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Mark Elchardus, 25 ans après le dimanche noir: « Nous avons une opportunité unique de contrer l’extrême droite »

Jasper Van Loy Rédacteur pour Knack.be

En un quart de siècle, le sociologue Mark Elchardus a vu croître (et décroître) le Vlaams Belang et le Flamand devenir plus tolérant. « En Wallonie, les gens susceptibles de voter pour un parti comme le Vlaams Belang, restent dans les rangs du PS. »

Ce jeudi, cela fait 25 ans que le Vlaams Blok de l’époque, aujourd’hui Vlaams Belang, a obtenu 17% des voix aux élections communales d’Anvers. Un an après ce 24 novembre 1991 (mieux connu par la suite comme le dimanche noir), le cordon sanitaire, créé quelques années plus tôt par Jos Geysels, s’installe dans la durée. « J’ai toujours trouvé l’expression cordon sanitaire sinistre », déclare le sociologue Mark Elchardus (VUB) aujourd’hui. « Mettre un cordon sanitaire autour de n’importe quel parti me dérange en tant que démocrate. »

En 1991, les observateurs et les journalistes sont stupéfaits par la victoire électorale du Vlaams Blok. Êtes-vous aussi tombé de votre chaise ?

MARK ELCHARDUS: La victoire de l’extrême droite était beaucoup plus importante que prévu, même s’il y avait des signes annonciateurs. Dès 1987, les sondages indiquaient une progression de l’extrême droite et pour beaucoup de gens, en Flandre et en dehors, les immigrants posaient problème. Les figures d’extrême droite étaient déjà très populaires dans plusieurs pays européens. Cela n’empêche pas que j’ai été étonné et choqué quand le Vlaams Blok a dépassé le seuil des 10%. »

Le climat sociétal est-il différent d’il y a 25 ans?

Nous devons faire une distinction entre ce qu’il se passe en Flandre et à l’étranger. En Flandre, l’importance de la N-VA est grande, c’est un parti de droite sur le plan socio-économique, nationaliste et conservateur qui a réussi à recueillir une grande partie de l’électorat du Vlaams Belang dans un parti non raciste. Le Vlaams Belang n’a rien pu faire. Un gugusse de la Ligue des Droits de l’homme (Alexis Deswaef, président de la Ligue francophone des droits de l’homme, NDLR) a beau prétendre que les autres partis ont réalisé le programme du Vlaams Belang, ce sont des fadaises.

Sur le plan international, c’est une tout autre histoire. Là, le terreau pour l’extrême droite est cent fois plus grand qu’il y a 25 ans. Ce que nous avons vu ces dernières années en Europe et en Occident tout court est d’un tout autre ordre de ce qui s’est passé en Flandre et avec Jörg Haider dans les années nonante. Ce n’était rien comparé à l’ampleur du succès d’Orban, Trump, Wilders ou Le Pen. Cette vague d’extrême droite venue de l’étranger pourrait mettre la N-VA en difficultés. Si le Vlaams Belang se montre intelligent, il peut en cueillir les fruits.

Pourquoi ont-ils beaucoup plus d’impact que Dewinter à l’époque?

Aujourd’hui, l’électorat d’extrême droite est touché sur trois plans. Premièrement, il y a la globalisation, dont beaucoup de gens pensent qu’elle tournera mal. Ils sont nombreux à être déçus par l’Europe. Il y a aussi les gens à qui la crise des réfugiés et l’immigration en général posent problème. Il a été primordial que l’extrême droite n’ait jamais réussi à prendre pied en Wallonie. En Wallonie, les gens qui voteraient Vlaams Belang en Flandre, restent dans les rangs du PS.

Quel a été le rôle du cordon sanitaire dans le déclin de l’extrême droite ?

Le fait que ni le Vlaams Blok ni le Vlaams Belang n’aient gouverné, a indéniablement joué un rôle. Pendant longtemps, ils ont proposé des projets aux gens, mais ils ne faisaient rien. La N-VA par contre fait quelque chose.

N’est-ce pas dû au cordon sanitaire?

C’est difficile à dire. J’ai toujours pensé que le cordon n’a jamais vraiment existé. S’il y avait eu un parti qui aurait eu intérêt à le briser, il aurait été brisé. Tous les partis ont compris que s’ils gouvernaient avec le Vlaams Belang, ils perdraient probablement des voix.

La société flamande est-elle plus tolérante qu’il y a 25 ans?

Je pense que oui. Beaucoup plus de Flamands voient les côtés positifs de la diversité. La volonté et même l’envie de vivre dans une société diverse sont plus grandes qu’il y a 25 ans. Cependant, ils sont de plus en plus nombreux à avoir un problème avec un groupe spécifique : les musulmans. Il est basé sur un fondement réel, avec des ramifications irrationnelles, bien entendu. »

Il est difficile d’intégrer l’islam à une société pluraliste. C’est un phénomène mondial. Comparée à d’autres pays, la Flandre le gère très positivement. Nous n’avons pas de Trump, de Wilders ou de Le Pen. Nous avons un Dewinter, mais il est beaucoup moins important sur le plan électoral.

Comment voyez-vous évoluer l’extrême droite au cours des prochaines années ?

En Flandre, nous avons une opportunité unique d’entraver l’extrême droite de deux façons. Les partis du centre et de gauche peuvent se focaliser sur les inquiétudes des gens autour de la globalisation et de l’intégration. Et la N-VA peut convaincre une partie de cet électorat de rester dans un parti démocrate. Ces deux aspects font que nous sommes bien mieux lotis que les pays qui nous entourent.

La Flandre n’est évidemment pas isolée du reste de l’Europe. Nous citons Wilders et Le Pen parce qu’ils sont près de chez nous, mais le vrai problème pour notre civilisation européenne, c’est Orban. Il a qualifié à plusieurs reprises la crise de réfugiés et la pression de la migration de bénédiction et trouve que c’est le levier idéal pour saper la fidélité de l’Europe aux droits de l’homme et ses idéaux humanistes. Nous devons lutter là-contre, au niveau européen, mais on ne voit pas vraiment de réaction précise. Les Européens devraient consacrer beaucoup plus d’attention à ce qu’il se passe en Europe de l’Est et du Centre.

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