© Anthony Dehez

Portrait de Rosine Mbakam: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra

Après sa formation à l’Insas, Rosine Mbakam a décidé de sortir des carcans du cinéma occidental traditionnel. Aujourd’hui, elle réalise des films « décolonisés » dans lesquels elle partage son pouvoir de metteuse en scène avec les autres.

Delphine ouvre de grands yeux. Assise sur son lit, elle comprend que l’enregistrement a débuté. « Ne t’inquiète pas, je vais éditer. Certains passages seront coupés », la rassure Rosine Mbakam, postée derrière la caméra. Piercing au-dessus de la lèvre supérieure et col doré, Delphine se détend quelque peu. Puis, donne ses consignes. « Prends une chaise, sinon je ne pourrai pas me relaxer », enjoint-elle avec autorité, en désignant le siège sur lequel la réalisatrice doit s’asseoir. « Si tu restes debout, je ne serai pas naturelle. Je veux qu’on parle comme la dernière fois. » Alors Rosine s’exécute et rejoint Delphine près du lit. Comme la dernière fois. Comme toutes les autres, en près de dix ans d’amitié. Sauf qu’aujourd’hui, il s’agit d’une scène du film que l’une réalise sur l’autre. Sur le décès de sa mère et l’ abandon par son père alors qu’elle était enfant, sur le viol qu’elle a subi à 13 ans, sur ses années de prostitution pour s’en sortir financièrement. Sur sa vie actuelle en Belgique, aussi.

« Tout au long du tournage, Delphine m’a demandé quel cinéma j’avais envie de faire: un cinéma « de blanc » ou celui qui me correspond, se souvient, d’une voix douce et posée, Rosine Mbakam. Même si c’était mon troisième long métrage depuis la fin de mes études, c’était la première personne que je filmais vraiment.Pour moi, ce fut fondateur, parce qu’elle m’a aidée à trouver mon langage et à prendre le risque de raconter une histoire comme je le sentais, loin du cinéma et de l’ Africain que l’on a l’habitude de voir. » La cinéaste en est persuadée: Delphine lui a permis d’apporter beaucoup d’humilité à son rôle, d’abandonner ce cliché d’exercice d’un pouvoir absolu sur l’équipe et les personnages filmés… « Cette autorité-là enferme parfois les gens dans notre point de vue alors qu’ils sont au-delà de ce que l’on veut raconter d’eux. Cela a longtemps nuit à l’image de l’ Africain, le documentaire a trop souvent été utilisé pour légitimer beaucoup de choses, en premier lieu la colonisation. » Rosine entend donc questionner ce pouvoir et le partager avec ceux qui sont impliqués dans ses oeuvres.

Dans Les Prières de Delphine, c’est la protagoniste qui dirige la réalisatrice. Quelques années plus tôt, pour Chez Jolie Coiffure, l’histoire de Sabine, une coiffeuse installée dans la galerie Matonge, à Bruxelles, la gérante lui demande de ne prendre aucune image à l’extérieur de son salon. « Pour elle, le dehors représentait le danger, les flics, l’agressivité… ce n’était pas son histoire. » Auparavant encore, dans Les Deux Visages d’une femme bamiléké, c’est la mère de Rosine – qui n’avait vécu qu’une seule expérience au cinéma – qui définit la façon dont la caméra va capturer des actes uniquement spontanés et des gens en mouvement.

Faire son cinéma

Sorti en 2017, Les Deux Visages d’une femme bamiléké est le premier long métrage de la Camerounaise. Si elle est née et a grandi à Yaoundé, la capitale du pays, Rosine est avant tout une Bamiléké – « On peut naître n’importe où, on ne sera « à la maison » que dans notre village. » Petite, elle se rend d’ailleurs à chaque période de vacances avec sa famille dans leur patelin de Tonga pour célébrer les morts, nourrir les ancêtres, récolter et stocker le maïs et le riz pour le reste de l’année. « Le pays bamiléké est resté très traditionnel malgré le passage de la colonisation. Je viens d’une chefferie, c’est comme un royaume, mais pas comme en Occident. Les femmes sont des princesses. Je dois donc être exemplaire dans le respect des traditions, comme la célébration des naissances et des morts ou le mariage avec un Bamiléké. » L’artiste, pourtant, s’unira à Geoffroy, un monteur français rencontré à l’occasion d’une projection. Le film qu’elle tourne est donc celui d’une Camerounaise partie durant sept ans loin de son pays et qui revient, accompagnée de son mari et de son fils aîné, voir si elle retrouve une place, à la recherche de ce quelque chose qui s’est éteint pendant tout ce temps. Elle passe alors par Yaoundé, Douala, Tonga… tous les lieux qui ont nourri sa trajectoire. « Je voulais transmettre quelque chose à mes enfants, les introduire à une partie de ma vie. Je cherchais aussi à mieux connaître ma mère, parce que je devenais moi-même maman. Par rapport au moment de mon départ, j’étais devenue une femme, j’avais acquis une certaine légitimité pour casser son pouvoir d’autorité. Entre femmes, on pouvait parler de certaines choses, de certains sentiments que l’on ressent en étant en couple, après avoir donné la vie… »

© Anthony Dehez

Salué par la critique, le documentaire suscite chez Rosine de nombreux questionnements. « C’est le Cameroun qui m’a donné envie de faire du cinéma. Mais pendant longtemps, je n’ai pas été prête à exercer cet art convenablement dans mon pays d’origine. J’avais besoin de dénouer des choses avant de pouvoir aborder toutes les thématiques que je désirais. » Elle a pris le temps de se former. Après avoir découvert l’univers audiovisuel à l’adolescence grâce à une ONG basée près de chez elle, elle a travaillé quatre ans pour STV (Spectrum télévision) comme monteuse, réalisatrice, présentatrice et responsable des programmes. Désireuse d’intégrer une école de cinéma, elle a dû quitter son pays, qui ne proposait pas de formation. Ballottée entre l’Allemagne, la Pologne, la France et la Belgique, elle a finalement opté pour notre pays, où les études étaient moins chères et qui n’exigeait pas l’apprentissage d’une autre langue. Elle a ensuite réussi les examens d’entrée dans deux établissements et a fait le choix pragmatique de l’Insas, plus abordable financièrement et situé à Bruxelles, où elle louait un kot. « Je n’ai pas senti de discrimination flagrante, mais je n’ai jamais échappé à la question de savoir d’où je venais. Pourquoi devais-je venir d’ailleurs? Pourquoi étais-je la seule Noire pendant ces cinq années d’études? Pourquoi regardait-on ce que j’avais fait au Cameroun avec mépris? Pourquoi devais-je oublier ce que j’avais été parce qu’on allait enfin m’apprendre à « être cinématographiquement »? C’est comme un rituel qui s’est installé et qui m’a fait me sentir différente, en minorité. »

Pendant son cursus, Rosine est uniquement confrontée au cinéma occidental, classique, « comme s’il n’existait pas d’autres formes de narration ». Un cursus qui l’a fait s’interroger: voulait-elle continuer à reproduire ce schéma ou se destinait-elle à faire autrement? C’est finalement à travers ses différents films que l’actuelle quadragénaire trouvera des réponses à ses questionnements. « Quand j’ai quitté le Cameroun, j’étais une colonisée qui s’ignorait, qui pensait venir apprendre la narration en Europe. Avec le temps, j’ai compris que j’allais peut-être recevoir des outils, mais surtout que personne d’autre que moi ne pouvait me dire comment raconter mon histoire. Aujourd’hui, je peux aller filmer au Cameroun parce que j’ai déconstruit les choses, j’ai trouvé une manière de faire mon cinéma. »

Déplacer les regards

La narration a toujours fait partie de la vie de la Camerounaise. Petite, dans le quartier populaire de Mvog-Ada où elle vit avec son père ouvrier et sa mère commerçante, elle assiste à de nombreux faits de violence. « C’était un coin précarisé et dangereux, avec beaucoup de banditisme et de prostitution. J’ai souvent entendu des cris lors d’attaques ou d’agressions sexuelles. Ça a développé en moi une peur de la nuit. » Son imaginaire lui sert alors de bulle pour fuir cette réalité et s’en inventer une autre. Seule, elle écrit. Elle s’imagine déambuler dans son quartier après minuit et vaincre cette crainte du noir pour découvrir comment les gens vivent. Avec ses amies, elle se glisse dans la peau de différents personnages, « surtout les plus rejetés par la société, comme les prostituées. Il y avait une envie de s’évader, mais je pense aussi qu’on voulait aller au-delà des barrières, de la culture, de la tradition et des parents. Briser l’interdit et être ce que la réalité ne nous permettait pas d’être. »

Une trentaine d’années plus tard, Rosine ne s’invente plus de vie. Elle est cofondatrice et désormais gérante de la société de production Tândor, dont l’un des projets phares s’appelle « Caravane-cinéma ». Face à la disparition des salles obscures au Cameroun, elle a décidé d’arpenter son pays d’origine en camionnette avec son mari Geoffroy pour projeter des films sur les tableaux des écoles ou les murs des quartiers. « Là-bas, on voit plus de télévisions européennes qu’africaines parce qu’il n’y a pas assez de productions locales. Le but de ce projet est de permettre aux Camerounais de voir leur réalité et de la questionner. »

En parallèle, la cinéaste continue de produire des films. Le prochain s’intitule Pierrette, une fiction tournée à Douala. « J’expérimente, je cherche toujours un langage cinématographique. Je l’ai trouvé avec les films que j’ai faits, mais ce n’est pas un concept que je vais reproduire avec tout le monde. Le cinéma est un art vivant. » Un art politique aussi, dans lequel Rosine Mbakam espère pouvoir puiser des ressources pour exporter la pensée africaine. « Comme son idéologie domine les autres, l’Occident se parle beaucoup à lui-même sans véritablement chercher à se confronter. Il n’y a pourtant que dans la rencontre que les regards peuvent se déplacer, que les différences peuvent s’accepter pour amener au final un changement positif. »

Sa plus grosse claque

« A mes débuts, un membre d’une commission de subventions m’a demandé si je voulais cet argent pour nourrir ma famille au Cameroun. Quel choc d’être vue uniquement comme une pauvre Noire qui réalise des films par nécessité, pas par passion. »

Son mantra

« Plus vous en savez sur votre histoire, plus libre vous êtes » (Maya Angelou)

Ses dates clés

1997 « Petite, je vivais à travers les rêves de mon père, qui me voyait médecin. A son décès, et pour la première fois, je me suis posé la question: qu’est-ce que j’ai vraiment envie de faire? »

2000 « Je suis initiée à l’image, au montage et à la réalisation grâce aux équipes de l’ONG italienne Centro orientamento educativo, à Yaoundé. »

2019 « J’effectue une tournée dans plusieurs Etats des USA pour présenter mes deux premiers longs métrages documentaires. »

2020 « Les mouvements sociaux à travers le monde ont permis un pas dans le déplacement du regard face aux inégalités sociales, les injustices, le racisme systémique, la violence policière. »

2022 « Sortie de Pierrette, une fiction qui raconte l’histoire d’une jeune Camerounaise qui prépare la rentrée scolaire de ses trois enfants en étant confrontée aux inondations, à l’insécurité et à ses propres fragilités de femme seule à Douala. »

Son plus gros risque

« Quitter le Cameroun, laisser ma famille et mon boulot là-bas pour plonger dans l’inconnu. Personne n’a compris pourquoi je faisais ce choix. »

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