Patrick Charlier

Parviendra-t-on ENFIN à l’adoption d’un plan ambitieux de lutte contre le racisme en Belgique ? (carte blanche)

Patrick Charlier Directeur d’Unia, mais s’exprime ici à titre personnel

En janvier 2020, la Belgique se lançait (enfin) dans l’élaboration d’un plan national d’action contre le racisme. Mais ce projet est aujourd’hui en berne, regrette Unia. Pourtant, dans certains domaines, la haine progresse de manière inquiétante. Il est urgent de remettre l’ouvrage sur le métier.

Le processus d’élaboration d’un plan national d’action contre le racisme lancé il y a plus d’un an semble s’être enlisé. Ce plan, attendu depuis plus de vingt ans, s’avère pourtant un levier indispensable pour combattre le racisme. Il est urgent que les responsables politiques impliqués mettent tout en oeuvre pour parvenir à un programme ambitieux de mesures dans ce domaine.

Si les chiffres relatifs aux dossiers ouverts par Unia pour racisme demeurent relativement stables entre 2020 et 2021, il est à noter que pour certains domaines, l’évolution sur les sept dernières années (2014-2021) témoigne de hausses particulièrement inquiétantes. Ainsi, les dossiers liés aux messages de haine et crimes de haine dans l’espace public ont augmenté de 106%, soit un doublement des dossiers ouverts sur ce laps de temps.

Ces chiffres interpellants démontrent à celles et ceux qui en douteraient encore que le racisme demeure un péril pour le vivre ensemble, qui empêche l’émancipation de bien des personnes en Belgique. Le rapport sur les discriminations à l’encontre des personnes afrodescendantes qu’Unia a publié lundi ne dit pas autre chose. En matière d’emploi, d’accès au logement ou à l’enseignement, les personnes d’origine subsaharienne sont largement discriminées. Pour ne prendre que le domaine de l’emploi, elles sont confrontées à des problèmes structurels tels qu’un taux de chômage élevé, un grand nombre de chômeurs de longue durée et des difficultés persistantes d’insertion.

Alors que faire ? Le racisme est-il une fatalité inexorable ? Une large partie de la société belge est-elle condamnée à être l’objet de préjugés, de discriminations, victimes quotidiennes d’actes et de paroles de haine ? Nous ne le pensons pas, mais cette situation appelle un sursaut, une réaction déterminée et concertée de tous les acteurs, qu’ils soient publics ou privés. Ce fléau qui gangrène notre pays demande, pour être combattu, l’adoption et la mise en oeuvre rapide d’un large éventail de mesures et ce, dans tous les domaines de la société (emploi, logement, enseignement, police et justice, santé, média, culture et patrimoine, sport…). En fait, ce dont nous avons besoin, c’est d’un plan d’action global et ambitieux réunissant et responsabilisant toutes les entités qui composent la Belgique.

L’idée d’un tel plan n’est pas neuve. Elle circule même depuis fort longtemps. Vingt et un ans pour être précis. En 2001, à l’issue de la Conférence mondiale de Durban consacrée au racisme, à la discrimination raciale et à la xénophobie, la Belgique s’était engagée à élaborer un tel plan de lutte contre le racisme, fruit d’un travail concerté de tous les niveaux de pouvoir (fédéral, régions et communautés). Au fil des législatures, le dossier est passé des mains d’un premier ministre à un autre sans jamais aboutir et ce, jusqu’au 23 janvier 2020. Ce jour-là, Sophie Wilmès, alors cheffe du gouvernement, annonçait devant la Chambre la mise en place d’une conférence interministérielle contre le racisme et l’antisémitisme, dont la première mission était la réalisation d’un plan national d’action contre le racisme. Cette décision faisait suite à l’explosion de discours de haine racistes sur les réseaux sociaux après l’annonce du naufrage d’un bateau transportant des migrants au large des côtes belges et à l’incendie d’un futur centre pour demandeurs d’asile à Bilzen.

Dès 2021, l’ensemble des ministres concernés furent mis autour de la table, une méthodologie d’élaboration du plan fut adoptée, des groupes de travail thématiques, associant des représentants de la société civile, furent convoqués. Unia fut également désigné observateur du processus. Les choses paraissaient sur les rails et bien parties pour enfin accoucher de ce plan tant attendu et tellement nécessaire. Vingt ans après la Conférence de Durban et quarante ans après l’adoption de la Loi contre le racisme, nous nous réjouissions : la Belgique allait enfin disposer d’un plan de lutte contre le racisme établi et mis en oeuvre collectivement.

C’était il y a un an… car aujourd’hui, ce fragile processus pourrait être en danger. Où reste ce plan ? Où est-ce que ça coince ? Et pourquoi le processus prend-il autant de temps ? Nous voulons à tout prix éviter que les accords passés et le travail déjà accompli ne soient remis en question. La philosophie d’un plan interfédéral impliquant toutes les entités du pays responsables de la mise en oeuvre de mesures fortes et partagées pourrait être battue en brèche. L’idée d’un front commun uni dans la lutte contre le racisme pourrait laisser place au chacun pour soi et à la moindre ambition. Les risques d’enlisement sont réels.

Nous appelons dès lors l’ensemble des responsables politiques impliqués à élaborer dès à présent un plan de lutte contre le racisme, interfédéral et ambitieux. Il en va de la crédibilité de ce plan attendu depuis maintenant 21 ans.

Patrick Charlier, directeur d’Unia

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