L'Elysette, à Namur. © Belga

« La Wallonie n’a toujours pas décollé ! »

Olivier Mouton
Olivier Mouton Journaliste

La régionalisation de l’enseignement et de la culture est vitale pour la reconversion wallonne, souligne Philippe Destatte, président de l’institut Jules Destrée. Pas pour créer des petits Wallons mais des jeunes plus autonomes et plus entrepreneurs !

Le Vif/L’Express : L’identité wallonne semble prendre le dessus. C’était inéluctable ?

> Philippe Destatte : La logique identitaire est dépassée. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’impliquer les citoyens dans un projet auquel ils adhèrent, pas d’essayer de les faire vibrer avec des drapeaux. Le vrai problème, c’est que les citoyens regardent le Contrat d’avenir pour la Wallonie ou le plan Marshall comme des « trucs » du gouvernement, des efforts plus ou moins louables pour essayer d’activer la Région, mais ils ne voient pas en quoi ces projets les impliquent. Le débat actuel dépasse une réflexion sur la tuyauterie institutionnelle, il concerne l’efficacité des politiques publiques.

La Wallonie est-elle « une évidence » ?

Je n’en suis pas sûr car la Wallonie n’a pas prouvé sa capacité à porter un projet collectif et à le faire aboutir. Quoi qu’on en dise, on n’arrive pas à redresser la Région wallonne ! On la stabilise, on arrête son déclin, mais on ne la fait pas décoller. Si vous prenez le PIB par habitant comparé à la Belgique ou à l’Europe depuis le début des années 1990 jusque 2015, c’est un encéphalogramme plat. Il y a eu une petite augmentation de la croissance pendant la crise mais le différentiel avec la Flandre s’accroît à nouveau. Tout le monde reconnaît que le plan Marshall est important, mobilisateur, mais cette dynamique stratégique et transversale ne représente que 3 % du budget annuel de la Région. C’est le contraire qu’il faudrait faire : 95 % du budget ! Et interroger chaque dépense et se demander si elle est stratégique.

Le transfert de compétences dont on parle concerne l’enseignement et la culture. Une nécessité car les réalités wallonnes et bruxelloise se sont fortement différenciées?

Il y a cela, certainement, mais ce n’est qu’un symptôme de plus. Pour moi, le problème majeur depuis 1970 concerne la lisibilité des institutions en raison de la cohabitation de deux modèles, communautaire et régional. Les Flamands ont opté très rapidement pour un modèle communautaire en intégrant la Région. Les seuls qui n’ont pas tranché, ce sont les francophones. Les deux modèles ont leur vertu, même si, en tant que Wallon, je préfère le modèle régional car il a le mérité d’aller au bout de la volonté initiale de lutter contre le déclin de la Wallonie. Notre problème majeur, c’est le création d’emplois et la reconversion industrielle, pas l’autonomie culturelle. Le choix régional s’est imposé au fil du temps, mais on n’a pas été au bout de la logique. Or, il y a urgence.

Le transfert de l’enseignement et de la culture est vital pour la Région wallonne ?

Oui, ces compétences sont stratégiques pour la reconversion. C’est là qu’il faut investir sérieusement. Mais, plus largement, nous devons aller vers des organismes d’enseignement qui ont plus de liberté pédagogique, qui mettent en place des projets communs avec un dialogue par-delà les réseaux. Laissons la place à la créativité, on ne peut de toute façon pas faire pire que ce qu’on a fait jusqu’ici ! La régionalisation, ce n’est pas transformer soudain les petits Belges francophones en des petits Wallons, non, c’est créer des jeunes plus créatifs, plus autonomes, plus responsables et plus entrepreneurs ! Arrêtons aussi de mettre deux fonctionnaires derrière chaque chercheur, ce modèle ne fonctionne pas. Le poids de la fonction publique et du secteur non-marchand est trop lourd. Alors qu’il manque 150 000 emplois dans les entreprises.

La Communauté française doit-elle devenir une coquille vide ?

Si on reste dans un cadre fédéral belge, nous devons aussi discuter avec les Flamands et les germanophones. Cela n’a pas de sens de dire que l’on va se tourner prioritairement vers les Bruxellois. Nous, Wallons, vivons aux côtés de l’une des Régions les plus dynamiques d’Europe, qui est notre premier client, et on s’est lancé dans des croisades sur la périphérie de Bruxelles, l’élargissement de la Région… Quand on évoque la régionalisation de compétences de la Communauté, certains, comme Charles Picqué, l’ex-ministre-président bruxellois, réagissent à nouveau en disant que ce n’est pas l’heure parce qu’il faut rester unis face au péril flamand. Va-t-on faire monter les chars depuis Marche-en-Famenne ? C’est irresponsable.

Vous croyez à une Belgique à quatre ?

Le premier à avoir parlé de cela, c’est Robert Collignon, président des fédération socialistes wallonnes, avant le Congrès du PS de Ans en 1990. L’idée a fait son chemin depuis, elle a été reprise à plusieurs reprises, y compris par Johan Vande Lanotte (SP.A) et Didier Reynders (MR), mais elle n’a pas abouti. Avant les élections, j’avais moi-même plaidé pour que l’on élargisse la majorité au parlement wallon afin que l’on transfère les compétences nécessaires au redéploiement régional, en vertu de l’article 128 de la Constitution. Cela impliquait, dans tous les cas de figure, d’associer les socialistes et les libéraux dans la majorité. Aujourd’hui, les libéraux ont semble-t-il un consensus, même si des réticences se sont exprimées au lendemain de la sortie de Crucke et Jeholet. Au PS, ce sont trois bons formats qui se sont exprimés, mais, tout de suite, certains essayent également de les bloquer. On est toujours dans les idées mais on sent qu’au parlement wallon, il pourrait y avoir une majorité assez facilement. Et à Bruxelles, ce débat vit aussi : s’il y a une identité régionale qui a progressé ces dernières années, c’est bien celle-là. J’entends certains dire que les Flamands n’accepteront jamais une telle Belgique à quatre. Ce sera certainement le cas tant que vit cette idée de fédération Wallonie-Bruxelles qui leur laisse penser à une menace de francisation de Bruxelles

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