© The Hashish Club 2009. C de l'artiste

L’oeuvre de la semaine: Voyage en lieux troubles

Guy Gilsoul Journaliste

« Un soir de décembre, écrit Théophile Gauthier, obéissant à une convocation mystérieuse, j’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au milieu de Paris… » L’écrivain ne sera pas le seul à rejoindre, dans les années 1840, la maison du docteur aliéniste Bossard de Boisdenier.

Dans ce club très fermé, on aurait pu rencontrer Charles Baudelaire, Gérard de Nerval, Gustave Flaubert ou encore Honoré de Balzac et Eugène Delacroix ainsi que divers scientifiques, tous venus goûter au « dawamesk », cette confiture verdâtre faite de miel de pistache et de haschich. Si l’oeuvre utilise bien un document d’époque, sa mise en scène par Joachim Koester (°1962), relève de la fiction. Dans la pénombre où est accrochée l’image, l’artiste danois dispose quelques luminaires d’orient dont le vert presque incandescent trouble et interroge car il renvoie au pouvoir de l’émeraude, cette pierre qui, selon l’alchimiste Hermes Trismégiste, permet de trouver les secrets de l’existence. Dans ce salon vide de toute présence (dans la salle attenante, une photographie identique sert de support à une projection hypnotique), l’atmosphère n’est que vapeurs et illusions.

L'oeuvre de la semaine: Voyage en lieux troubles
© The Hashish Club 2009. C de l’artiste

Elle désigne l’attente d’un moment où, après l’ingestion de la drogue, l’esprit s’ouvrira à d’autres espaces mentaux et comme l’écrivait encore Gauthier (« Le club des Hashischins ») à une hyperesthésie des sensations, à une dilatation du temps et enfin, à l’apparition de figures grotesques. Depuis plus d’un quart de siècle, toute l’oeuvre de Koester vise ainsi à explorer les expériences menées aux quatre coins des cultures révélant, par diverses méthodes, combien explique l’artiste danois, « l’esprit ne distingue pas entre le réel et l’irréel ». Son oeuvre (vidéo, installations, photographies) intrigue et fascine que ce soit lors de la Dokumenta de Cassel en 1997, à la biennale de Venise en 2005, au Palais de Tokyo en 2013 ou cette fois, dans le musée du Docteur Ghislain, qui, une fois de plus, questionne les relations entre la raison et son contraire, l’aliénation, la création, l’hallucination et la folie. L’exposition propose ainsi un voyage à la rencontre de lieux comme une église norvégienne du XIIIe habitée par une fresque dite des « mille démons » ou la chambre des cauchemars peint par l’occultiste Aleister Crowley qui, dans les années 1920, menait en Sicile, dans l’abbaye de Thélème, diverses expériences avec ses adeptes. Au fil des salles, sont ainsi convoquées quelques-unes des personnalités de cette marginalité scientifique comme le chaman Carlos Castaneda, le psychanalyste Wilhelm Reich, le neurologue Paul D. McLean ou encore l’astrologue du XVIe siècle John Dee.

Gand, musée du Docteur Ghislain. Guislainstraat, 43. Jusqu’au 16 juin. Du mardi au vendredi de 9h à 17h, samedi et dimanche de 13h à 17h. www.museumdrguislai.be

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