Opinion

Bertrand Candelon

Le décodeur de l’économie de Bertrand Candelon: comme après le premier choc pétrolier (chronique)

Bertrand Candelon Professeur de finance à l'UCLouvain et directeur de la recherche Louvain-Finance.

Le pouvoir d’achat, préoccupation principale des ménages européens.

Depuis la récente hausse des prix des produits énergétiques, le pouvoir d’achat est devenu la préoccupation principale des ménages européens. La peur de ne pas pouvoir satisfaire aux besoins élémentaires comme le chauffage, l’électricité ou l’alimentation commence à être perceptible dans de nombreux foyers.

La perte du pouvoir d’achat est d’abord liée à l’inflation. Il y a un an, nous nous inquiétions déjà de son possible retour en Belgique et force est de constater que l’hypothèse s’est vérifiée puisque, en mars, l’indice des prix à la consommation a crû d’environ 8% (en croissance annuelle) en Belgique et de 5,9% si on considère l’ensemble de l’Europe. Il y a un an, la plupart des analystes prétendaient que cette hausse ne serait que temporaire et qu’elle était simplement due à la sortie de la crise du Covid et aux blocages ponctuels en découlant sur les chaînes de valeur. Même si l’invasion de l’Ukraine a engendré un choc énergétique significatif imprévisible, les facteurs sous-jacents de cette inflation galopante, comme les plans de soutien mal calibrés et les politiques budgétaires et monétaires trop accommodantes et trop orientées vers la demande, étaient déjà présents. En outre, la hausse des prix ne se limite désormais plus à certains produits spécifiques, dont l’énergie, mais a percolé dans quasiment tous les secteurs d’activité. Dès lors, l’inflation ne disparaîtra pas avec les beaux jours mais perdurera plusieurs mois, peut-être des années, comme l’admettent désormais les plus hautes autorités monétaires, parmi lesquelles Agustín Carstens, directeur général de la Banque des règlements internationaux.

Les ménages belges verront cependant leur perte de pouvoir d’achat partiellement compensée par une indexation automatique des salaires. Rappelons que ce système d’ajustement est une exception nationale puisqu’à part le Luxembourg, aucun des Vingt-Sept ne l’applique. Certes, cette indexation permettra de soutenir la consommation mais elle risque d’initier une spirale inflationniste néfaste. Elle aboutira également à un renchérissement du coût du travail. Comme celui-ci n’est pas compensé par une hausse de la productivité, il conduira à une perte de compétitivité des entreprises belges. Afin d’éviter cette conséquence dommageable, l’Etat pourrait envisager une compensation partielle, notamment en amorçant une baisse des charges salariales. Néanmoins, le niveau de l’endettement public rend cette stratégie improbable, sauf à augmenter drastiquement la taxation dans d’autres secteurs d’activité. Un resserrement de la politique monétaire (réduction des programmes de rachat de dettes et augmentation des taux d’intérêt) s’imposera donc. La Réserve fédérale américaine et la Banque d’ Angleterre ont déjà enclenché ce mouvement, alors que la Banque centrale européenne l’a reporté, inquiète de la baisse de l’activité que pourrait induire cette stratégie contractionniste.

Après une longue période de croissance, le pouvoir d’achat des ménages risque bien de continuer à stagner, voire de baisser dans les mois à venir. Cette évolution est similaire à celle observée au début des années 1970, après le premier choc pétrolier. Les politiques économiques devront à nouveau s’adapter afin de contrecarrer ce mouvement et les tensions sociales qu’il créera immanquablement.

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