Opinion

Carte blanche

Les mésaventures du CEB (carte blanche)

Dans moins de deux mois, les élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles passeront leur CEB. Bernard De Commer, instituteur retraité et ancien permanent syndical, revient sur cette épreuve à propos de laquelle tout fut dit, le meilleur comme le pire.

En cette fin avril 2022, les grands quotidiens proposent une préparation aux épreuves du Certificat d’Etude de Base (CEB) et même le site de la Fédération Wallonie/Bruxelles (enseignement.be) sacrifie à ce qui est devenu, appelons-le par son nom : une coutume. Epreuves qui, par ailleurs, ont été fixées au dates suivantes : 16, 17, 20 et 21 juin.

Dès cette fin avril donc, la pression est maximale sur les enfants, leurs enseignants et même leurs parents. Ces derniers d’ailleurs souvent même plus stressés que leurs enfants. Et sans doute les dossiers de certains médias y sont-ils pour beaucoup. Il n’est pas inutile de rappeler que jamais épreuve externe n’eut à vivre autant de mésaventures.

C’est en 2009 que le Certificat d’Etude de Base (CEB) est rendu obligatoire dans l’enseignement primaire. En fait, il existe depuis 2007. Avant cela, chaque établissement faisait un peu ce qu’il voulait : il participait ou non à l’examen cantonal pour l’enseignement officiel, à l’examen interdiocésain pour les écoles catholiques ou, tout simplement, organisait lui-même ses propres épreuves. Les exigences variaient d’un endroit à l’autre. Il s’imposait donc de corriger ce système inégalitaire et de mettre sur pied un système qui se réfère aux socles de compétence. Le CEB voyait le jour.

Il a été, chaque année, l’objet de critiques. Quand le taux de réussite était élevé, on en déduisait que les questionnaires étaient trop faciles, voire simplistes. Et inversement, quand ce taux était plus faible, les questionnaires étaient jugés trop compliqués. Il a même été supprimé en 2019/2020, Covid19 oblige.

Sur les 52.792 élèves de 6e primaire qui ont présenté le CEB en juin 2021, 46 627 l’ont réussi, soit un taux de réussite de 88,32 %. La moyenne des résultats obtenus par l’ensemble des élèves est de 78,14 % en français, 71,52 % en mathématiques et 76,06 % en éveil (histoire-géographie et sciences). Le taux de réussite à l’épreuve 2021 de 88,32 % est légèrement inférieur au taux de réussite moyen de 2019 qui est de 90,49 %. Pour rappel, l’épreuve de 2020 a été annulée et l’année scolaire particulièrement perturbée.

A plusieurs reprises, ces résultats – qui ne sont finalement que des statistiques – ont été l’objet de critiques acerbes. Un exemple : nous sommes en 2013, il y a donc dix ans. Dans les quotidiens de Sudinfo, on pouvait lire ce gros titre : 96% de réussite, le record qui fâche ! Le C.E.B, rappelons-le, n’a pas pour objectif de sélectionner les élèves, de les classer comme certains concours en France par exemple, mais d’ évaluer leurs compétences. Et j’insiste : d’évaluer des compétences et non un catalogue sommatif de connaissances, et, pour les enseignants, de cerner au mieux quelles sont les failles et les forces des enfants et, s’il échet, de rectifier le tir dans leur pratique quotidienne.

Tordons le cou à une prétendue facilité des questionnaires. Ce n’est pas parce que quelques élèves en difficulté avec les épreuves internes dans leur école se sont par contre bien débrouillés au C.E.B. qu’il faut en tirer de telles conclusions. Ni parce que l’une ou l’autre question pouvait paraître simpliste que l’ensemble l’est. Je dirai a contrario que des adultes bien scolarisés soumis à l’épreuve du C.E.B ont eu toutes les peines du monde à s’en sortir honorablement. Ce soupçon de simplisme a fait bondir l’inspectrice de l’enseignement fondamental de l’époque qui déclarait : « Cela équivaut à dire que la réussite n’est valable que s’il y a un taux d’échec important ». Bref, il faut cesser de dire tout et n’importe quoi. En sachant qu’avoir son C.E.B n’est évidemment pas une garantie absolue d’une suite sans problème dans le secondaire. D’autres éléments que la seule maîtrise de compétences interviennent évidemment.

En 2013 encore, mais ce commentaire s’entend toujours, un instituteur affirmait : »Il faut être complètement naïf pour croire que 96% des élèves sont capables de suivre l’enseignement général. » Nous y voilà. Comme si l’enseignement général était la filière d’élite, les filières qualifiantes des filières par défaut. Et si ça l’est, malheureusement, il faut à tout prix lutter contre cette dérive, casser cette image négative.

Le Pacte et son tronc commun pluridisciplinaire a la volonté de s’y attaquer. Le journal L’Echo du 20 juin 2018, titre : « D’ici dix ans, le CEB ne sera plus le sésame obligatoire pour entrer en secondaire » Ce qu’il n’a jamais été vraiment, c’est à souligner ; l’obtenir ouvre automatiquement les portes du secondaire, mais, à défaut, le conseil de classe reste souverain. Et de poursuivre en ces termes : « D’ici une dizaine d’années, les mécontents du CEB pourront arrêter de pester. Car l’épreuve externe organisée par la Fédération Wallonie-Bruxelles va perdre son caractère certificatif. Le CEB ne va pas disparaître complètement, mais le Pacte d’excellence devrait en modifier profondément la raison d’être. Il perdra son caractère de passeport obligatoire vers la 1ère secondaire, pour être avant tout un baromètre de l’apprentissage au sein des écoles (ce qu’il est déjà aussi, en plus d’être certificatif) »

Non seulement les mécontents, mais ceux qui utilisaient le CEB comme élément de propagande pour leur établissement ignorant royalement que le décret du 2 juin 2006 interdit de divulguer les résultats des élèves au certificat d’études de base et aux autres évaluations externes, publication qui constitue une pratique déloyale. La Commission, dite article 42, a dû, à plusieurs reprises, rappeler à l’ordre ces établissements. Cette Commission avait été voulue par la Loi du Pacte scolaire (29 mai 1959, articles 41 et 42) pour empêcher la concurrence déloyale entre établissements et contrer des interventions politiques ou commerciales dans les écoles.

Mais pire que ces résultats, on s’en est même pris, parfois, à son contenu. Ainsi, scandale : les évaluations proposaient à la lecture des élèves de 6ème primaire, un texte prétendument inapproprié. En fait, un texte de Bernard Friot, auteur à succès dans la littérature de la jeunesse, qui commence ainsi : « Tous les lundis, c’est pareil. On a rédaction. Racontez votre dimanche. C’est embêtant parce que chez nous, le dimanche, il ne se passe rien. » Un dimanche, toutefois, il va se passer quelque chose : la mère de l’enfant se coupe le doigt. Le gamin raconte l’événement et obtient la mention : très bien. Il décide alors d’organiser un événement chaque dimanche que Dieu fait : il pousse sa soeur dans l’escalier, met de la poudre à lessiver dans un boîte de lait en poudre, etc. Jusqu’au jour où il met en équilibre un pot de fleur sur le bord de la fenêtre pour qu’il tombe sur la tête d’un passant. Et c’est l’institutrice qui le prend. Fracture du crâne et hospitalisation. « Ca m’est égal, conclut l’enfant. On a eu conjugaison à la place. La conjugaison c’est plus facile que la rédaction. Il n’y a pas besoin d’inventer. »

Pas pire que le Petit Poucet

Banalisation de la violence ! s’écrient d’aucuns. Mais non, bien sûr. On est dans une oeuvre de fiction, où les pulsions violentes que nous avons tous en nous trouvent à s’exprimer de manière socialement acceptable et avec un humours certain. Il n’y a pas plus de banalisation de la violence dans ce texte que dans les contes qui ont égayé notre enfance comme le Petit Poucet (abandonné par ses parents dans la forêt et dont les frères seront égorgés par l’Ogre) ou dans le Bon petit diable de la Comtesse de Ségur (un classique pourtant où le sadomasochisme est présent à quasi toutes les pages) ou de ce que nos têtes blondes peuvent voir à la télé ou sur leur console-vidéo.

La banalisation était d’autant moins présente qu’il était imposé un cadrage du texte : « Il est important de s’assurer que les enfants dépassent l’histoire et son côté exagéré, prennent du recul pour réaliser qu’elle est le fruit de l’imagination d’un auteur pour faire rire les enfants et leur donner l’envie de rire ».

Et même le sujet de la rédaction, lui aussi, a fait scandale car il proposait aux enfants d’imaginer à leur tour une « bêtise » du même tonneau. Imaginer ! Un mot qui semble faire peur. Si, bien sûr, nul n’est à l’abri d’une dérive, nos enfants, dans leur quasi-totalité, en tout cas en 6ème primaire, soit vers les 11/12 ans, sont tout à fait capables de distinguer la fiction de la réalité.

Alors quoi ? Dans le chef des contradicteurs qui se sont épanchés dans les médias à propos du contenu de cette évaluation externe comme des autres : déficit de lecture ou déficit d’honnêteté intellectuelle ? Annie BOURLARD, inspectrice, écrit : « … je me sens concernée par cette tempête médiatique bien-pensante. Ne viserait-elle pas à redéfinir en 2007 le littérairement correct, bref à réinstaurer une censure en bonne et due forme au sein de l’école ? » Ce regain de pudibonderie, qu’on retrouve par ailleurs dans d’autres débats de société, n’est pas à écarter. Il est bien présent dans les salles de profs et ailleurs.

Mais comme l’écrit aussi Annie Boulard : « Quelle superbe occasion à ne pas rater de critiquer un enseignement sclérosé et ennuyeux ! Il est là le formidable rôle du professeur. Que les pudibonds de tous poils évitent ce métier trop dur pour eux, mais qu’ils ne découragent pas les autres ! » Les mots peuvent sembler durs, mais ils résument bien, à notre sens, ce que doit être la mission de l’enseignant : ouvrir l’esprit des enfants et des jeunes, plutôt que de les enfermer dans un carcan préétabli de la « voie juste ». Certes, les projets éducatifs des divers réseaux ne disent rien d’autre, mais comme il y a loin des paroles aux actes !

Ceci dit, pour clôturer la présente carte blanche, je pense qu’il y autre chose que de la pudibonderie : comme une stratégie des mauvais perdants qui ne dit pas son nom. Celle de ceux qui n’ont pu digérer un décret qui leur a semblé malmener la sacro-sainte liberté des réseaux. Une sacro-sainte liberté qui n’a guère été écornée par le CEB. Le décret a subi quelques modifications depuis sa création, mais il est toujours bien d’actualité. Et il va l’être d’ici un bon mois et demi. Espérons que l’âge venant, si je puis dire, (il a 15 ans quand même !), le C.E.B sera évalué dans son contenu et ses statistiques à l’aune de ce qu’il est vraiment : une évaluation des compétences acquises en fin de primaire et non un classement et un visa pour la suite des études. Une donnée parmi d’autres qui a et aura encore dans les années futures toute sa pertinence.

Bernard DE COMMER, instituteur retraité, ancien permanent syndical.

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