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La catastrophe du Bois du Cazier

Le Vif

Le 8 août 1956, la plus grande catastrophe minière de l’histoire de la Belgique s’abat sur la région de Marcinelle et de Charleroi. Soixante ans plus tard, un patient travail de reconstruction historique permet de comprendre les véritables causes du drame.

Cela aurait pu n’être qu’une simple erreur, un geste trop rapide sans conséquence. Ce fut l’origine de la plus grande catastrophe minière jamais survenue en Belgique. Le 8 août 1956, peu après 8 heures du matin, Antonio Iannetta, un encageur qui travaille depuis quatre ans au charbonnage du Bois du Cazier à Marcinelle (Charleroi), commande, avec un compagnon, la remontée de wagonnets de charbon vers la surface. Banale, la scène se déroule à 975 mètres de profondeur alors que 274 mineurs viennent de se mettre au travail. Détail fatal : les chariots sont mal engagés. L’un d’eux dépasse de trente centimètres le rebord de la cage métallique qui le hisse. En remontant vers le jour, il arrache une poutrelle qui sectionne brutalement deux câbles électriques à haute tension, une conduite d’huile sous pression et une tuyauterie d’air comprimé. Les boiseries prennent feu instantanément. Attisé par un ventilateur qui ne sera malencontreusement arrêté qu’une heure plus tard, l’incendie répand des fumées toxiques dans les galeries. Pris au piège, les hommes tentent de fuir comme ils le peuvent.

La catastrophe du Bois du Cazier
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A la surface, on comprend très vite que quelque chose de grave s’est produit. Vers 9 heures, l’incendie gagne les installations à l’air libre. Un nuage de fumées noires s’étend sur les terrils et les corons, adressant son sinistre message aux familles des mineurs. Rongés par l’inquiétude, hommes, femmes et enfants s’agglutinent à l’entrée du charbonnage, tentant de glaner quelques informations sur le père ou le mari prisonnier de la mine. L’image de ces mains agrippées aux grilles et de ces visages angoissés restera définitivement associée à l’histoire des grands accidents miniers du xxe siècle. Longtemps, elle hantera ces petits villages du fond de l’Italie, d’où étaient originaires la plupart des mineurs étrangers engagés par le Bois du Cazier.

L’impuissance des secours est presque totale. Les deux puits sont inutilisables : impossible de descendre à la rescousse des hommes bloqués au fond. Seule une douzaine de mineurs parviennent à échapper au sinistre le jour même de la catastrophe. Personne ne le sait à ce moment : ils seront les derniers rescapés. Il faudra attendre le 23 août pour que se termine une interminable attente (deux semaines !) ponctuée de remontées de cadavres et de scènes déchirantes. Ce jour-là, épuisé, un sauveteur qui remonte du niveau 1 035 mètres sanglote ces paroles : « Tutti cadaveri… » C’est fini : l’espoir s’est éteint. L’armée, les pompiers, les cohortes de bénévoles accourus de Belgique et de l’étranger n’ont rien pu faire. Les entrailles du Bois du Cazier ont englouti 262 gueules noires, dont 136 Italiens et 95 Belges (parmi eux, une trentaine de Flamands). La catastrophe a fait 417 orphelins. L’examen des corps et des galeries (on retrouva des tartines non entamées) révèle ce que les sauveteurs, dans leur for intérieur, se refusaient à admettre depuis le 8 août : la majorité des victimes ont péri peu de temps après le début de l’incendie, par inhalation de monoxyde de carbone.

Des cercueils lestés de pierres ?

A l’époque, la catastrophe a ouvert les yeux de la population belge sur les conditions de vie des immigrés italiens, littéralement parqués, au pied des terrils, dans des camps hérités de la Seconde Guerre mondiale. Si l’Histoire retient surtout l’image héroïque du mineur de fond, véritable bête de somme obligée de ramper dans les veines de charbon pour gagner sa croûte, elle a partiellement gommé celle de ces ouvriers qui, après un ou deux jours de descente dans la mine, craquaient, tant physiquement que moralement, et étaient aussitôt envoyés au… Petit Château, à Bruxelles. Le rêve brisé, il ne leur restait plus qu’à subir l’expulsion vers leur pays d’origine. Ainsi en étaient convenus les gouvernements belge et italien.

Comme tant d’autres sites miniers, le site faillit être rasé. A une époque, toute évocation du « Pays noir » était jugée indésirable par les notables locaux. Avec Espace Environnement (une ASBL locale), les voisins et la communauté italienne en décidèrent autrement. Il fallait, à un tel endroit, conserver la mémoire. Mais, dans les anciens corons carolos et jusque dans la petite ville italienne de Manoppello (Abruzzes, Italie), qui perdit d’un coup 22 de ses émigrés, certaines rumeurs ont la vie dure, encore aujourd’hui. Ainsi, certains cercueils auraient été lestés de pierres, en 1956, pour faire croire aux veuves que le corps de leur mari avait été retrouvé. « Faux », s’insurgent Alain Forti et Christian Joosten, documentaliste au Bois du Cazier, qui, après avoir consulté 8 000 pages d’archives partiellement inédites, sont les auteurs d’un minutieux travail historique (1). « Eplorées et épuisées, certaines épouses n’ont pas pu ou voulu reconnaître, à l’époque, les effets personnels de leur mari. » Fausse, également, cette rumeur selon laquelle Antonio Iannetta, l’encageur du niveau 975, aurait bénéficié de l’aide de l’Etat belge lorsqu’il décida de s’envoler (légalement) pour le Canada, peu après le drame. Inexacte, aussi, cette croyance selon laquelle le feu couvait dans la mine depuis le 6 août. Infondée, enfin, cette accusation selon laquelle le Bois du Cazier exploitait le charbon à un rythme insoutenable, incompatible avec la taille de ses installations.

La catastrophe du Bois du Cazier
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La tragédie du Cazier

1 L’accident

Le matin du 8 août 1956, alors que le soleil commence son ascension dans un ciel d’azur, 274 mineurs descendent dans les entrailles de la terre. La grande majorité des ouvriers prennent leur poste aux étages profonds de la mine, à 835 et à 1 035 mètres. Dans le premier puits, à l’étage 975, deux hommes s’occupent de l’envoyage : dans un ascenseur de huit étages, ils chargent et déchargent les wagonnets. La technique est simple : ils poussent un wagonnet plein de charbon qui expulse le wagonnet vide présent dans l’ascenseur. Quand l’ascenseur est rempli à tous les étages, ils demandent la remontée de la cage.

A 8 h 10, pour une raison inconnue, la man£uvre de chargement/déchargement échoue. Engagé à moitié dans la cage d’ascenseur, le wagonnet chargé de charbon n’a pas réussi à chasser complètement le wagonnet vide. Non averti de l’incident, le machiniste de surface lance les moteurs pour remonter l’ascenseur. Brutalement tirés vers le haut, les wagonnets qui dépassent arrachent deux câbles électriques, une conduite d’air comprimé et un tuyau dans lequel circule de l’huile sous pression. En quelques secondes, les arcs électriques produits par les câbles sectionnés enflamment l’huile pulvérisée à haute pression. Attisé par la conduite d’air, le feu se propage rapidement dans les galeries par les bois de soutien.

2 Premiers secours

Avertis par l’un des deux ouvriers de l’envoyage qui a réussi à sortir de la mine, les secours se mettent en place. Entre-temps, alertés par la coupure subite des lumières et l’odeur des fumées, six mineurs travaillant au niveau – 1 035 arrivent à remonter en surface par l’un des deux ascenseurs du deuxième puits. Bloqué par l’accident, l’ascenseur du premier puits est, lui, inutilisable. Les secouristes tentent plusieurs descentes dans le second puits. En vain. Comme il s’agit du puits de retour d’air, il est rapidement inondé de fumée. La température y est tellement élevée qu’en fin de matinée les câbles des ascenseurs fondent, précipitant les deux cages dans le fond.

3 Bouchon de vapeur

Afin de pouvoir intervenir dans le puits de l’accident – le puits d’entrée d’air, donc, théoriquement moins enfumé que les autres galeries – les responsables de la mine décident de désolidariser les deux ascenseurs afin d’utiliser celui qui n’est pas accidenté. Galvanisés par l’espoir de sauver leurs compagnons, les ouvriers réussissent l’opération en moins de trois heures. A 12 h 10, les sauveteurs s’engagent dans le premier puits. Malheureusement, ils se heurtent rapidement à un bouchon de vapeur provoqué par l’eau déversée par les pompiers pour tenter d’éteindre l’incendie depuis la surface.

4 Des rescapés !

Par un trou d’homme agrandi dans le puits Foraky – un puits en cours de forage -, les sauveteurs arrivent à atteindre l’étage situé à 835 mètres sous terre. A partir de là, équipés de leur respirateur Dräger, ils peuvent commencer à explorer la mine transformée en labyrinthe mortel par les fumées riches en oxyde de carbone. En milieu d’après-midi, des sauveteurs qui évoluent à 765 mètres de profondeur découvrent trois survivants. Presque au même moment, à l’étage 715, une seconde équipe localise trois autres mineurs réfugiés en dessous d’un wagonnet retourné. La découverte de ces six rescapés ranime l’espoir des sauveteurs qui ont déjà découvert de nombreux cadavres.

5 Ultime sauvetage

En fin de journée, un septième survivant sera découvert à l’étage 170. Agé de 59 ans, Germain Wilmart était le mineur le plus âgé du Bois du Cazier. Malgré les soins prodigués par les sauveteurs, il mourra peu après sa sortie. On l’ignore à l’époque, mais la mine ne rendra plus aucun survivant. Piégées dans les galeries, les 262 victimes perdirent la vie par intoxication à l’oxyde de carbone.

« Justice de classe »

En mai 1959, le procès de cinq des protagonistes du drame s’ouvre devant le tribunal correctionnel de Charleroi. Dans la salle, 22 Italiennes vêtues de noir impressionnent l’assemblée. D’obédience communiste, le collectif d’avocats qui défend la moitié des 195 parties civiles rêve de faire coup double : obtenir à la fois la condamnation pénale des ingénieurs du Bois du Cazier (deux autres catastrophes minières – à Mariemont et à Seraing – venaient de se solder par de telles condamnations) et arracher au gouvernement la nationalisation de l’industrie charbonnière. On allait faire payer à l’Etat et à l’administration des mines leur mépris du prolétariat. Las ! Après deux mois de débats, les cinq prévenus sont acquittés. Quant à la nationalisation de la filière houillère, elle restera une chimère. « Justice de classe ! » : du fond de l’Italie à Charleroi, en passant par la Flandre, l’accusation fuse de partout. Justifiée ? « Ces hommes ont été acquittés au bénéfice du doute, nuancent aujourd’hui Alain Forti et Christian Joosten. L’opinion publique réclamait un coupable clairement identifié. Mais les juges n’ont pas estimé possible, malgré la reconnaissance de fautes individuelles avérées, de faire porter sur l’un d’eux la responsabilité de la catastrophe. »

La catastrophe du Bois du Cazier
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En janvier 1961, le procès en appel s’achève par une unique condamnation : celle d’Adolphe Calicis, directeur des travaux du Bois du Cazier : six mois de prison avec sursis et 2 000 francs d’amende. Apprécié par ses hommes pour sa détermination pendant les opérations de sauvetage, l’ingénieur ne s’en remettra pas. « Il était la victime expiatoire idéale », avancent aujourd’hui les deux auteurs. Si on avait visé plus bas, une grève aurait peut-être éclaté et on aurait dû admettre que les ouvriers étaient trop peu formés ou envoyés prématurément au fond. Si on était monté trop haut (l’administration des Mines), on s’en serait pris à l’appareil d’Etat. Or, malgré le déclin de l’activité minière, le gouvernement avait encore besoin de la main-d’oeuvre étrangère pour faire tourner l’économie. »

(1) Cazier judiciaire. Marcinelle, chronique d’une catastrophe annoncée, par Alain Forti et Christian Joosten (éd. Luc Pire, 282 p.). A lire, aussi, le récent : Tutti cadaveri. Le procès de la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle, par Marie Louise De Roeck, Julie Urbain et Paul Lootens (éd. EPO, 279 p.).

(2) Le Code des mines n’imposera le port du masque, en Belgique, qu’en 1957. Avant cette date, son utilité était bien connue. Mais, par souci d’économie, cette mesure n’avait pas été rendue obligatoire.

Cet article est paru une première fois dans sa version papier le 4 oaût 2006

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