuze, d’un côté, mais Hasselt, Beveren, Dendermonde et, bientôt, Turnhout, de l’autre.

M.D. : Au départ, la philosophie carcérale était une cellule pour un détenu car on pensait qu’un homme seul, sans contact avec d’autres détenus, allait réfléchir et s’améliorer. Aujourd’hui, quand l’administration dit qu’il y a 9 500 places en prison, cela ne signifie pas 9 500 cellules. Il s’agit de 9 500 places selon des critères tolérés par les instances européennes. On considère que 9m2, c’est tolérable pour deux détenus. Mais, à surface équivalente, Namur ou Forest, ce n’est pas la même chose que Marche ou Leuze.

E.D. : A Namur, ils sont souvent trois par cellule de 9m2. Pour dormir, ils doivent déménager les meubles, ce qui abîme les murs. Si on donne de la peinture aux détenus pour qu’ils les remettent en état, c’est déjà abîmé le lendemain. A Namur, nous avons 205 détenus pour 137 places.

M.D. : Il faut aussi parler de la prise en charge des détenus pendant leur incarcération : accompagnement psychosocial, plan de réinsertion, etc., qui dépend des Communautés. Et, là, il y a clairement un désinvestissement du Sud par rapport au Nord ! La Communauté flamande a largement investi le terrain de l’aide au détenu tandis que, du côté francophone, c’est quasi le désert. Exemple : le service psychosocial fédéral de la prison d’Andenne, qui est chargé d’accueillir le détenu et de préparer le dossier de ses permissions de sortie, compte une vingtaine de personnes : psychologues, psychiatres, assistantes sociales. En revanche, le travail psychosocial de suivi, qui est de la compétence des Communautés, est effectué par quatre personnes en tout et pour tout.

E.D. : A Namur, deux personnes de la Fédération Wallonie-Bruxelles travaillent pour l’aide aux détenus. Les psys qui font les expertises pour autoriser les sorties et qui dépendent du fédéral font un peu de soutien par empathie, mais ce n’est pas leur job. C’est aussi la Fédération Wallonie-Bruxelles qui devrait organiser l’alphabétisation ou la formation des détenus. Mais il n’existe aucune politique coordonnée. Chacun doit se débrouiller avec des bouts de ficelle. La collaboration avec la Région est bien plus concrète en Flandre. Ce n’est pas une priorité pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les détenus ne reçoivent aucune chance d’être meilleurs à la sortie qu’à l’entrée, si ce n’est parfois en apprenant sur le tas un travail dans un service technique Dans une prison comme Namur, de taille humaine, ils peuvent néanmoins vivre leur détention de manière acceptable, détendue en termes de contacts avec le personnel et les autres détenus. Dans une prison plus importante comme celle d’Andenne, il y a davantage de phénomènes de rackets, avec allégeance aux caïds.

La population carcérale a-t-elle changé ?

M.D. : A Andenne, la moitié des détenus sont étrangers, donc non-Belges. Quarante pourcent de l’autre moitié sont des Belges d’origine maghrébine. Les étrangers ou les Belges d’origine maghrébine ne sont pas plus délinquants que les Belges ou les Belgo-Belges. Mais ils appartiennent aux couches de la population dont le type de délinquance est puni beaucoup plus souvent d’une peine de prison. Quand il s’agit d’un politique, on ne lève même pas son immunité parlementaire. C’est la fable des Animaux malades de la peste : « Que vous soyez puissants ou misérables… ».

La majorité des détenus viennent de Bruxelles ou de Charleroi. Pour venir de Bruxelles, le samedi matin, les femmes prennent le bus, puis, le train jusque Namur, ensuite Andenne. Elles doivent encore parcourir trois kilomètres à pied sur une route de zoning industriel sans trottoir, il faut imaginer ça, avec les enfants… Elles sont d’une abnégation extraordinaire. Il est question de construire une nouvelle prison à Vresse-sur-Semois, à 60 km de Namur, quasi inaccessible C’est surréaliste. C’est une décision purement politique. Sur la base de quels critères ?

La prison d’Ittre comprend une section spéciale pour les détenus prosélytes, avec du personnel formé en conséquence. Mais Il y a aussi des établissements dits « satellites », Lantin et Andenne, où les condamnés pour terrorisme qui ne sont pas considérés comme prosélytes seront incarcérés. On ne sait pas ce qu’on doit en faire : les mélanger à d’autres détenus ou pas ? Chacun fait à sa mode. Nous demandons des instructions mais nous n’en avons pas…

Les directeurs de prison sont-ils écoutés par les politiques ?

M.D. : Nous avons rencontré Philippe Goffin (MR) à Lantin, il y a quelques mois, à notre demande. Il y a deux ans, l’association des directeurs avait envoyé une demande de rencontre aux quatre partis francophones PS, MR, CDH, Ecolo. Nous avons été reçus par des parlementaires Ecolo et CDH à la Maison des parlementaires, au Parlement fédéral. Du PS et du MR, nous n’avons même pas reçu un accusé de réception… Depuis cette rencontre, plus rien. Sauf Monsieur Goffin. Nous cherchons des interlocuteurs, mais personne ne sort vraiment du bois. Cela fait des années que les directeurs de prison demandent un canal de communication rapide et efficace avec l’administration. Nous avons des réunions épisodiques, formelles, avec les points mis à l’ordre du jour par l’administration et non pas par les directeurs d’établissement. La communication est quasi inexistante, même si certains prétendent le contraire.

Entretien : Marie-Cécile Royen et Thierry Denoël

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