Le trottoir devant le bâtiment de la Sûreté de l'Etat barricadé par des blocs de béton. © hatim kaghat pour le vif/l'express

La drastique sélection des candidats à la Sûreté de l’État

Quelques dizaines d’élus pour des milliers de candidats : n’entre pas qui veut à la Sûreté. Historien de formation, Vincent s’y sent utile, autonome et actif.

Les yeux clairs, droit comme un i, Vincent, 37 ans, nous est présenté sous un prénom d’emprunt. Il est analyste à la Sûreté de l’Etat depuis 2007. Dans quel domaine ? Motus. C’est l’un des nombreux sujets sur lesquels il ne peut pas s’exprimer. Lâché intentionnellement, le mot  » patriotisme  » ne le heurte pas. Le besoin de servir, c’est ce qui motivait aussi le gamin de 12 ans qui s’est présenté comme hacker à la Sûreté, après les attentats du 22 mars 2016. Ou ces informaticiens qui renoncent à une carrière lucrative dans le privé mais risquent de le regretter  » s’ils perdent leur sentiment d’utilité « , relève adroitement Vincent. Des profils plus atypiques (artistes, infirmiers…) ont ainsi endossé l’identité d’  » agents secrets « . Ici, pas de barbouzeries ni de Bureau des légendes, titre d’une série française réalisée en collaboration avec la DGSE, le service de renseignement extérieur hexagonal. La Sûreté belge est un service de renseignement civil et défensif : elle ne mène pas d’opérations clandestines à l’étranger et se place rigoureusement sous l’empire de la loi.

Historien de formation, Vincent a tâté de l’enseignement avant de réorienter sa carrière. En 2004, il était parmi les 3 200 candidats analystes penchés sur leur copie au Parc des expositions du Heysel. Un an auparavant, 6 500 personnes avaient postulé pour 80 emplois (moitié francophones, moitié néerlandophones) d’inspecteur des services extérieurs ou opérationnels. En 2015, 4 000 personnes se sont enregistrées en moins de trois semaines pour 40 postes d’analystes. Deux tiers seulement ont pris leurs fonctions. Les renforts arrivent donc au compte-gouttes.

En 2018, une nouvelle opération de recrutement doit permettre à la Sûreté de renforcer ses services extérieurs mais comme le métier d’  » espion  » ne s’apprend pas dans les écoles, les inspecteurs seront formés en interne – quatre mois de cours, le reste en stage -, ce qui ne les rendra pas fonctionnels avant deux ans. Les analystes travaillent directement après leur engagement, tout en continuant à suivre des cours à l’Institut de formation de l’administration fédérale et à la Belgian Intelligence Academy, celle-ci étant également fréquentée par leurs homologues du renseignement militaire (SGRS). Une majorité du personnel de la Sûreté est titulaire d’un master.

Les deux piliers du renseignement – services extérieurs/ opérationnels et analyse – n’ont pas le même statut. Celui des services extérieurs, calqué sur celui de l’ancienne police judiciaire, est plus favorable sur le plan pécuniaire que le statut Camus dont relèvent les analystes, fonctionnaires au SPF Justice. Depuis 2016, les analystes et les inspecteurs du contre-terrorisme ont été regroupés au même étage.  » On a mis en place un modèle d’analyse opérationnelle qui stimule le dialogue, détaille Vincent. Avant, l’analyste qui rédigeait des apostilles pouvait, à la limite, ne pas connaître l’inspecteur qui allait faire l’enquête ni ce que celle-ci allait coûter…  » Aujourd’hui, les équipes ainsi formées réunissent les meilleurs experts d’un domaine donné. C’est le modèle que l’actuelle direction entend étendre à tous les domaines d’investigation.

Montrer patte blanche

A l’embauche, le tri est sévère. Après leur sélection, les impétrants doivent encore décrocher leur habilitation de sécurité. Au début, un test psychologique suivi d’un entretien approfondi a déjà permis d’éliminer les têtes brûlées. Ensuite, un inspecteur spécialisé enquête longuement sur le passé, la famille et l’entourage du candidat. Il vérifie que celui-ci n’a pas de dettes ou de faiblesses qui pourraient le mettre à la merci d’un chantage. Jusqu’à présent, la pratique d’une activité politique n’est pas interdite aux analystes mais bien aux membres des services extérieurs. Une activité religieuse ou philosophique (franc-maçonnerie) n’est pas non plus une cause de refus à condition de respecter la  » loyauté, la fiabilité et la discrétion  » qui sont les balises posées par la loi sur la classification et les habilitations de sécurité.

En général, je dis que je suis fonctionnaire au SPF Justice : cela coupe court aux fantasmes

Malgré les spécificités du métier et le besoin de profils rares, le personnel des services de renseignement est recruté par le Selor. L’intervention du bureau de sélection de l’administration fédérale à tous les stades du recrutement et des promotions est parfois ressentie comme un frein par les services de renseignement mais, disent les syndicats, elle garantit un  » regard extérieur « . En septembre 2017, le service comprenait 50,16 % de néerlandophones et 49,84 % de francophones ; une majorité du personnel se situe entre 30 et 50 ans ; l’équilibre entre les hommes (69 %) et les femmes (31 %) est encore déficitaire mais certaines femmes sont cheffes de pilier, de section, de service, d’équipe. Ou directrice. C’est une francophone, Christiane Delvoye, qui dirige les services extérieurs.

 » Encore un historien…  »

A l’époque de son engagement, ses nouveaux collègues avaient chambré Vincent :  » Encore un historien…  » Critique des sources, compétences analytiques, connaissances historiques : en soi, une description sommaire des qualités requises pour le travail d’analyste. Mais d’autres profils sont également recherchés : sciences politiques, criminologie, sciences exactes, économie, management… Des enseignants, assistants sociaux ou linguistes ont aussi trouvé leur place dans le dispositif.  » Les connaissances linguistiques ne sont pas exigées, indique Vincent, mais il est pratiquement impossible de travailler sans la seconde langue nationale et l’anglais. Une quatrième est la bienvenue. L’espagnol a déterminé ma première affectation.  » Tout en approfondissant sa matière, il se faisait la main sur des dossiers basiques : les demandes de naturalisation transmises par le parquet. Le demandeur est-il connu ou inconnu des services ? S’il est connu, pour quels faits et avec quel impact pour la sécurité du pays ?  » Les réponses n’étaient pas stéréotypées « , précise Vincent.

Un analyste ne recrute pas et ne traite pas de sources humaines ; il ne pratique pas de filature, ne pose pas des micros dans un appartement ou une balise sous une voiture ; il n’endosse pas d’identité fictive (autorisée depuis mars 2017), n’écoute pas les conversations téléphoniques d’un target, ne s’introduit dans un ordinateur privé et ne déballe pas un colis postal à l’insu de son destinataire. Ces  » méthodes spéciales de recueil de données  » (MRD ou BIM, l’acronyme néerlandais) sont contrôlées a priori (et même en cours d’opération) par la commission administrative BIM (trois magistrats logés dans les locaux de la Sûreté) et a posteriori par le Comité R (comité permanent de contrôle des services de renseignement). Le job de l’analyste est de transformer les informations récoltées en  » un produit de renseignement  » grâce à des recoupements avec d’autres sources, son enrichissement par la documentation générale et les échanges avec les services administratifs belges ou étrangers. La note de renseignement qui parvient aux décideurs par le truchement d’une personne disposant elle-même d’une habilitation de sécurité est plus qu’une synthèse : elle doit aider les autorités à prendre une décision. Dès 2011, la Sûreté de l’Etat avait ainsi alerté du danger que représentait Sharia4Belgium. A-t-elle été prise au sérieux ?

Ne pas céder à la paranoïa

Les services de renseignement cherchent aussi à se rapprocher du monde académique. La connaissance amassée dans un service de renseignement est partagée par un petit nombre de décideurs mais peu valorisée sur le plan scientifique. Une source de frustration pour les analystes ?  » La reconnaissance académique n’a aucune importance pour moi, réagit Vincent. Socialement, c’est plus compliqué. On pourrait avoir envie de crâner, de montrer qu’on en sait plus que les autres. En général, je dis que je suis fonctionnaire au SPF Justice : ça coupe court aux fantasmes. Avec des amis, je décris mon job dans les grandes lignes, pour faire comprendre que je travaille dans l’intérêt général et que nous sommes contrôlés.  » Une manière de dédiaboliser un métier qui, au surplus, offre de vraies satisfactions, comme des rencontres intéressantes dans toutes les sphères de la société (Affaires étrangères, Office des étrangers, Finances, organismes régionaux…). Et à l’étranger.

La menace terroriste a multiplié les dossiers conjoints. Des communautés d’intérêt se sont formées.  » Tous les contacts avec les services partenaires ne se font pas en vidéoconférence ou par téléphone sécurisé, précise l’analyste. Nous avons l’habitude de voyager même si de nombreux services étrangers sont présents à Bruxelles. La confiance joue un grand rôle. Quand plusieurs services collaborent sur un dossier commun ou traitent ensemble une source humaine, des vies peuvent en dépendre. Il faut rester attentif aux agendas des uns et des autres, sans céder à la paranoïa. On est parfois soulagé d’en référer à sa hiérarchie car il y a des décisions qu’on ne prend pas à chaud.  » Des responsabilités, donc. Et de l’autonomie. Voilà pourquoi, quand il rentre chez lui, Vincent, fonctionnaire à la Sûreté, n’a pas le sentiment d’avoir perdu son temps.

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