Opinion

Jeroen Wijnendaele

« Les Romains auraient recalé les connaissances de Bart De Wever »

Jeroen Wijnendaele Chercheur postdoctoral à l'Université de Gand

« Les Romains auraient considéré la ‘snel-Belgwet’ (la loi d’acquisition rapide de la nationalité belge) comme une stupidité « , déclarait Bart De Wever au magazine Wilfried. L’historien Jeroen Wijnendaele balaie sa phrase d’un revers de la main. « La loi d’acquisition rapide de la nationalité romaine a sauvé l’empire ».

Depuis des années, Bart De Wever aime faire l’étalage de son savoir sur la Rome antique. À l’origine, c’était pour les historiens de l’Antiquité un plaisir d’entendre un homme populaire faire l’éloge de Rome. In tempore non suspecto, il a également écrit une contribution intéressante sur Cicéron dans le recueil « Oud maar niet Out ». Ces dernières années, De Wever verse toutefois de plus en plus dans les comparaisons entre Rome et l’actualité qui à première vue sonnent joliment, mais qui après une analyse approfondie se révèlent des platitudes. Robert Nouwen, Loonis Logghe et moi-même l’avons déjà souligné. Maintenant, c’est la « snel-Belgwet » (la loi d’acquisition rapide de la nationalité belge). Cette loi de naturalisation du gouvernement Verhofdstadt I de 2000 a permis à certaines personnes sans droits civiques d’entamer une procédure pour acquérir la citoyenneté accélérée.  » Les Romains auraient considéré la ‘snel-Belgwet’ comme une stupidité « , déclarait De Wever au magazine Wilfried.

Les droits civiques ensanglantés

De Wever a certainement raison quand il dit qu’initialement on ne pouvait pas « devenir romain du jour au lendemain ». Si nous laissons tomber les fables de Tite-Live, on peut dire qu’à ses origines Rome n’était composé que d’une série de villages modestes sur les berges du Tibre dont la démographie était initialement maintenue par les réfugiés et les troupes itinérantes. L’histoire de sa République au cours des 500 années avant notre ère se caractérise par une expansion brutale au fil du temps. Ce qui a commencé par le vol de moutons dans les villages à proximité a fini par la soumission totale de la péninsule italique, le monde méditerranéen et finalement son arrière-pays européen. Imperium sine fine déclamait le poète romain Virgile sous l’empire d’Auguste : « le pouvoir sans limites. » Les droits civiques ont été graduellement attribués aux non-Romains dans toutes sortes de variantes. Non parce que le S.P.Q.R. (Senatus populusque romanus) s’inquiétait du Alle Menschen werden Brüder, mais pour maintenir sa combativité militaire à niveau.

Les Romains auraient recalé les connaissances de Bart De Wever

La part des alliés de Rome ne peut être sous-estimée. L’historiographe grec Polybe affirmait qu’en 225 avant notre ère les effectifs mobilisables maximum étaient de 671 000 hommes, mais que la part de Rome ne se composait que d’un tiers. En échange de leur disponibilité, les alliés subordonnés de Rome pouvaient compter sur la protection de l’empire et une part du butin de guerre lors des campagnes collectives. Deux siècles après que Rome ait conquis toute la botte italique, ses alliés en avaient assez d’être exploités comme citoyens de seconde zone pour ses aventures impérialistes d’outre-mer et d’être livrés au bon plaisir de magistrats individuels. Ils ont déchaîné la première véritable guerre civile qui a coûté la vie à quelques centaines de milliers de personnes. Pour éviter le conflit, le sénat a finalement dû attribuer le droit civique romain à part entière à ses voisins italiques.

La loi d’acquisition rapide de la nationalité romaine de 212

Là où De Wever se trompe totalement c’est quand il suppose que les Romains auraient vécu l’acquisition rapide de la nationalité comme une catastrophe. D’une part, on a vu que sous la République les droits de deuxième ou de troisième zone étaient une bombe à retardement. Mais l’histoire de l’Empire romain infirme totalement la thèse de Bart De Wever. En l’an 212 de notre ère, l’empereur Caracalla promulgue un édit qui étend le droit de cité à tous les habitants de l’Empire romain. C’est tout simplement une révolution de droits civiques. Dr. Myles Lavan de l’Université de St. Andrews a calculé qu’à ce moment-là, un peu moins de deux siècles après la mort d’Auguste, il se peut que seul un quart de tous les habitants masculins aient possédé le droit de cité romain. L’Empire romain était toujours un creuset de peuples, de cultures, et de langues, allant de tribus celtes aux nomades arabes en passant par les citadins grecs et les paysans africains. Du jour au lendemain, ils pouvaient soudain se qualifier de « Romains » sans distinction. Jusqu’à présent, on en ignore les véritables motivations. Mais quoi qu’il en soit, l’effet à long terme de cette loi d’acquisition rapide de la nationalité romaine a sauvé l’empire.

Deux générations plus tard, les électeurs provinciaux d’origine modeste, dont les ancêtres avaient été privés du droit de cité à part entière avant la mesure de Caracalla, sauveraient Rome de la catastrophe. Au quatrième siècle, presque tous les habitants de l’empire se considéraient d’abord comme romains. L’empire était devenu un « empire sens dessus dessous » avec la Gaule, les Balkans, et le Levant comme moteurs. Les Grecs ont été le succès le plus éclatant. Un peuple qui s’est targué de sa supériorité pendant l’Antiquité. Un peuple pour qui tous ceux qui ne parlaient pas grec étaient des « barbares ». Un demi-millénaire après leur annexion et la dissolution de l’appareil d’état romain à l’ouest ils ne se considéraient plus vraiment comme grecs. Ils étaient devenus Romaioi. Des Romains. Et c’étaient ces nouveaux Romains qui ont maintenu son empire encore pendant un millénaire à l’est du bassin méditerranéen.

Carte rougepour Rome

Celui qui a l’Antiquité pour métier et qui voit chaque fois Bart De Wever exposer ses connaissances sur Rome, est envahi par le même sentiment qu’après avoir mangé des frites au McDo : trop petites, trop peu, et sans satisfaction. Et tout comme dans un débat, il faudrait donner une carte rouge à ceux qui utilisent Hitler dans une comparaison qui n’a rien à voir avec le sujet, il faudrait aussi pouvoir éteindre le microphone de De Wever quand il compare l’actualité et la Rome antique.

Les Romains n’étaient pas naïfs comme nous le sommes, cela n’aurait été que le sommet de l’iceberg titanesque. L’abolition de l’esclavage ? Égalité hommes-femmes ? Les droits universels de l’homme ? Tous des éléments dont on ne retrouve absolument rien dans la société romaine. Mais ce sont justement ces choses-là qui font partie du tissu phare de nos sociétés démocratiques au 21e siècle. Un bourgmestre doublé d’un historien devrait le savoir.

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