Opinion

Jules Gheude

La dangereuse banalisation de l’extrême droite (carte blanche)

Jules Gheude Essayiste politique

L’essayiste politique Jules Gheude (1) revient sur la candidature d’Eric Zemmour à la présidentielle française. « On ne peut gérer un pays au départ d’une stratégie de discrimination ».

Les observateurs politiques français s’accordent pour constater une droitisation de la France. Mais lorsque l’on entend une éminente personnalité de la droite libérale, dite républicaine, en l’occurrence Eric Ciotti, déclarer qu’entre Emmanuel Macron et Eric Zemmour, il voterait pour ce dernier, force est de reconnaître que le curseur s’est dangereusement déplacé.

Car voter pour quelqu’un qui a été condamné pour haine raciale va directement à l’encontre des valeurs mêmes de la République. Eric Zemmour se revendique de l’héritage du général de Gaulle, au point de mettre en scène son annonce de candidature à l’élection présidentielle sur le modèle de l’appel du 18 juin 1940. Mais, après ses déclarations sur Pétain, il feint d’oublier que le pétainisme et le gaullisme sont deux concepts totalement incompatibles. Pétain a condamné de Gaulle à mort !

La France, au cours de sa très longue histoire, a connu bien des périls, qu’elle est toujours parvenue à surmonter. Il en sera de même des difficultés auxquelles elle se trouve aujourd’hui confrontée.

Autre paradoxe : Eric Zemmour fustige l’islam et exalte Napoléon. Mais ce dernier avait une fascination pour l’islam. Quand Bonaparte arrive en Égypte pendant l’été 1798, envoyé par le gouvernement du Directoire qui craint désormais cet ambitieux général, il connaît bien la religion du pays à conquérir et se montre d’emblée soucieux de la respecter. Avant même le débarquement, il prévient ses hommes en leur demandant de faire preuve d’ouverture et de tolérance : « Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont musulmans, lance-t-il à ses officiers et soldats. Ayez des égards pour leurs imams comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques… » Et dès qu’il met un pied à Alexandrie, il prend soin de rassurer les populations locales, qui vivent sous l’autorité des mamelouks, laissant croire qu’il se fera bientôt mahométan : « On dira que je viens détruire votre religion, ne les croyez pas, proclame-t-il. Réponds que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte (…) Dieu, son prophète et le Coran. »

Marine Le Pen, Eric Zemmour et Eric Ciotti disent vouloir combattre le « politiquement correct ». Mais leur discours est celui de la droite extrême, dont on connaît les drames qu’elle a pu engendrer. On ne peut gérer un pays au départ d’une stratégie de discrimination. C’est ce qu’ont compris les militants de LR en plébiscitant massivement Valérie Pécresse comme candidate à l’élections présidentielle.

Celle-ci ne pourra toutefois accéder au second tour que si elle réussit à ramener les électeurs LR qui sont passés à La République en marche, ainsi que ceux qui se disent prêts à soutenir Marine Le Pen ou Eric Zemmour.

L’unité affichée au sein de LR à l’issue du second tour de la primaire est bien fragile, à en juger par la volonté clairement affirmée ce week-end par Valérie Pécresse de ne pas modifier son programme en fonction des autres sensibilités…

En attendant, l’addition des scores affichés aujourd’hui par Marine Le Pen, Eric Zemmour et Eric Ciotti montre que la France, à plus de 40%, se situe à l’extrême droite.

Il est aisé de surfer sur la vague de la démagogie en distillant la peur. Mais, concrètement, peut-on expulser les musulmans de France ou les empêcher de pratiquer leur culte religieux en fermant les mosquées ? Poser la question, c’est y répondre.

Une élection présidentielle, c’est la rencontre d’un homme ou d’une femme avec le peuple de France, dans l’esprit de rassemblement. Un comportement clivant ne peut s’inscrire dans cette définition. La responsabilité d’un dirigeant politique démocratique n’est pas d’opposer une communauté à une autre, mais de les faire cohabiter dans l’harmonie et le respect de chacune. C’est cela le sens de la trilogie liberté, égalité, fraternité.

Dans l’histoire, les diviseurs n’ont jamais été les sauveurs. L’objectif est de contribuer à la prospérité et au bien-être de la collectivité, dans sa diversité. Cela ne peut se faire qu’au départ d’une vision des choses à long terme et qui transcende les frontières partisanes.

Regarder dans le rétroviseur, avec un discours passéiste larmoyant, prôner le repli sur soi et non l’ouverture, c’est s’engager dans une voie mortifère.

L’immigration et la sécurité sont certes des thèmes importants. Mais ils ne doivent pas occulter ceux de la dette, du pouvoir d’achat, de la santé, de l’enseignement et de la transition écologique. Les défis à relever sont multiples et de taille.

Face aux vicissitudes, la France est toujours restée le grand flambeau de culture et l’incarnation de l’esprit des Lumières. Elle n’est pas sur le point de connaître le déclin ou de disparaître.

Aux heures les plus sombres, le général de Gaulle a cru en l’espoir. Devenu président en 1958, il a engagé la France sur le chemin de la modernité.

Foin des discours défaitistes et haineux !

Le principal danger auquel la France est confrontée est la banalisation de l’extrême droite.

Eric Zemmour a beau se revendiquer du général de Gaulle, personne n’est dupe. Les deux visions de la France sont profondément antinomiques.

Le petit-fils du général, Yves, a d’ailleurs bien remis les pendules à l’heure ;

« Que dire de ceux qui l’ont toujours combattu, déchu de sa nationalité, condamné à mort pendant la guerre, cherché à le tuer plusieurs fois au début de la Ve République, vilipendé sa politique d’émancipation des peuples, de renouveau de la patrie, de la grandeur d’un État juste et conquérant ! Leur haine est toujours présente. Leurs disciples sont toujours là, qui n’ont pas changé. Ils sont la régression, la négation et l’exclusion. De Gaulle, c’est l’avenir dans l’ouverture aux autres, frontières économiques, peuples et pays, sans renier les intérêts du nôtre ».

(1) Dernier livre paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », Editions Mols, 2019.

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