Pascal Petry : " Après les attentats, plusieurs dizaines de personnes ont été engagées en interne mais cela ne suffit pas, nous avons un problème de volume. " © hatim kaghat pour le vif/l'express

« Le modèle d’investigation de la Sûreté de l’État va changer »

Pascal Pétry, administrateur général adjoint de la Sûreté de l’Etat dévoile, pour Le Vif/L’Express, les grandes lignes d’une réforme visant à mieux exploiter les ressources du service de renseignement civil.

Des blocs de béton protègent l’entrée de l’anonyme VSSE (Veiligheid van de Staat – Sûreté de l’Etat) dans le quartier Nord de Bruxelles. C’est le seul changement extérieur depuis les attentats de Paris et de Bruxelles perpétrés par un détachement arabo-maghrébin de l’Etat islamique. Début 2015, une cellule djihadiste avait été démantelée à Verviers par les forces spéciales de la police fédérale, sous la direction du parquet fédéral, et cela, grâce aux renseignements fournis par la Sûreté. La suite des événements a révélé les difficultés rencontrées par les services de renseignement, belges et étrangers, pour détecter les mouvements des targets. Cependant, les responsables du service de renseignement civil n’ont pas attendu la commission d’enquête parlementaire sur les attentats du 22 mars ni le rapport 2016 du comité R pour réagir.

Derrière la façade grise du quartier Nord, une révolution est en marche. Le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), y a fait référence dans sa dernière note de politique générale. Se rénover et le faire savoir : une question de vie ou de mort pour un service dont Louis Tobback, ancien ministre SP.A de l’Intérieur, demandait encore, en octobre dernier, le transfert de la Justice vers l’Intérieur. Récemment, l’administrateur général, Jaak Raes, a reconnu un manque de communication lors du démarrage chahuté de la réforme mais il a confirmé qu’elle serait intégralement appliquée. Entre-temps, un cycle de communication interne a été lancé.

Depuis 2014, Jaak Raes, ancien de la police judiciaire, forme un duo inédit avec l’administrateur général adjoint, Pascal Pétry, criminologue et ancien conseiller  » sécurité  » du Premier ministre Elio Di Rupo (PS). Chargé de la stratégie et du suivi de la réforme, le Waremmien a fait évoluer sa fonction jusqu’à devenir pratiquement l’alter ego de l’administrateur délégué. Une autre nomination a eu lieu en 2015, à la tête de la nouvelle direction de l’encadrement (personnel, informatique, infrastructure) : celle du juriste Hugues Brulin, également conseiller  » sécurité  » mais du vice-Premier ministre Didier Reynders (MR). Les trois précités sont issus de la sphère policière. Avec les deux directeurs de l’analyse et des services extérieurs – la véritable colonne vertébrale de tout service de renseignement – ils composent le comité de direction qui tient collégialement la barre de la Sûreté. Pour Le Vif/L’Express, Pascal Pétry dévoile son nouveau modèle d’investigation.

Dans quel état avez-vous trouvé la Sûreté de l’Etat en 2014 ?

Il n’était pas brillant : il y avait alors un sous-effectif, un sous-investissement dans l’informatique et trop de priorités. En 2015, il manquait entre 150 et 180 personnes à la Sûreté : les effectifs étaient tombés à 554, même si le précédent gouvernement avait déjà commencé à lui redonner des moyens humains. Après les attentats, plusieurs dizaines de personnes ont été engagées et formées en interne mais cela ne suffit pas, nous avons un problème de volume. L’emploi actuel est à peine revenu au niveau de 2010 (lire le tableau « personnel réellement disponible »). De plus, les investissements dans l’informatique avaient été négligés et, à l’époque, il y avait 56 priorités ! La crise des migrants et le radicalisme violent de 2015 et 2016 ne nous ont pas laissé le choix. Il a fallu opérer le cheval quand il courait, je dirais même, quand il faisait du jumping.

Avec quelles mesures ?

La protection des VIP est passée à la police fédérale. Les sectes et la criminalité organisée ont été mises en veille. On a seulement gardé trois priorités : le contre-terrorisme et l’extrémisme ; la contre-ingérence, le contre-espionnage et la protection du potentiel économique et scientifique ; la cybersécurité. En outre, nous avons multiplié les partenariats locaux et à l’étranger. Aujourd’hui, nous avons des officiers de liaison à la DGSI et à la DGSE (NDLR : les services de renseignement français intérieur et extérieur), à Bruxelles Prévention & Sécurité, l’organisme bruxellois de sécurité, à la DR3, la section antiterroriste de la PJF de Bruxelles… Après les attentats, la coopération internationale a été maximale. On a pu donner et recevoir tout de suite des informations de l’étranger grâce à la plateforme virtuelle de partage du renseignement issue du Club de Berne (NDLR : une organisation informelle d’échange entre les services de renseignement des 28 pays de l’Union européenne, de la Norvège et de la Suisse). Cette activité n’a cessé de croître. L’année dernière, les flux ont culminé à 26 339 informations entrantes et 9 141 informations sortantes. Dans le même temps, les demandes de vérification de sécurité (voir le tableau « Vérifications de sécurité ») ont fortement augmenté, passant de 69 627 (2014) à 126 399 (2017). Si la Sûreté de l’Etat est sollicitée, les sociétés de gardiennage nécessiteront entre 28 000 et 30 000 enquêtes par an car le secteur connaît un important turnover. Sur des sujets délicats comme la reconnaissance des lieux de culte, les autorités nous demandent aussi de motiver nos avis pour respecter les valeurs démocratiques de la Belgique.

Les dirigeants de la Sûreté réclament un doublement des effectifs et un triplement du budget. Si vous les obtenez, à quoi seront affectés ces nouveaux moyens ?

A l’échelle européenne, notre service est lilliputien. Le triplement du budget de la Sûreté devrait servir à financer, de façon graduelle et pérenne, un système informatique connectant diverses bases de données, sur le modèle de la Banque-Carrefour. Comme nous n’avons pas les capacités pour le faire nous-mêmes, nous avons demandé à l’asbl publique Smals de nous proposer des solutions semblables à celles mises en oeuvre pour gérer les données de la sécurité sociale. Cela nous permettra de gagner un temps précieux, notamment pour les enquêtes de sécurité.

A son arrivée, l’administrateur général Jaak Raes avait rétabli l’organisation en miroir des services extérieurs et de l’analyse, qui avait été bouleversée lors d’une précédente réforme. D’autres changements sont-ils planifiés et lesquels ?

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A la Sûreté de l’Etat, on était de merveilleux couteaux suisses… Des équipes très bien formées abattaient un boulot de dingue et ont permis d’éviter des attentats comme à Verviers, ou l’année dernière encore, lors d’une enquête de plusieurs mois ayant engagé plusieurs dizaines de collaborateurs. Dorénavant, il faudra mieux utiliser les ressources disponibles, en spécialisant davantage les métiers (filature, expertise des marchés publics, sources humaines, réseaux sociaux…) et en les faisant travailler par objectif sous la direction d’un gestionnaire de cas. La Sûreté va donc revoir son modèle d’investigation. Il sera plus axé sur le processus que sur la thématique. La frontière entre les services extérieurs, qui collectent les informations, et l’analyse, qui les transforme en renseignement, est appelée à s’effacer au profit de petites équipes mobiles composées d’un gestionnaire et de six ou sept spécialistes. Une redd box (NDLR : pour réception, évaluation, développement, décision) d’une vingtaine de personnes servira de guichet unique et de gare de triage au bénéfice de l’analyse et des services extérieurs. Ce modèle est inspiré de l’organisation du renseignement au Royaume-Uni. Il a déjà été adopté par les Français, les Néerlandais et les Danois. Il est largement transposable en Belgique.

Les analystes relèvent de la fonction publique, les services extérieurs jouissent d’un statut calqué sur celui de l’ancienne police judiciaire, pécuniairement plus favorable. Comment éviter les tensions dans des équipes mixtes, et qui les dirigera ?

Cela se décidera au cas par cas, en fonction des talents et des compétences. Nous comptons faire évoluer les statuts pour les rapprocher. La discussion est toujours en cours.

Comment la Sûreté de l’Etat recrute-t-elle ? On a beaucoup glosé sur le fait qu’il y avait peu d’arabophones ou de berbérophones…

Il n’y a pas une académie du langage terroriste ! Le problème de la langue, c’est un fantasme. L’important, c’est de comprendre les gens et leur contexte. Lorsqu’un besoin particulier d’une langue se fait sentir, si elle n’est pas pratiquée en interne, nous faisons appel à une source ou à une administration qui dispose de cette compétence. En revanche, nous avons besoin d’informaticiens, de gestionnaires de projets, d’accompagnateurs de changement, de juristes, de personnel administratif et opérationnel…

Le comité R s’inquiète du risque de transformation du renseignement en auxiliaire de la justice, avec une vue à court terme et pas assez d’anticipation. Comment définissez-vous la mission de votre service ?

Le mot d’ordre est : prévenir, conseiller, déranger. Prévenir une menace à court terme, conseiller les décideurs et déranger ceux qui ont de mauvaises intentions par des interventions disruptives. On peut être efficace sans mobiliser une troupe de policiers. Par exemple, en prévenant les douanes que des explosifs vont arriver, il y aura une saisie et l’histoire s’arrêtera là. On peut aussi discréditer un leader radical qui émerge sur les réseaux sociaux. La lutte ne doit pas être nécessairement judiciaire.

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