Les années JCVC ont été, à Charleroi, d'une puissance dont on n'a plus idée aujourd'hui. © BELGA

Jean-Claude Van Cauwenberghe publie ses dernières confidences. Enfin presque…

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

A 78 ans, Jean-Claude Van Cauwenberghe publie, avec le journaliste Didier Albin, Confidences douces et amères. Avant un essai sur «l’âgisme». L’ancien ministre-président wallon n’en finit pas de «solder ses comptes». Il n’en finira jamais.

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Jean-Claude Van Cauwenberghe aura toujours quelque chose à dire, y compris quand il prétend conclure sa vie de roman par un abécédaire.

Il n’arrêtera jamais, même, et surtout, quand il dit que c’est une manière d’arrêter.

Avec le journaliste Didier Albin, l’ancien bourgmestre (1982-1995) de Charleroi et ministre-président wallon (2000-2005) publie Confidences douces et amères (1), un recueil d’anecdotes par lequel il «solde ses comptes». Pourtant, tel qu’en lui-même enfin, ce sont de nouveaux registres qu’il ouvre lorsqu’il présente cet agréable ouvrage, farci d’anecdotes, de plateau en estrade et de chaire en studio.

Parce qu’il est ainsi fait, Van Cau, qu’il ne cessera de vouloir avoir le dernier mot que lorsqu’il sera trop mort pour en prononcer un.

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Ce fils unique de ministre et père de président de CPAS a, en congrès, en bureau, en comité central, en conseil communal, en gouvernement, en poll et en élections, pendant quarante années de sa vie, presque toujours gagné par les voix, conquises et acquises.

Depuis son traumatique départ de l’Elysette le 30 septembre 2005, lorsque son ami Claude Despiegeleer, échevin des sports, fut envoyé à la prison de Jamioulx, il s’époumone à regagner par la voix, qu’il a fluette mais habile, cajoleuse mais inextinguible, une réputation que quinze ans de dites affaires ont ternie.

«Alors que si on avait retrouvé un coffre avec des billets dans mon jardin, je ne serais pas là pour vous raconter mes histoires», justifie-t-il sur le sujet, montant dans les aigus lorsqu’il énumère ses acquittements et autres abandons de poursuites, et se faisant grave en évoquant l’éternelle opiniâtreté de Christian De Valkeneer, procureur du roi à Charleroi puis procureur général de Liège qui «a souvent fait de la politique en oubliant que son métier consistait à faire du droit».

Les anecdotes, de plateau en estrade, de voyage en visite et de chaire en studio, ne manquent pas dans le «solde des comptes» de Van Cau.
Les anecdotes, de plateau en estrade, de voyage en visite et de chaire en studio, ne manquent pas dans le «solde des comptes» de Van Cau. © belga image

La chemise «Van Cau»

«On aurait pu raconter d’autres histoires, il y a des oublis», regrette-t-il d’ailleurs déjà, alors qu’il annonce terminer «un livre sur l’âgisme». «Je n’ai pas parlé de mon ami Philippe Busquin», dit-il, rappelant qu’au congrès pour la participation au gouvernement fédéral, en 1988, ce dernier avait pronostiqué 70% de oui et 30% de non, dans leur fédération de Charleroi. «Et il y a eu 70% de non», ponctue Van Cau, rosissant d’orgueil.

Six mois plus tard, sur un territoire communal où, aux législatives de novembre 1987, le PS rassemblait 47% des suffrages, la liste communale tirée par JCVC – c’était l’appellation du moment – en récolta 65%.

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Ce furent les années, à Charleroi, d’une puissance dont on n’a aujourd’hui plus idée, une hégémonie politique, électorale et urbanistique, bien sûr, mais aussi culturelle, langagière, esthétique, jusqu’à même alimentaire ou vestimentaire.

Qui n’a pas entendu un tonton ivre se vanter que sa chemise «Van Cau» (bleu ciel, manchettes et col blancs) était la plus belle de toute la salle, au mariage de la cousine Caroline, ne peut se dire vraiment carolo.

Pas plus que celui qui n’a pas goûté aux «Issambres», apéritif baptisé du nom d’un hameau de la Côte d’ Azur où le bourgmestre passait toutes ses vacances, composé par ses soins, et servi dans un bon restaurant de la ville basse (plus à la carte aujourd’hui, mais préparé clandestinement sur demande).

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«Et puis, tiens, par exemple, fin des années 1970, je suis président de l’Union socialiste communale de Charleroi, et je suis invité à un congrès des municipalistes du PS français, je suis assis à côté de Mitterrand, il y a mille personnes dans la salle, dont le maire de Lille, Pierre Mauroy, qui m’a dit la veille que je devrais prendre la parole. Et c’est le maire de Marseille, Gaston Defferre, qui préside la séance. Il m’annonce comme ça: « Et maintenang nous avong le privilègeuh d’accueillireuh Jeang-Claudeuh Van Caouhouahenberje, notre camarade belgeuh, présideng de l’Union Sportiveuh de Charleroi ».» Dans la salle les gens se tordent, comme pendant quelque cent minutes monopolisées par l’orateur sur les cent-vingt, autographes non compris, que durera, cette fois-là, sa présentation.

C’était le jeudi 8 septembre 2022, à la Ruche verrière, à Lodelinsart. La salle des fêtes de l’ auguste lieu, érigé par le puissant syndicat verrier à la fin du XIXe siècle, à l’époque de la prospérité du «Petit Paris» lodelinsartois, a accueilli, en 125 ans d’activité, tant de socialistes carolorégiens, en congrès ou en ribote, que ses piliers de fonte aux chapiteaux évasés en fleurs ont l’air de s’attrister de n’en trouver là qu’une cinquantaine.

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Pourtant, le moment était historique. C’est la section de Charleroi-centre de l’Union socialiste communale de Charleroi, la sienne, et pourrait-on oser dire, la dernière que Jean-Claude Van Cauwenberghe tienne encore un peu, qui organise.

Les camarades de Lodelinsart, pas plus que ceux des quatorze autres sections locales, n’étaient pas dûment prévenus. La géopolitique socialiste a, ainsi, privé le petit peuple rouge du Pays noir d’un morceau d’histoire, un peu comme si la première rencontre entre Reagan et Gorbatchev s’était tenue dans une salle de ping-pong.

C’était en effet la première fois que Jean-Claude Van Cauwenberghe et Paul Magnette se trouvaient sur une estrade pour faire autre chose que s’invectiver dans une réunion interne.

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Depuis quinze ans, l’actuel bourgmestre a été parachuté avec succès à Charleroi pour y réduire l’influence de son prédécesseur. Jean-Claude Van Cauwenberghe a vainement aspiré à se faire désigner vice-président (en 2010) puis président (en 2016) de l’Union socialiste communale de Charleroi, président de la Confédération des seniors du PS (en 2018), ou à la tête de Wallonie Bruxelles Tourisme (en 2016).

«Bonnes tables et bons bordels»

Il a été petit à petit écarté des vrais lieux de pouvoir carolorégiens. Mais il est aujourd’hui invité, avec Jacques Van Gompel, comme «expert» aux réunions du groupe socialiste au conseil communal. Il préside encore l’asbl de gestion du musée du Bois du Cazier.

Et il s’était fait désigner président du Conseil consultatif local du bien-être animal. A la présentation de son rapport, fin novembre 2021, devant le conseil communal réuni, il se plaisait, après avoir cité Aymeric Caron, à évoquer le travail théorique sur ce sujet «d’un penseur plus local, Paul Magnette», et tout dans cette amertume amusée résume la relation qui, de nos jours, unit les deux socialistes carolorégiens, le plus jeune vainqueur et le plus vieux mayeur.

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«On découvre que Jean-Claude a un cœur», s’amuse Paul Magnette, au moment d’introduire Jean-Claude Van Cauwenberghe, ce 8 septembre. Le successeur debout, le prédécesseur assis, un coq hardi tendu derrière eux, le premier continue, le sourire railleur. «On découvre aussi le portrait d’une époque: une immense modernité sur certains aspects mais aussi d’autres aspects avec lesquels je n’étais pas spécialement à l’aise. Quand il raconte qu’il fait bombance avec Robert Wagner, qu’il prend le jet privé d’Albert Frère ou qu’il dit que pour développer une ville, il faut de bonnes tables, de bons hôtels et de bons bordels, je me dis qu’on ne fait plus la même politique, que le monde a profondément changé», rigolait-il.

«Et puis, on savait que Jean-Claude était engagé depuis longtemps pour la protection des animaux, mais là on découvre qu’il est, grâce à sa petite-fille, flexitarien», dit le fauve debout. Le carnassier assis répond «oui, c’est le mot que j’ai trouvé. Disons qu’avant je mangeais de la viande tous les jours et que maintenant je n’en mange plus le vendredi.»

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Mais Paul Magnette est déjà parti, il a donné ses quinze minutes, et a «une importante réunion sur l’énergie». Ce quart d’heure scelle la pacification entre les deux, et prolonge l’égratignure de l’un par l’autre. Le petit nombre des assistants, et la faible promotion donnée par les instances supérieures du parti à l’événement, en est une autre, de griffure.

Mais deux heures après avoir rappelé ses «trois fidélités, au parti, à sa région et à la ville», Jean-Claude Van Cauwenberghe boit une Jupiler à la bouteille, au bar de la salle des fêtes de la Ruche. Il est satisfait. Les vitoulets coupés en quatre et la moutarde sont à portée de main.

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L'ancien bourgmestre de Charleroi était «le portrait d'une époque», comme l'a raillé son successeur Paul Magnette, le 8 septembre dernier.
L’ancien bourgmestre de Charleroi était «le portrait d’une époque», comme l’a raillé son successeur Paul Magnette, le 8 septembre dernier. © belga image

On lui signale, c’est piquant aussi, qu’il a toujours été taxé de droitisme, que c’est plutôt au parti qu’au socialisme qu’il a manifesté sa fidélité.

On observe que dans les accomplissements dont il se targue, on aurait du mal à en trouver un qui soit de gauche.

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Il boit une toute petite gorgée de Jupiler, il regarde Jacques Van Gompel, qui est à côté de lui. «Avec Jacques, on avait refusé la privatisation du nettoyage des bâtiments de la Ville. Cela aurait coûté beaucoup moins cher, mais c’était pour faire travailler des femmes, sans horaires, avec des salaires de misère. Des Arabes ou je ne sais quoi», il dit.

Ce sera pour le prochain livre peut-être, après celui sur l’âgisme. Quand il aura encore besoin d’un dernier mot.

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Confidences douces et amères, par Jean-Claude Van Cauwenberghe en entretien avec Didier Albin, éd. Kennes, 192 p.
Confidences douces et amères, par Jean-Claude Van Cauwenberghe en entretien avec Didier Albin, éd. Kennes, 192 p. © National

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