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Ostende, la Reine des Plages

En quatre décennies (1860-1900), la petite cité portuaire s’est hissée au rang de capitale du tourisme balnéaire 5-étoiles, du luxe et de l’élégance. Cette métamorphose correspond très exactement aux quarante premières années de James Ensor et à son inspiration créatrice la plus féconde. Ostende et Ensor ne font qu’un. On y vient en pèlerinage nostalgique.

A priori, rien ne destinait cette cité portuaire, assez inhospitalière en somme, à devenir la reine mondialement réputée du littoral. En effet, le port d’Ostende était une ville fortifiée depuis 1572 et a conservé cette fonction pendant près de trois siècles. Ce n’est qu’en 1865 (l’année de son intronisation) que Léopold II ordonna le démantèlement de l’enceinte qui freinait la croissance urbaine. Le gigantesque chantier de démolition s’est prolongé pendant dix ans, « traumatisant » les habitants et, surtout, le petit James Ensor, alors âgé de 5 ans. Nous y reviendrons. Au-delà des remparts s’étalait une superbe plage. Le sable y était fin et la mer assez calme. La baignade en mer, apparue en Angleterre à des fins thérapeutiques au cours du XVIIe, finit par débarquer à Ostende, la ville ayant des relations traditionnelles avec les îles britanniques. Ce sont donc les Anglais qui installent, à la fin du XVIIIe siècle, les premières cabines de bain (bathing machines) montées sur roues. Tirées jusque dans l’eau, elles permettent d’enfiler son costume de bain en toute discrétion.

Le tourisme balnéaire ne prend son véritable essor qu’après l’indépendance de la Belgique. Dès 1834, la famille royale vient à Ostende chaque année pour y passer les vacances d’été. Elle y loue une sobre maison, sise rue Longue (la maison natale d’Ensor se trouve un peu plus loin), que les Ostendais appellent pompeusement « palais royal ». Un journaliste s’étonne. Pourquoi Léopold Ier préfère-t-il Ostende à Spa, la « perle » du thermalisme et le rendez-vous coutumier de toutes les têtes couronnées ? Tout simplement parce que, jeune prince allemand, il a passé plusieurs années en Angleterre, y a fréquenté la très chic station balnéaire de Brighton et s’est pris de passion pour la mer et pour Ostende, la seule « vraie » ville sur la côte sauvage et déserte.

Les beautiful people, ça attire forcément du monde. Les touristes commencent donc à affluer par milliers d’autant plus qu’à partir de 1838, une liaison ferroviaire relie Ostende à Bruxelles. La révolution industrielle naissante amène une nouvelle clientèle : la bourgeoisie industrielle et marchande. Mais on ne se mélange pas. Les souverains et la noblesse fréquentent la très chic « plage de l’ouest » qui s’étale largement dans l’encoignure de la digue, dominée par le Kursaal. La blondeur immaculée des sables, l’immensité du ciel et de la mer : le tableau est superbe. A l’autre extrémité de la digue, la « plage de l’est » est de seconde classe. Le prix des bains est plus démocratique et elle n’a guère le cachet de sa voisine. Ce qui ne l’empêche pas d’être encombrée de baigneurs en pleine saison.

Ostende à l’âge d’or

La démolition des remparts en 1865 fait perdre à Ostende son apparence sévère et militaire et donne le coup d’envoi à la réalisation de vastes projets d’agrandissement et d’embellissement. L’initiative en revient principalement à Léopold II, car le Roi Bâtisseur avait pour le littoral belge des ambitions assez mégalomaniaques. Spécialiste des formules qui font mouche, il aimait à répéter : « Un pays n’est pas petit quand il touche à la mer. » Ou encore : « Ce sable se muera en or. » Le roi des Belges voulait faire d’Ostende un Monaco du Nord ! Ce qu’il en reste ? Un jumelage avec le rocher des Grimaldi, conclu en 1958.

Pour arriver à ses fins, Léopold II exige tout d’abord la construction d’une nouvelle digue. Large de 30 mètres et longue de plusieurs kilomètres, elle est rapidement bordée d’une rangée continue de villas et d’hôtels de grand luxe. Le mélange de styles reflète l’ambiance cosmopolite de la ville. L’architecture doit divertir, amuser, flatter le regard et fouetter l’imagination des promeneurs. Puis, le souverain commande quelques « gestes architecturaux » de prestige : le casino, le théâtre royal, l’hippodrome Wellington, les Galeries royales, l’église Saints-Pierre-et-Paul et le nouveau Kursaal aux allures de « fantaisie orientale », flanqué de dômes, de minarets, d’arcades cintrées et de galeries ajourées.

Curiosité de l’Europe et grande ville moderne, Ostende attire une clientèle huppée, branchée et internationale. Elle donne le la, lance des tendances, est the place to be, un pur exemple de la vie nouvelle, débordante, joyeuse, tournée vers les loisirs et le shopping. Jean d’Ardenne, dans son célèbre Guide de la côte de Flandre, publié en 1888, la décrit ainsi : « Cette station est le type des caravansérails somptueux où viennent se grouper, pendant la chaude saison, toutes les oisivetés opulentes… et qui racontent la vanité bourgeoise comme les cieux racontent la gloire de Dieu. » Durant le règne de Léopold II, Ostende a triplé de superficie et de population. Elle a bien mérité son titre de Reine des Plages.

James Ensor, le « grand maître » d’Ostende

Encore aujourd’hui, Ostende et Ensor ne font qu’un. Les plus anciens le revoient déambuler dans les rues et sur la digue, avec sa canne et son chapeau, sa cape et sa longue barbe poivre et sel, son fidèle serviteur August Van Yper trottinant derrière lui. Le célèbre peintre y est né le 13 avril 1860. Sa maison natale, située dans la rue Longue, s’adossait encore aux remparts de la ville qu’il chérissait tant. « Un demi-siècle plus tard, il fera part à un ami de sa nostalgie des vieilles murailles couvertes de mousse et de la vie animée des anciens quartiers des pêcheurs », écrit Yvan Dusaussoit dans James Ensor à la lumière d’Ostende (Bernard Gilson éditeur).

En 1860, Ostende compte 16 000 habitants et vit à deux vitesses. Pendant dix mois, la ville ronronne dans un train-train morne et paisible. En juillet et en août, elle est tirée de sa léthargie par des hordes de touristes assoiffés d’air iodé et de bains de mer. Ces touristes font vivre les parents de James Ensor. Lui, « Anglais solide », et elle, « Flamande de vieille souche » exploitent, rue Longue, une boutique de souvenirs : un bric-à-brac invraisemblable de coquillages, d’objets exotiques, de masques en carton-pâte et de jouets de plage. La vitrine inspire à l’écrivain anglais Mark Twain, en visite en 1873, ce commentaire cinglant : « Il faut assurément une nature peu évoluée pour voir une forme d’humour dans ces horreurs juste bonnes à donner la nausée. »

Les « horreurs » fascinent et enchantent le petit James, elles font galoper son imagination. Plus tard, il en fera sa principale source d’inspiration. En attendant, il brosse l’école qu’il déteste, flâne dans le port et dans les dunes, et peint à l’aquarelle tout ce qui lui tombe sous les yeux : les plages abandonnées, les vagues hachurées d’écume et les ciels tourmentés. A 17 ans, le voilà à l’Académie des Beaux-Arts, à Bruxelles. Il y règne un « académisme figé ». Le jeune homme part prématurément, en notant : « En 1880, je sors, sans façon, de cette boîte à myopes… » Il regagne sa chère Ostende et la maison familiale. Il n’en bougera quasiment plus.

Ensor se retire sous les combles, chichement éclairés, qu’il aménage en atelier. C’est dans cette mansarde, de l’âge de 20 à 40 ans, qu’il donnera le meilleur de lui-même et produira tous ses chefs-d’oeuvre : les intérieurs bourgeois, pour commencer, puis les natures mortes, les autoportraits (dont l’autoportrait au chapeau fleuri, le plus fameux), les masques et les squelettes. L’ambiance d’Ostende est sa seule source d’inspiration. Et la mer, bien sûr, présence obsédante et envoûtante. Parti du réalisme et de l’impressionnisme, l’artiste évolue progressivement, avant tout le monde, vers l’expressionnisme et le surréalisme. Sa peinture est nouvelle et révolutionnaire. Mais elle ne plaît guère. Les critiques la descendent en flamme, les Salons refusent tous les envois. Heureusement, le peintre compte quelques admirateurs fervents, pour la plupart les jeunes écrivains belges, comme Verhaeren, Maeterlinck, Edmond Picard et, surtout, Eugène Demolder. « Ce sont les écrivains, qui, en fin de compte, ont gagné la bataille d’Ensor », affirmera l’écrivain ostendais Firmin Cuypers.

Peu à peu, on commence à lui rendre justice. Encensé et adulé, Ensor est pourtant perplexe face à tous les honneurs qui pleuvent sur lui. Son talent faiblit. A 40 ans, l’artiste a tout dit ce qu’il avait à dire. A quelques exceptions près, l’essentiel de sa production future se résume à des commandes. En 1917, il élit domicile dans une maison héritée de son oncle, lui aussi marchand de souvenirs, au 27, rue de Flandre (transformée aujourd’hui en musée). A l’étage, il s’est aménagé un salon-atelier, peuplé d’une incroyable collection de chinoiseries, de bibelots, de meubles et d’étoffes bariolées. Simple et aimable, c’est là qu’il reçoit ses innombrables visiteurs : Einstein, Félix Labisse, Wassily et Nina Kandinsky, Michel de Ghelderode. Il fréquente assidûment deux autres peintres ostendais : Constant Permeke et Léon Spilliaert. Tous les trois soutiennent et encouragent activement Henri Storck, jeune cinéaste né à Ostende en 1907 et futur « père du documentaire belge ». Ils consentent à faire de la figuration dans ses premières fictions : Images d’Ostende, Idylle à la plage, Ostende Reine des Plages, réalisées entre 1927 et 1930.

James Ensor se sent bien dans la quiétude de la vie provinciale. Chaque jour, il se promène sur la plage et dans les dunes. Droit, solide et digne. « Sorte de Victor Hugo décoré et satisfait », dira Michel Ragon, écrivain et critique d’art français. Il reste impassible sous les bombardements de mai 1940 et refusera de quitter sa chère rue de Flandre. Presque nonagénaire, il s’éteint doucement le 19 novembre 1949. Inhumé dans le petit cimetière de Notre-Dame des Dunes, à Mariakerke, il repose face à cette mer qu’il a tant aimée.

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