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Knokke: l’histoire de la station la plus bling-bling de la côte

Barbara Witkowska Journaliste

Pendant plusieurs siècles, Knokke a somnolé entre polders et dunes. Durant les dernières années du XIXe siècle, le petit village comptant alors 54 fermes est le rendez-vous de l’avant-garde artistique… Avant de devenir le lieu de villégiature huppé d’une renommée éclatante, épris d’art contemporain.

Difficile d’imaginer que la station balnéaire la plus bling-bling de la côte fut jadis… une commune agricole. Dans son Histoire de Knokke, l’abbé Julien Opdedrinck y pointe en 1682 une poignée de hameaux totalisant 44 fermes. Deux siècles plus tard, le nombre d’exploitations agricoles s’élève à 54. On appelait l’endroit Knok ou Cnoc, ce qui signifie « un lieu élevé » ou une « hauteur naturelle de terrain » (l’orthographe Knocke ou Knokke viendra plus tard). Les terres appartenaient essentiellement à deux familles : les Serweytens et les Lippens. Pendant plusieurs siècles, le village agricole immobilisé dans le temps a somnolé dans l’isolement complet et dans la rustique simplicité, entre les polders et les dunes s’étalant à perte de vue. Seules les méthodes de culture évoluaient un peu, de temps en temps.

Le grand bouleversement survient dans le dernier quart du XIXe siècle. L’intense mouvement de villégiature qui secoue toute la côte finira par atteindre Knokke. « La station balnéaire de Heyst existait déjà, raconte Kristine Liebaert, guide à Knokke. Au début des années 1880, les premiers visiteurs arrivent de Heyst à Knokke, à pied ou à dos d’âne. La promenade au milieu des dunes est magnifique : nulle part ailleurs on ne trouve une végétation aussi riche, une ambiance aussi sauvage, des couleurs aussi chatoyantes et une vue sur la mer aussi splendide. »

A l’entrée de Knokke se dressent, telles des sentinelles, un moulin, un phare, et, plus loin, une église rustique avec sa tour du XVe siècle (elle est toujours là, à côté de la gare). Pour leur tenir compagnie et pour abreuver les touristes assoiffés, il y a exactement trois estaminets, un en briques et deux en bois. A cela s’ajoutent une cabine sur le sable de la plage et un hangar où l’on remise la chaloupe de sauvetage… Les premiers rudiments de la future station. Dans Le Littoral belge, paru en 1887, Armand Heins et Maurice Heins notent alors : « Knocke était, il y a trois ans, l’endroit le plus inconnu qui fût au monde. Car c’est l’extrémité même de la Belgique. Quelque chose comme un coin oublié entre la mer et la Zélande. Des artistes l’avaient découvert, et s’y étaient installés. » Ce sont les peintres qui feront la fortune de Knokke.

Alfred Verwée « lance » la station

A l’époque, l’usage veut que les jeunes peintres achèvent leur formation par un séjour à Paris. Alfred Verwée (1838-1895) sera l’un des premiers à négliger la Ville Lumière pour l’exotisme sauvage de la côte belge. En 1883, le peintre animalier et paysagiste visite la bourgade de Knokke. Là, au milieu des dunes, dans les grasses prairies émeraude, bordées de rangées de saules, ce Bruxellois pure souche, fasciné par la féconde nature flamande, trouve des sujets de rêve : « Les blanches génisses, les vaches bleutées, les fougueux étalons, les massifs taureaux aux rousseurs dorées et les porcs à la chair exubérante. » Verwée est au comble du bonheur et fait de la « propagande » auprès de ses amis peintres pour qu’ils le rejoignent. Théo Van Rysselberghe, Willy Schlobach et Rodolphe Wytsman répondent à l’appel. Plus tard, ce sont Félicien Rops, Louis Artan, Franz Courtens, Alfred Claessens et Henri Cassiers qui viendront chercher de l’inspiration dans ce coin isolé. Ses multiples attraits attirent aussi, entre 1889 et 1894, des peintres allemands (le spirituel caricaturiste Hermann Schlittgen) et surtout anglais, comme James Harry ou Francis Charlett.

« Une colonie de sauvages n’eut pas plus ahuri les paisibles cultivateurs de Knokke que ne le fit cette horde de gens ultracivilisés qui vinrent, un beau jour, établir leur campement, c’est le mot, dans une masure perdue au milieu des dunes », commente Maurice Heins. Pendant plusieurs années, la jeunesse artistique de Bruxelles et de Gand, qui ne jure que par le grand souffle de la nature, loin du « bourgeoisisme » et de ses conventions, fait des haltes plus ou moins longues dans la « masure ». Le grenier est converti en atelier, des fresques extravagantes envahissent les murs, les portes et même les fenêtres. Les artistes organisent des fêtes déjantées et pantagruéliques où l’on consomme « du licite et de l’illicite », au grand dam des fermiers scandalisés. Tels furent les débuts de Knokke…

En 1888, Alfred Verwée y construit une modeste résidence, gracieusement baptisée « Fleur des Dunes ». C’est la première villa de la station. Knokke-les-Bains est encore dans enfance, mais « petit poisson deviendra grand ». Les affaires ne traînent guère. Peintre talentueux, Verwée est aussi un homme d’affaires redoutable. Avec un autre Bruxellois, Louis Van Bunnen, il achète les terrains (environ 40 hectares) à la famille Lippens. Les associés se mettent aussitôt au travail. L’architecte bruxellois Jean Baes imagine un plan audacieux et plein de fantaisie, digne d’un conte de fées. Le concept ? Créer, entre le village et la mer, un vaste parc à villas de part et d’autre de l’avenue principale (baptisée avenue Lippens en novembre 1894) qui déboucherait sur un imposant établissement de cures et une prestigieuse jetée-promenade de pierre. Le projet, trop ambitieux, se heurte à un manque de fonds et se réduit in fine à un plan de lotissement sobre et linéaire.

Infatigable, Alfred Verwée continue à cumuler les jobs d’homme d’affaires et d’artiste peintre. Les troupeaux de bovidés et les paysages bucoliques de la banlieue de Knokke lui inspirent ses plus grandes oeuvres, très convoitées aujourd’hui par les collectionneurs. Mais en 1895, il tombe malade. Transporté à Bruxelles, il y meurt le 15 septembre. Le brillant peintre qui a contribué si activement à la naissance de la station balnéaire, n’a pas été oublié. L’administration communale a donné son nom à l’une des places principales de la ville et le 4 septembre 1896, son buste, réalisé par l’un de ses amis, le sculpteur liégeois Léon Mignon, y fut placé. Knokke a également acquis cinq de ses oeuvres que l’on peut admirer aujourd’hui à l’hôtel de ville.

Les écrivains à la plage

Presque en même temps que les peintres, ce sont les écrivains qui découvrent la station balnéaire émergente. Dans les dernières années du XIXe siècle, Knokke attire à sa plage Edmond Picard, Eugène Demolder, Camille Lemonnier et Emile Verhaeren. Tous inquiets de cette brusque transformation qui devait superposer la cité balnéaire au village agricole. Verhaeren, ardent défenseur de la vie rustique, vole au secours de Knokke dans les colonnes de La Plage (journal qu’il a créé en 1882 avec Georges Rodenbach) : « Il faut que ce bourg, le plus caractéristique de tous les bourgs de la carte flamande, reste sauvage, demeure farouche, se maintienne hérissé ; que son peuple de rustauds conserve son originalité abrupte et tourne le dos à tous vos progrès bourgeois et bêtes, à toutes les modes. » Camille Lemonnier lui emboîte le pas dans son ouvrage La Belgique, sorti en 1888 : « La vogue longtemps épargna la solitude de ce coin de terre où les âmes gardaient leur rude fleur primitive et qui, à un pas de Heyst, avait le silence et la douceur d’un désert. […] Knokke a pris rang parmi les villégiatures régulières ; chaque jour est un empiètement sur la paix des vieilles moeurs. »

Dans son guide Sur les pas des écrivains de la mer du Nord (Les Editions de l’Octogone), Yvan Dusausoit rappelle que deux villas à Knokke, aujourd’hui disparues, ont joué un rôle dans notre histoire littéraire. Dans la villa « Duivekot », le grand écrivain et poète symboliste Georges Rodenbach (1855-1898) acheva son dernier chef-d’oeuvre, Le Carillonneur (1897). La villa de Théo Van Rysselberghe, en revanche, fut le théâtre d’une idylle amoureuse entre la femme du peintre et Emile Verhaeren, hôte régulier du couple. Bien des années plus tard, Maria racontera, sous le pseudonyme de M. Saint-Clair, cette passion qu’elle partagea avec le poète. La confession a pour titre Il y a quarante ans.

La petite capitale des arts

Après la disparition d’Alfred Verwée en 1895, d’autres promoteurs prennent la relève. Des hôtels de prestige (dont le Grand Hôtel) s’élèvent face à la mer. Les belles avenues Léopold, du Littoral et Dumortier sont aménagées au tout début du siècle. En 1900 la jeune station peut s’enorgueillir d’un Royal Knokke Golf Club. La cité commence à avoir de l’allure. Le succès touristique ne laisse pas indifférent les propriétaires des terrains non exploités et la famille Lippens décide de s’occuper elle-même du lotissement des polders du Zoute. En 1908, la société immobilière Compagnie Le Zoute, fondée par Maurice et Raymond Lippens, sollicite l’urbaniste allemand Josef Stübben (celui qui a aménagé avec succès Le Coq – lire aussi Le Vif/L’Express du 11 juillet) pour concevoir un ensemble résidentiel haut de gamme respectant l’équilibre du site naturel.

Grâce à ce caractère exclusif du Zoute, Knokke se mua en station balnéaire de standing, chic et mondaine. Fière de son passé artistique, elle n’a jamais cessé de cultiver des relations privilégiées avec les artistes pour devenir, au fil du XXe siècle, une petite capitale des arts. Le peintre français Félix Labisse, auteur des fameuses « femmes bleues », installé dans son moulin, y guettait un supplément de lumière. L’art est partout ! Sur le territoire de la commune Knokke-Heist (on écrit désormais Heist et non plus Heyst), en plein air, on peut découvrir trente-quatre oeuvres et sculptures, signées par des artistes de renommée mondiale : Jean-Michel Folon, Wim Delvoye, Barry Flanagan, Panamarenko, Pol Spilliaert et tant d’autres. Ce sont des statues historiques, des monuments commémoratifs et des oeuvres d’art, réalisés sur commande en pierre naturelle, en bronze ou en fer. On peut aussi prendre son temps pour visiter les 73 galeries d’art réparties sur 2 kilomètres carrés (lire aussi en pages 90 à 92). Sans doute, la plus forte concentration de galeries au monde. Pour clore ce parcours artistique, on n’omettra pas de faire halte au Casino, dont la Salle du Lustre est décoré de la fameuse fresque panoramique Le Domaine enchanté (70 m x 4 m), imaginée par René Magritte en 1953.

Par Barbara Witkowska

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