Le 16 mai, au boulevard de l’Empereur, Paul Magnette et Pierre-Yves Dermagne présentent un catalogue de mesures destinées à «soutenir le pouvoir d’achat et le bien-être de nos concitoyens». La plupart sont censées arriver bientôt sur la table du gouvernement fédéral. © PHOTO NEWS

Pouvoir d’achat: des partis en panique (analyse)

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste

Pressés par les syndicats et le PTB, PS et Ecolo multiplient les initiatives sur la question du pouvoir d’achat. Ils font face à des libéraux que le sujet ne met pas mal à l’aise. Ils veulent rassurer leur base et peser sur les choix du gouvernement fédéral. Mais la situation ne leur est pas favorable…

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Dans la rue, il y a des gens pas contents. Ils paient plus cher pour des biens dont ils ne peuvent pas se passer. Pour se chauffer, on le sait. Pour se loger, c’est connu. Pour se déplacer, on l’a appris. Et même pour manger. La hausse des prix concerne surtout ces quatre postes de dépenses: chauffage, transport, logement et alimentation. Elle touche à peu près tout le monde, mais pas du tout de la même manière.

Le 13 mai, à Charleroi, en front commun, les organisations syndicales ont mené une opération «coup de poing» devant TotalEnergies, pour exiger de meilleurs salaires, une baisse des prix de l’énergie, un meilleur remboursement des frais de déplacement, et, tous comptes faits, l’augmentation du pouvoir d’achat. Chasubles vertes et chasubles rouges étaient là dans une vêture de gilet jaune qu’elles portent de plus en plus. Les syndicats ont en effet fait de la question du pouvoir d’achat une question centrale. Et, les prix explosant, celle-ci en devient littéralement vitale.

Dans les gouvernements, où on ne s’occupe pas, quoi qu’on en dise, que de son nombril, quelques-uns s’inquiètent. Ils seraient de toute façon inquiets s’ils ne s’occupaient que de leur nombril, parce que des gens dans la rue, des gens qui peinent à se nourrir, à se loger et à se chauffer, bref, des gens qui sont en colère, ce ne sont généralement pas des gens satisfaits des gouvernements en place. Surtout quand ces gouvernements comptent des partis réputés sensibles au destin des classes populaires.

C’est pourquoi entre les trois partis francophones de la coalition Vivaldi, il y en a deux qui s’imitent et un qui critique. Les deux qui s’imitent sont soumis à la concurrence, sur leur gauche, d’un parti en pleine ascension. Celui qui critique n’est embêté par personne sur sa droite.

Le fait que la question sociale qui se pose aujourd’hui se politise, comme une question de pouvoir d’achat, confronte les partis de gauche, dans les gouvernements, à de multiples inconforts.

«La kermesse de la transition juste»

D’abord parce que les catégories sociales qui votent plutôt à gauche sont celles qui souffrent le plus de la hausse des prix, et que ce sont celles qui sont les plus susceptibles de se sentir abandonnées. Les organisations réputées relayer leurs préoccupations sont aussi celles qui ont le plus de liens avec, au gouvernement fédéral, écologistes et socialistes.

Ensuite parce que réduire à une question de pouvoir d’achat des sujets comme l’énergie, le logement ou les transports installe les personnes concernées en consommateurs sur autant de marchés donnés, et qu’à gauche on a plutôt envie de démarchandiser la satisfaction de besoins tels que ceux-là, normalement.

Le 13 mai, à Charleroi, le front commun syndical organisait une action devant Total Energies «pour l’augmentation du pouvoir d’achat».
Le 13 mai, à Charleroi, le front commun syndical organisait une action devant Total Energies «pour l’augmentation du pouvoir d’achat». © BELGA IMAGE

Enfin parce que les libéraux, qui s’accommodent fort bien de traiter un problème comme s’il exposait, sur un marché, des producteurs et des consommateurs en recherche d’équilibre entre prix demandés et quantités offertes, disposent d’une solution claire et à l’effet immédiat: baisser un impôt, qu’il soit direct ou indirect, augmente mécaniquement le pouvoir d’achat de ceux qui s’en voient libérés. Et aucun des secteurs traditionnellement proches des libéraux ne le leur reprochera jamais.

C’est pourquoi les mesures que proposent les partis de gauche sont compliquées à comprendre, directement coûteuses et pratiquement impossibles à mettre en œuvre. Et c’est pourquoi elles se ressemblent tant.

Le 30 avril, le coprésident écologiste Jean-Marc Nollet donnait à L’Avenir une interview de 1er mai portant dix propositions pour établir un «bouclier social» (lire l’encadré « Entre PS et Ecolo, le jeu des quelques erreurs »). Ces dix mesures sont de compétence fédérale, c’est-à-dire qu’elles sont revendiquées là où il sera le plus difficile de les faire passer. Elles seront développées et réitérées le 5 juin prochain, lors du congrès social écologiste, sous l’intitulé «Protéger et s’épanouir», soit «l’occasion de présenter des propositions politiques ambitieuses et créatives pour mieux protéger contre la vie chère» tout en se distrayant à une «kermesse de la transition juste».

Le 16 mai, le président socialiste Paul Magnette donnait, avec Pierre-Yves Dermagne, une conférence de presse portant treize propositions pour «soutenir le pouvoir d’achat et le bien-être de nos concitoyens» lire l’encadré « Entre PS et Ecolo, le jeu des quelques erreurs »). Ces treize mesures sont principalement de compétence fédérale, c’est-à-dire qu’elles sont revendiquées là où il sera le plus difficile de les faire passer.

Entre PS et Ecolo, le jeu des quelques erreurs…

Les treize mesures PS
1.       Maintenir l’indexation automatique des salaires.
2.       Revoir la loi de 2017 sur la marge salariale.
3.       Augmenter le salaire minimum.
4.       Diminuer la fiscalité sur les bas et moyens salaires.
5.       Pérenniser l’extension aux bénéficiaires de l’intervention majorée (BIM) du tarif social énergie.
6.       Créer un tarif moyen pour la facture d’énergie de la classe moyenne.
7.       Aider les personnes se chauffant au mazout.8. Pérenniser la baisse de la TVA sur l’énergie à 6%.
8.       Augmenter le remboursement des frais de déplacement professionnels.
9.       Soutenir les locataires par des loyers stables.
10.   Généraliser l’allocation-loyer pour les ménages éligibles à un logement social.
11.   Faire contribuer les revenus du capital.
12.   Taxer les surprofits des entreprises énergétiques.

Les dix mesures Ecolo
1.       Sortir du carcan de la loi de 1996 pour redonner des marges de négociation directes aux travailleuses et travailleurs.
2.       Harmoniser «par le haut» les mécanismes d’indexation automatique.
3.       Introduire un crédit d’impôt sur les bas salaires.
4.       Rendre structurelle la tarification sociale élargie de l’énergie.
5.       Relever toutes les allocations sociales au-dessus du seuil de pauvreté.
6.       Accélérer la revalorisation de la pension minimale à 1 500 euros net prévue d’ici à 2024.
7.       Assimiler davantage le temps partiel au temps plein dans le calcul de la pension.
8.       Automatiser l’accès à toutes les aides sociales.
9.       Taxer les surprofits des grandes entreprises du secteur des énergies fossiles.
10.   Instaurer une cotisation de crise sur les patrimoines supérieurs à un million d’euros à hauteur de 1 à 1,5%.

Copier-coller

Entre les mesures que défendait Jean-Marc Nollet fin avril et les propositions que lançait Paul Magnette mi-mai, peu de différences. Les socialistes ont ajouté deux initiatives, déjà envisagées à l’échelon régional, d’allocation loyer et de stabilisation des loyers. En outre, les rouges ont, moins que les verts, des pudeurs à vouloir davantage aider les personnes se chauffant au mazout. Mais de leur côté, les verts, eux, craignent moins d’y intégrer des dispositifs favorisant les plus petits pensionnés.

Pour le reste, on pourrait franchement croire à un copier-coller, entre écosocialistes et écologistes sociaux, de mesures d’une gauche d’une rare pureté. Sur la fiscalité, qui doit être alourdie sur le patrimoine pour être allégée sur les bas revenus, comme sur les salaires, que les organisations syndicales devraient pouvoir négocier librement, en plus de l’indexation, ou sur les aides sociales à rendre pérennes, écologistes et socialistes se dressent conjointement en preux défenseurs du petit contre le gros, du démuni contre le nanti, du travail contre le capital.

La réaction libérale, devant ces revendications si clivées, ramène au confort d’une ligne qui ne peut qu’être claire dès lors que la question se réduit à un problème de pouvoir d’achat. Les libéraux veulent augmenter le pouvoir d’achat. Donc les libéraux veulent baisser les impôts. Or, la gauche veut les augmenter. Et ça, les libéraux ne l’accepteront jamais. Donc ces mesures ne passeront pas.

Il y a bien sûr, dans ces échanges, l’alimentation d’un récit agonistique dont chacun des protagonistes pense profiter, entre gauche et droite. Parce qu’il n’y a pas que leur nombril qui compte, montrer qu’ils défendent ceux qui les ont élus, quand bien même leurs revendications ne seraient pas entendues, relève tout de même d’un instinct de survie indispensable en démocratie représentative.

Cela incite, malgré tout, à tenter d’extraire la part de réel et la part de communication dans ces bruyantes propagations de cahiers de revendications. Au rang du réel, il y a du rationnel: avant le 21 juillet, le Premier ministre Alexander De Croo souhaite sceller un accord autour du prix de l’énergie, afin d’éviter un nouvel hiver de malheur énergétique, et il s’agit déjà de peser.

Forcer la main libérale

Le Premier pourrait devoir être forcé de ficeler un paquet social plus dense, et c’est ce pourquoi, côté francophone, écologistes et socialistes insistent autant: pour forcer la main du libéral qui siège au 16 rue de la Loi. Car en politique, souvent, la communication façonne le réel.

Le fait que Paul Magnette ait reporté au 17 mai, soit au lendemain de la conférence de presse qu’il avait programmée depuis longtemps, sa rencontre avec Jean-Marc Nollet et, surtout, avec le front commun syndical qui avait manifesté le vendredi 13 et qui voulait le voir fissa, indique qu’il voulait avoir des choses à leur communiquer.

Le fait que Paul Magnette ait tenu cette conférence de presse avec Pierre-Yves Dermagne, son vice-Premier ministre, plutôt qu’avec Conner Rousseau, président des socialistes flamands pas tout à fait sûrs de vraiment vouloir réviser la loi de 1996 dans un sens moins défavorable aux syndicats, qui s’est finalement désisté, démontre qu’il voulait absolument communiquer.

Le fait que dans les treize mesures socialistes pour le pouvoir d’achat, il n’y a rien sur le blocage des prix de l’énergie et de certaines denrées alimentaires, alors qu’une proposition de loi PS qui le réclame a été introduite au Parlement, et que c’est Pierre-Yves Dermagne qui, comme ministre de l’Economie et de la Protection des consommateurs devrait la négocier et la mettre en œuvre, témoigne qu’il s’agit ici surtout de communiquer plutôt que faire.

Le fait que dans les treize mesures socialistes pour le pouvoir d’achat, il n’y a rien sur les pensions, alors que Karine Lalieux est censée présenter dans les prochaines semaines un vaste projet de réformes favorables au pouvoir d’achat des pensionnés les plus fragiles, prouve que quand il s’agit de vraiment faire, il vaut mieux éviter de trop communiquer.

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