Les dessous de la nomination d’Alexia Bertrand: entre vengeance, menace et plan plus vaste

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

Le « transfert » d’Alexia Bertrand du MR vers l’Open VLD consacre la mauvaise relation entre le parti de Georges-Louis Bouchez et celui d’Alexander De Croo et Egbert Lachaert. Les turbulences entre libéraux sont-elles terminées ?

La politique est en principe irréductible à des questions individuelles, psychologiques et de caractère. Mais il y a quelque chose de personnel, entre eux et entre ce qu’ils incarnent, entre Georges-Louis Bouchez, Alexander De Croo, Egbert Lachaert et Alexia Bertrand.

Quelque chose qui, d’une certaine manière, les dépasse.

Quelque chose qui fait que ça ne pouvait pas coller. Surtout pas avec le premier. Et surtout pas avec la dernière. Rien, au fond, ne peut jamais coller avec le premier, et lorsque les deux suivants ont proposé à la dernière de se venger en emmerdant le premier, elle ne pouvait qu’accepter. La libérale francophone, devenue libérale flamande en se faisant désigner secrétaire d’Etat au Budget, en remplacement de la démissionnaire Eva De Bleeker, est une charnière de la mécanique menaçante construite par les ingénieurs de l’Open VLD pour contraindre leur camarade du MR.

Georges-Louis Bouchez et Alexia Bertrand s’étaient alliés, pourtant, le temps d’une campagne interne, fin 2019-début 2020, pour appuyer la candidature de David Leisterh à la présidence de la régionale bruxelloise du MR, contre le bourgmestre d’Uccle, Boris Dilliès. Mais ils étaient faits pour se mésentendre. L’alliance de la boutique en colère et de la multinationale en croissance n’était que de circonstance. Bien sûr, Georges-Louis Bouchez et Alexia Bertrand sont de droite tous les deux, ils aiment beaucoup tordre le réel sur les réseaux sociaux et dans les médias, et ils apprécient assez bien qui ils sont, si bien qu’ils prennent chaque remarque pour une agression et chaque déception comme une malédiction.

Les ambitions concurrentes d’un fils d’indépendants tatoué et d’une héritière aux boucles d’oreille en libellule ne pouvaient coexister.

Mais les ambitions concurrentes d’un fils d’indépendants tatoué, qui croit que les syndicats sont à l’origine de l’infortune familiale, et d’une héritière aux boucles d’oreille en libellule, pour qui le monde est un village qu’elle possède, ne pouvaient coexister dans le même parti. Elle était trop fière pour comprendre que quand on est administratrice rémunérée d’une société multinationale, on n’est pas une ministre des Affaires étrangères crédible. Il était trop orgueilleux pour voir qu’elle discutait depuis des semaines avec Egbert Lachaert et Alexander De Croo, et qu’eux non plus ne lui voulaient pas que du bien.

L’après-midi de sa désignation comme secrétaire d’Etat au Budget, le vendredi 19 novembre, Alexia Bertrand disait que tout était allé très très vite, et qu’elle avait essayé d’appeler son président de parti, Georges-Louis Bouchez, pour lui annoncer qu’elle aurait désormais un nouveau président de parti, Egbert Lachaert, mais qu’elle n’avait pas pu le joindre. C’était un demi-mensonge : elle avait été contactée la veille au soir, alors qu’Eva De Bleeker s’empêtrait dans de faux tableaux devant le parlement fédéral. Et le lendemain, dès 8 h 30, elle annulait sa participation à l’enregistrement, prévu à 14 h, d’une émission de BX1, Les Experts.

Lame froide et instances lubrificatrices

Elle savait donc déjà depuis longtemps, il ignorait tout depuis Abu Dhabi, où il assistait au Grand Prix de Formule 1, après avoir annulé à la dernière minute sa participation à la COP27, l’avion et l’hôtel, pourtant, avaient été réservés. Georges-Louis Bouchez n’était averti que par un coup de fil tardif d’Egbert Lachaert. Le président des Francs Borains essayait de faire bonne figure ensuite, sur Twitter et ailleurs, mais il sentait, tout de même, la froideur de la menace bleue de Flandre.

Dimanche, sur RTL-TVi, Egbert Lachaert affinait sa lame froide. Le président de l’Open VLD reprochait à des parlementaires MR des manières « parfois copiées-collées du Vlaams Belang ». Toujours pas rentré d’Abu Dhabi, mais toujours connecté sur Twitter, Georges-Louis Bouchez, alors, confirmait l’hypothèse de son camarade en la méprisant d’une communication belliqueuse, copiée-collée et traduite en néerlandais. Son tweet (voir capture d’écran ci-dessous) humiliait la Vivaldi et incriminait des ministres VLD (Alexander De Croo sur le nucléaire, Vincent Van Quickenborne sur la mort du policier Thomas Monjoie et Eva De Bleeker / Alexia Bertrand sur le déficit budgétaire).

L’escalade, vertigineuse, était suivie, le lendemain dans l’après-midi, par un communiqué commun des deux partis : « Comme dans toutes les familles, des divergences peuvent survenir. Mais celles-ci ne peuvent remettre en cause notre ciment commun. »

Et, comme très souvent lorsqu’une déclaration commune unit Georges-Louis Bouchez à quelqu’un d’autre, une déclaration individuelle de Georges-Louis Bouchez l’a rapidement clarifiée aux dépens de son cosignataire. Lundi soir, sur une chaîne flamande où il est toujours invité à s’exprimer en français, Georges-Louis Bouchez expliquait qu’il n’avait pas à se mêler des choix de l’Open VLD mais qu’il voulait, tout de même, « témoigner toute son amitié » à Eva De Bleeker, et lui dire à quel point il « partageait son analyse », qui n’était pas celle, donc, d’Alexander De Croo et d’Egbert Lachaert. Ceux-ci auront également fort goûté, n’en doutons pas, que leur ami nouvellement réconcilié se félicite d’avoir « une quatrième ministre MR au gouvernement » grâce à eux.

Alexia Bertrand était déjà membre d’un comité fantôme. En le quittant pour rejoindre l’Open VLD, elle intègre une autre instance imaginaire.

Et puis comme souvent lorsque grippe une mécanique dans laquelle grince Georges-Louis Bouchez, des instances lubrificatrices étaient, paraît-il, créées : « Dans ce cadre, des réunions communes sont prévues entre présidents, membres du gouvernement et de la Chambre pour améliorer la coordination de leur action. » Il en ira probablement autant de ces dernières que du conseil des onze sages chargés d’encadrer Georges-Louis Bouchez, après ses premières désignations ratées. Alexia Bertrand était déjà membre de ce comité fantôme. En le quittant parce qu’elle rejoint l’Open VLD, elle intègre ainsi une autre instance imaginaire, ce qui la consolera peut-être d’une éventuelle nostalgie.

Double carte bleue

Car au MR, où l’on avoue que son départ a surpris autant que sa colère envers Bouchez avait rebuté, on se demande surtout ce qu’Alexia Bertrand, que sa rancoeur avait isolée, deviendra lors du prochain scrutin. Elle ne peut pas se présenter sur une liste flamande aux élections régionales bruxelloises, puisqu’on ne peut, là, changer de collège linguistique. Une liste fédérale Open VLD dans la circonscription de Bruxelles-Capitale n’a aucune chance d’envoyer à elle seule un député, fût-elle la fille de Luc Bertrand (baron et patron d’Ackermans & van Haaren), à la Chambre – celle de mai 2019 avait royalement récolté 2,30 %.

Et le MR, qui dit et répète vouloir composer à cette occasion une liste libérale bilingue, n’aurait en fait rien d’autre à gagner qu’une concorde publicitaire à placer une candidate Open VLD en position éligible – par hypothèse, la troisième derrière Sophie Wilmès et Michel De Maegd. S’il garde, comme aujourd’hui, trois députés dans cet arrondissement, l’opération réduirait son groupe parlementaire d’un membre au profit de celui de l’Open VLD. Ne resterait alors à la nouvelle secrétaire d’Etat au Budget qu’un destin régional flamand, depuis Bruxelles ou ailleurs, ou une présence sur une autre circonscription fédérale : le Brabant flamand n’est qu’à quelques centaines de mètres de chez elle, et elle est née en périphérie anversoise, où la multinationale familiale, très présente sur le port et alentour, en impose.

Il y a chez Georges-Louis Bouchez ce talent balzacien à se faire haïr.

A moins que la vengeance d’Alexia Bertrand, et la menace que, par son recrutement, Alexander De Croo et Egbert Lachaert font peser sur Georges-Louis Bouchez, fassent partie d’un « plan plus vaste », selon l’expression propagée, le soir du 19 novembre, par les soutiens du Montois. Ils voulaient croire et faire croire que tout cela était sous contrôle, comme ce transfert à rayures d’Alexia Bertrand – elle a pris la carte bleue de l’Open VLD mais alternera peut-être encore, à l’avenir, avec celle de son ancien parti. Ce n’est crédible que pour les crédules, mais son départ libère le MR d’une tension puisque Georges-Louis Bouchez lui avait officiellement promis la tête de liste en Région bruxelloise début 2020, mais qu’il la souhaitait désormais pour son ami et président régional David Leisterh.

La défection d’Alexia Bertrand soulage de ce poids comme l’amputation d’un pied soigne un ongle incarné. Et le « plan plus vaste », en fait, est la menace que les libéraux héréditaires brandissent, désormais, face à l’ingérable Rastignac. S’il se calme désormais, l’affaire Bertrand aura suffi.

Mais il ne se calmera pas.

Il y a en effet chez Georges-Louis Bouchez ce talent balzacien à se faire haïr. Il a cette souplesse pour se faire pardonner, ce désir de se réconcilier et cette dureté pour se venger, qui reproduit, dans des cycles d’ampleur toujours plus vaste, le même schéma destructeur, surtout pour les autres, à qui il est allié quand ça lui sert. Et puis plus quand ça ne sert plus que ses alliés, à Mons au début de sa carrière, au MR aujourd’hui, avec ses partenaires de majorité francophones depuis longtemps, et maintenant avec son parti frère. Avec des crises et des apaisements, dont il profite toujours pour écraser les partenaires d’hier, et une morale éternelle : la menace ne suffit jamais. PS et Ecolo l’ont déjà éprouvé. Ils regrettent aujourd’hui de n’avoir pas, lorsque l’occasion s’était plusieurs fois présentée, jeté le MR des gouvernements wallon et francophone. Les récents événements valident leur hypothèse du manque de fiabilité de Georges-Louis Bouchez, qui abîme son image avec celle du MR : même les plus nobles figures du parti frère la propagent maintenant publiquement. Désormais, au sein de la coalition fédérale, il n’y a plus que le CD&V qui n’en veuille pas mortellement au parti de Georges-Louis Bouchez. Or, son ministre des Finances, Vincent Van Peteghem, doit présenter bientôt une réforme fiscale visant à alléger la charge fiscale sur le travail.

C’est à peu près la dernière chance pour le CD&V de parvenir à faire quelque chose de la législature.

Et sans doute, pour Georges-Louis Bouchez, de la terminer avec autre chose que des ennemis irréductibles.

Et peut-être même pour le MR de la finir dans les majorités.

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