© Hatim Kaghat

« J’avais promis d’envoyer une maison », le portrait de Brice Bula Galo, champion belge de boxe

Il rêvait de devenir boxeur professionnel, mais s’est fait rattraper par l’appât du gain. Tombé pour trafic de cocaïne, Brice Bula Galo a écopé de trois ans de prison. Puis il a de nouveau rêvé de devenir boxeur pro, s’est pris au jeu et est devenu champion de Belgique.

C’est inévitable. Brice Bula Galo montre toujours les preuves de ce qu’il avance. Que ce soit les vidéos de ses esquives face aux offensives adverses, qui tournent sur les réseaux sociaux du monde entier, ou les articles de presse qui détaillent son arrestation et son incarcération. Officiellement, c’est pour ne pas « faire comme tous ceux qui s’inventent une vie ». Officieusement, il y a peut-être un brin d’ego. Il faut dire que son parcours est digne d’un film, qu’on lui a d’ailleurs déjà proposé de tourner. Pour le moment, le Belgo-Congolais n’est pas intéressé. Il préfère se concentrer sur son boulot dans le dépôt d’une chaîne de parfumeries de Vilvorde, sur les cours de sport qu’il donne, les leçons d’agent immobilier qu’il suit, et sur sa carrière de boxeur professionnel. « Mon style, c’est du show! Je ne fais pas le malin, mais ma façon de bouger, mon jeu de jambes, mes feintes font le spectacle. Je pense que quand je boxe, les gens oublient la violence. Ils sont tellement pris par les mouvements d’esquive qu’ils en oublient que derrière, il y a une remise (NDLR: une contre-attaque) et que le type tombe au sol. » Chemise à carreaux noir et blanc sur les épaules, barbichette soignée sur le menton, Brice débarque dans un café de la place des Bienfaiteurs, à Schaerbeek – il vient d’emménager dans la commune bruxelloise. Son premier réflexe? Envoyer une balle à Sylvester Stallone, dont la photo en Rocky trône sur l’appui de fenêtre: « C’est pas un vrai boxeur, ça! » A 34 ans, lui sait ce que c’est que de se battre pour perdre huit kilos en vingt jours pour participer à un combat. Ce soir, il doit d’ailleurs assurer ses séances de course et de saut à la corde. Un quotidien sportif intensif dont il n’aurait pas pu rêver il y a encore quelques années.

Sa plus grosse claque : ‘Quand je suis entré dans ma première cellule, j’ai ri nerveusement. Je savais que mon pote à la tête d’une filière était là aussi. J’ai crié son nom par la fenêtre, je n’ai pas reçu de réponse. J’étais tout seul, sans télé. »

Paire de baskets et planning fictif

Brice est un enfant de Kinshasa, où il vit jusqu’à ses 9 ans avec ses cinq soeurs et sa mère secrétaire de direction, mais sans son père, docteur en lettres et professeur d’université sur le Vieux Continent. « Un jour, il a décidé qu’on allait le rejoindre. J’avais une vision magique de l’Europe, je pensais même que le ciel était vert », se souvient celui qui se promet alors de collectionner les paires de baskets et d’envoyer une maison à ses grands-parents. Après une parenthèse chez un oncle à Bruxelles, la famille s’installe à Manage, dans la cité de Scailmont. Entre le racisme à l’école par-ci et la « loi de la cité » par-là, Brice se met à faire du sport. D’abord du foot et du basket, mais malgré son talent évident et le soutien promis par les structures locales, son père refuse catégoriquement de l’affilier à un club. Les études avant tout. Alors Brice commence à boxer en cachette. Un jour, à 17 ans, il passe les portes du Boxing Club Buscemi, à La Louvière. « Personne ne parlait, ça frappait de partout. Moi qui voulais être un petit champion, j’ai compris que ça allait être chaud. » Si Brice accroche au ring, il décroche petit à petit de sa relation avec son père, qui lui demande même de coucher précisément sur papier son horaire d’après école et ses fréquentations. L’adolescent lui invente une vie et prévient ses potes de la boucler. « Avec mes soeurs, on a craint nos parents. On a grandi à la dure, on ne leur répondait jamais. Et quand je faisais des bêtises et que je ne comprenais pas, je ramassais, c’est pas un secret. Du coup, quand j’étais dehors, je me sentais libre, je pouvais faire ce que je voulais. Mais c’est pas comme si j’avais de l’argent de poche tous les jours non plus. »

Son mantra: « Sky is the limit. »

Sa propre filiale

Brice nuance d’emblée la suite des événements: « On est toujours maître de ses choix, personne ne nous force à quoi que ce soit. Mais il n’y a pas que des enfants de choeur dans les cités. Quand on traîne avec certaines personnes, ça nous amène à en rencontrer d’autres, puis d’autres, puis une qu’il ne fallait pas. » Le Hennuyer affirme s’être toujours débrouillé pour se constituer un réseau qui puisse lui refiler des petits boulots pour s’en sortir. Quitte à forcer le destin en la jouant au bluff lorsqu’un ami lui propose de ramener des « valises » du Congo en Europe. Ni une ni deux, Brice parvient à s’attirer les faveurs du big boss d’un réseau de trafic de cocaïne et lance sa propre filière. « Je gérais tout, détaille-t-il. Des mules allaient en Afrique pour récupérer des valises remplies de cocaïne et les ramenaient en Belgique puis aux Pays-Bas. On la plaçait dans le double fond pour qu’on ne la repère pas à l’infrarouge et que les chiens ne la flairent pas. » Le jeune homme d’à peine 20 ans organise deux voyages, réfléchit déjà à la planification des autres et commence à changer de train de vie. « Ce n’était pas pour moi seul, se défend-il. Je voulais aider des gens, ma mère et ma petite soeur qui étaient toujours en Afrique, mes grands-parents à qui j’avais promis d’envoyer une maison… » En confiance, Brice améliore même certaines stratégies de dissimulation. « Je comptais m’arrêter à un million d’euros. » Il ne les atteindra pas.

© Hatim Kaghat

Le château de cartes s’effondre à l’approche de l’hiver 2008. Deux mules de la filière d’un de ses potes tombent et balancent tout le monde. La police remonte à lui. Il nie une première fois, mais l’étau se resserre tout de suite. Brice est arrêté en novembre. Entre sa première condamnation et les six ans ferme imposés par la Cour de cassation après l’appel du parquet, il passe trois fois par la case prison. Ou plutôt « les prisons », puisqu’il visite Mons, Tournai, Lantin et Forest. « Quand je suis entré dans la première cellule, je me suis dit: « Waouh, c’est pas de la blague: Brice en prison« . » Là-bas, le Belgo-Congolais n’oublie pas la boxe. Surnommé « Tupac », il décide d’entraîner ceux qu’il appelle les « victimes », les prisonniers que l’on envoie ramasser des largages ou qui se font taxer leurs cigarettes… « Je n’aime pas l’injustice, alors je leur ai dit de venir avec moi au préau. On s’entraînait en secret aux tractions, mais il était interdit d’apprendre à se battre en prison. » Dans le même temps, Brice se procure un téléphone portable sur lequel il suit les résultats de boxe. Il manque de s’étouffer quand il voit des boxeurs s’emparer du titre de champion de Belgique face à des adversaires au palmarès proche du néant. « C’était pas possible, s’insurge-t-il encore. Je disais aux autres détenus qu’à ma sortie, je retournerais sur le ring et deviendrais pro. » Sur un cahier, il écrit tout ce qu’il vit, tout ce qui lui traverse la tête et, surtout, tout ce qu’il veut faire dehors. Ce calepin a depuis lors disparu, mais Brice a tout gardé en tête et dès sa libération, en 2016, il s’acharne à accomplir ce qu’il s’est promis: faire de la boxe.

Son plus gros risque: Etre devenu père alors que je sortais de prison et que je devais tout reconstruire. Aujourd’hui, tout ce que je fais, c’est pour mes deux filles. »

« Pour ma mère »

La boxe pour se remettre dans le droit chemin. La formule est un peu pompeuse, voire pas tout à fait exacte. Parce qu’au départ, Brice a surtout soif de vengeance, lui qui se sent trahi par certains amis envers qui il a même des idées noires. « Ma mère, qui est pasteure, a rêvé de tout ça. C’est elle qui m’a calmé, qui m’a dit: « Brice, tu es une étoile. Peu importe ce qui t’arrive, même si tu fais dix fois de la prison, tu sortiras dix fois et tu trouveras dix fois le moyen de briller. Donc ne fais rien avec ces gens-là et avance. » » Les larmes aux yeux, Brice promet. Il veut réussir sa vie, cette fois-ci en faisant les choses légalement. Il rejoint le club de Lichtervelde, près de Roulers, s’entraîne comme un fou et, le 8 décembre 2018, décroche le titre de champion de Belgique des welters, les poids mi-moyen. « Je l’ai vu comme une consécration, surtout que je n’avais jamais décroché ce titre en amateur. » Trois ans plus tard, le néo-Bruxellois est toujours professionnel. Un statut exigeant qui implique pas mal de sacrifices sans pouvoir se dispenser financièrement d’un second job. « Le poids est notre rival numéro un. Pour boxer dans certaines catégories, il faut faire attention à ce que l’on mange, faire une diète, se priver de relations sexuelles pour garder toute sa testostérone. Deux mois avant le combat, je stoppe toute relation pour éviter de perdre de l’énergie. » Brice pense souvent à ce qu’il aurait pu réussir s’il était passé pro à 17 ans ou s’il n’avait pas raté six ans de boxe. Puis l’envie de poursuivre sur le ring tant qu’il n’est pas blessé, « tant que je ne suis pas mort », reprend le dessus. Au mois de mars dernier, il a eu l’opportunité de se battre pour un titre IBO, l’International Boxing Organization. En manque de rythme, il s’est incliné, mais a retrouvé le goût du combat, qui lui échappait depuis mai 2019 à cause de la Covid. « J’ai toujours de l’ambition », affirme-t-il, sa tasse de thé au citron désormais vide. « Pour moi, mais aussi pour les autres. Je suis en train de récolter des vêtements et accessoires de boxe pour des enfants et des jeunes du Congo. » Un projet soutenu par l’ancien boxeur Bert Vanmechelen, désormais avocat et à la tête de l’association Fighters Against Cancer. « Dès que la situation sanitaire se sera améliorée, je compte envoyer un ou deux conteneurs en Afrique, puis j’enverrai aux donateurs les preuves de l’arrivée des dons sur place. » C’est inévitable.

Ses 5 dates clés

  • 1986: « Je suis né et j’ai grandi à Kinshasa, dans le quartier de Yolo-Sud. On était en grosse rivalité avec ceux de Yolo-Nord. »
  • 1995: « Mes deux plus grandes soeurs rejoignent mon père en Belgique. Deux semaines plus tard, c’est au tour de mon autre soeur et moi. »
  • 2003: « Je vois pour la première fois un vrai ring de boxe, à La Louvière. Un jour que je n’oublierai jamais. »
  • 2008: « Les policiers me téléphonent en me disant qu’ils ont assez de preuves pour m’arrêter. Je leur donne rendez-vous à la gare de Mons. Et j’y vais. »
  • 2018: « Mon titre de champion de Belgique des welters. Pas une vengeance, plutôt une consécration. »

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