© Anthony Dehez

Portrait de Hassan Al Hilou: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra

Sacré « plus jeune entrepreneur de Belgique » à 15 ans, Hassan Al Hilou n’a jamais hésité à bousculer les habitudes du monde adulte dans lequel il a très tôt été projeté. Aujourd’hui, il entend offrir un tremplin à d’autres talents en devenir.

La vie d’Hassan Al Hilou prend un sacré tournant l’année de ses 12 ans, lorsque sa famille quitte les Pays-Bas pour s’installer à Molenbeek. Là, le tout – des magasins à profusion – côtoie le rien, aucune plaine de jeux ou place où traîner en tant qu’enfant. « Habiter dans un studio, se faire des amis dans un nouveau contexte francophone… Ça n’a pas été facile, raconte-t-il lorsqu’il nous reçoit, tôt, dans son bureau du centre de Bruxelles. « Même s’il existait beaucoup d’associations, on n’a reçu aucun soutien. Je n’ en revenais pas que l’on puisse vivre au centre de l’Europe, au milieu de cette pléthore d’entreprises et d’institutions, en rencontrant tant de difficultés. » Souvent seul, il a le temps de potasser la philosophie et sa vision de la société. Il écrit même un essai, qu’il intitule Manifeste socio-économique européen pour changer le monde. « J’ai voulu expliquer comment, avec les perspectives d’un ado de 12 ans, je voulais faire évoluer la politique et l’économie. C’est le début de ma « radicalisation », dans le sens latin du terme, soit « radix », le retour aux racines pour changer les structures. »

Son plus gros risque

En 2020, tout juste diplômé en gestion des idées et de l’innovation (NDLR: Erasmushogeschool Brussel), j’ai refusé le job que me proposait une très grosse boîte de consultance. Je n’avais rien d’autre, mais j’ai refusé: je voulais mener un projet avec des jeunes. »

Dans son exposé d’une soixantaine de pages, Hassan s’épanche surtout sur la problématique de l’aide sociale. Il ne comprend pas qu’on puisse laisser des gens vivre dans la misère et accorder aussi peu d’importance à la maison, base, selon lui, du développement de l’enfant. Il espère inciter le privé et le public à collaborer pour que chacun dispose d’un lieu où il puisse se sentir « humain ». Juste avant le crash de son ordinateur, le néo-Molenbeekois parvient in extremis à faire lire sa prose à sa famille, à un journaliste local et à son prof. « Il a rigolé puis m’a remballé. Cela m’a refroidi. Avant, je parlais très facilement de politique, mais à partir de cet épisode, ça a été plus compliqué. Je ne savais pas comment partager mon ressenti. Et puis, vu que personne ne m’écoutait, à quoi servait-il que je m’exprime? J’avais l’impression d’être en opposition totale avec le système dans lequel je grandissais. » Encouragé par son père et sa mère à coucher malgré tout ses opinions sur papier et à passer outre la déception de son essai recalé, Hassan change progressivement de stratégie. Il intègre le système et tente – c’est le cas aujourd’hui encore – de l’améliorer. « En néerlandais, on dit denken, voelen en doen (penser, sentir et faire). Avec mon manifeste, j’étais dans le « denken » et le « voelen ». Les réactions qu’il a suscitées m’ont permis de comprendre qu’en réalité, je voulais combiner les trois actions: j’entendais aussi « faire », trouver des solutions. »

Son mantra

Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours. »

Gandhi

Le juge et le gamin

Affirmer que ce fils d’immigrés irakiens a définitivement basculé de l’enfance à l’âge adulte à l’âge de 12 ans serait une erreur. En réalité, il l’avait déjà fait plus tôt. Dans une autre vie, celle qui s’est écoulée à Vlaardingen, petite cité voisine de Rotterdam où ses parents atterrirent après leur départ du Moyen-Orient dans les années 1990. Longtemps, son père n’a pu s’empêcher de ressasser son passé d’opposant au régime de Saddam Hussein et sa fuite du pays, à 19 ans. Il a eu besoin de temps pour lui et a vadrouillé à gauche et à droite, en quête de sa propre identité. « Ma soeur et mon frère sont beaucoup plus âgés que moi, j’ai donc hérité du rôle d’homme de la maison. Par exemple, je devais traduire les factures que l’on recevait. Nous étions pauvres, on ne se posait pas la question de partir ou non en vacances, plutôt de manger à notre faim. Je n’ai pas vraiment profité de mon enfance, même si j’essayais de rester optimiste: je n’étais pas heureux, mais pas malheureux non plus. » Bousculé par les aléas d’un parcours hors norme, Hassan plonge dans le grand bain de la vie et acquiert rapidement des réflexes d’adulte. Le jour où, contrariée par un appel de l’équivalent néerlandais du CPAS, sa mère laisse une casserole sur le feu, provoquant un début d’incendie, il réagit au quart de tour et met sa soeur hors de danger. Quelques secondes de plus et ils se seraient tous deux retrouvés prisonniers des flammes.

Portrait de Hassan Al Hilou: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra
© Anthony Dehez

Hassan dit avoir toujours été « vieux » dans sa tête. Mature semble plus approprié, à l’image de ces moments où il enfile un long manteau pour jouer au juge, entouré d’avocats incarnés par ses peluches. « J’essayais de traduire en loi ma propre expérience. Evidemment, je n’étais qu’un gamin, les sujets n’étaient pas très profonds, mais ce jeu me permettait à la fois de donner des droits à ceux qui n’en ont pas et d’exprimer mes sentiments. » Ses parents – « pauvres financièrement, mais tellement riches intellectuellement » – le stimulent, lui demandent son avis sur des sujets développés au journal télévisé, ne se moquent jamais de sa réponse et l’ éveillent aux livres. A 10 ans, il emprunte à son frère universitaire un livre détaillant l’exportation des entreprises chinoises et japonaises aux Etats-Unis. Peu après, il dévore The Upside of Irrationality, dans lequel l’économiste comportemental Dan Ariely explore l’irrationalité du comportement humain. « J’ai rapidement lu des livres consacrés à la politique, l’économie ou la médecine. Pour moi, c’était une façon de m’évader de mon quotidien: si je parcourais l’histoire d’un chirurgien, je me voyais vivre comme un chirurgien. Je trouvais aussi des réponses à des questions que je me posais sur moi-même, sur ma façon de penser, etc. »

Sa plus grande claque

Je me suis senti très seul pendant le lockdown et très mal en voyant les problèmes sociaux qui faisaient surface. C’était dur de voir ces jeunes attendre que quelqu’un fasse quelque chose pour eux. »

Des fake news aux toilettes

C’est un fait indiscutable: le jeune homme « denk » et « voel » depuis toujours. Il se mettra à « faire » dès le milieu des secondaires, au moment où il cherche à gagner de l’argent « mais pas dans la rue ». Séduit par la réussite des entreprises high-tech et effrayé par la prolifération sur les réseaux sociaux des fake news, notamment sur la réalité de Molenbeek, il entend créer une boîte qui aide Facebook à publier de vraies infos. « Mon cercle FFF (NDLR: family, friends and fans) était sans ressources, j’ai donc envoyé mon business plan aux adresses e-mail générales de toutes les boîtes du Bel 20 dans l’espoir de recevoir un capital de départ. Personne ne m’a répondu, hormis une entreprise qui m’a proposé de revenir à mes 18 ans. Mais c’était à ce moment-là que j‘étais entrepreneur! » Hassan insiste et se présente devant l’incubateur d’entreprises Start it. Son projet, Youth Talks, est une plateforme dotée d’une intelligence artificielle qui évalue la véracité d’une info à partir du facteur géographique, de la présence ou non de « mots cachés » récurrents dans les fake news. La banque KBC est séduite par son jeune âge et son idée – à une époque où Trump est encore un inconnu hors Etats-Unis. Elle lui laisse un ordinateur, un bureau et, surtout, les mains libres. Il a 15 ans, opte pour un mi-temps à l’école et est vite étiqueté « plus jeune entrepreneur de Belgique » par les médias flamands. « C’était très intensif, je travaillais sept jours sur sept, mais tout le monde voulait s’asseoir à mes côtés: les ministres, le roi… tout le monde. J’ai pu surfer sur cette renommée pour m’ouvrir des portes et faire avancer le projet. » Pour comprendre, aussi, après deux ans, qu’il ne tient pas à rester manager jusqu’à la fin de sa carrière. Hassan veut créer, innover. Il délaisse alors Youth Talks, se lance comme consultant indépendant et assiste quelques grandes pointures comme ING, la Raffinerie tirlemontoise et l’UZ Brussel. Sa mission consiste à intégrer la société, pointer les problèmes qu’elle rencontre, proposer des solutions – il s’agit bien souvent de trouver comment faire croître les bénéfices en attirant une main-d’oeuvre et une clientèle jeune et diversifiée – puis s’en aller.

Dates clés

  • 2008: « J’étais encore enfant mais l’investiture de Barack Obama m’a fait réaliser que tout est possible. »
  • 2014: « Le massacre de Tikrit, perpétré par l’Etat islamique, qui a coûté la vie à plusieurs centaines de très jeunes soldats irakiens, dont le sang a rougi le Tigre. J’y pense tous les jours. »
  • 2016: « Les médias me baptisent « plus jeune entrepreneur de Belgique ». Je comprends alors que je ne peux plus faire de bêtises en rue parce que je suis devenu une sorte de modèle. »
  • 2020: « L’année du décès de Pieter Vandekerckhove, l’ancien chef stratégie de l’opérateur Mobile Vikings, qui a été mon mentor. »
  • 2021: « Lancement de l’asbl Capital. »

Arrivent le printemps 2020 et la pandémie. Epargné par le Covid, à l’aise dans son appartement de luxe le long du canal de Willebroek, le golden boy se rend régulièrement à Molenbeek où il est confronté à des dizaines de jeunes délaissés, dont les journées s’écoulent d’un arrêt de bus à un autre pour fuir leur logement trop exigu, voire leur famille violente. « C’est une période où les inégalités m’ont sauté aux yeux. Il était temps de créer quelque chose pour eux, je l’ai ressenti comme une obligation pour moi, issu de cette communauté et possédant déjà mon réseau et mon boulot. » Armé d’un projet public-privé consolidé par plusieurs collaborateurs « plus intelligents que moi », Hassan récupère un bâtiment de 2 500 mètres carrés en plein centre-ville. Pendant de nombreuses heures, il nettoie les toilettes et répare les fuites d’eau – « ceux qui délèguent les vraies tâches concrètes à d’autres ne sont pas entrepreneurs mais employeurs » – et crée « une sorte d’Ikea du développement de la jeunesse. » L’idée de l’asbl Capital: regrouper sous un même toit l’ensemble des opportunités d’études, de formations, de stages, d’emplois et de projets propres d’entrepreneuriat pour les Bruxellois de 15 à 30 ans. « En un an, nous avons accueilli cinq mille jeunes, quarante organisations et vingt entreprises. »

Une sorte de revanche pour celui qui s’est vu refuser le droit d’acheter un appartement et de travailler lorsqu’il était mineur? « Mon histoire n’est pas unique, beaucoup de jeunes veulent être entrepreneurs. Il reste à stimuler leur enthousiasme à travers des lois et des décrets. Il existe bien un statut d’étudiant sportif pour les grands espoirs, pourquoi pas aussi pour les musiciens, les tiktokeurs, les entrepreneurs? Il faudrait leur offrir les mêmes chances de percer. »

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