Opinion

Carte blanche

Il est urgent de (re)donner une place à l’enseignement en immersion linguistique en néerlandais (carte blanche)

La commission Education de la Fédération Wallonie-Bruxelles doit examiner, ce mardi, la réforme des rythmes scolaires. Une réforme qui risque d’avoir des conséquences négatives sur les enseignants des écoles en immersion, alors que celles-ci sont déjà sous tensions, regrette l’UPIN (Union des parents des écoles d’immersion en néerlandais).

« Les limites de ma langue sont les limites de mon univers ». Cette citation du philosophe du langage Ludwig Wittgenstein illustre l’importance capitale de l’enseignement en immersion linguistique dans la formation des adultes de demain.

L’enfant scolarisé en immersion apprend à reconnaître et à apprécier la diversité culturelle de la société. Il découvre de nouvelles traditions, d’autres modes de pensée, une culture différente. Il est ainsi amené à développer des relations interculturelles plus riches et plus profondes, dans lesquelles les préjugés n’ont pas leur place. Suivre sa scolarité en immersion linguistique, c’est en d’autres termes s’ouvrir, dès le plus jeune âge, au monde et à « l’Autre ».

L’enseignement en immersion linguistique est donc porteur de valeurs humanistes essentielles. L’actualité mondiale nous montre à quel point il est crucial d’ancrer ces valeurs, par l’éducation aux langues, dans les consciences de nos enfants. Pour qu’ils soient, demain, capables de construire des ponts entre les cultures; pour qu’ils soient aussi des médiateurs, lorsque l’incompréhension née de la barrière linguistique, génère des tensions.

Si étudier en immersion linguistique nous paraît une évidence dans le monde d’aujourd’hui et de demain, cela l’est encore plus à Bruxelles, ville bilingue voire plurilingue et multiculturelle s’il en est, et dans le contexte belge en général. Dans un – petit – pays comme le nôtre, où se côtoient trois langues nationales, ce type d’enseignement permet de transcender les vieux clichés et les a priori linguistiques, trop souvent encore source de crispations entre les communautés.

L’immersion linguistique en néerlandais est d’autant plus importante qu’elle permet aux élèves francophones de développer une attitude positive vis-à-vis de la langue et de la culture néerlandophones, qui souffrent parfois d’un désintérêt dans leur chef.

À l’heure où la maîtrise d’une ou plusieurs langues étrangères est clairement un atout dans le monde du travail, il ne fait pas de doute non plus que l’apprentissage des langues de manière immersive influence les perspectives futures de nos enfants sur le marché de l’emploi, que ce soit dans un contexte purement belge – où la connaissance de plusieurs des langues nationales est encore souvent demandée – ou même plus international.

Contrairement à l’image, dommageable, qui lui est trop souvent associée, l’immersion n’est pas une pratique élitiste. Au contraire, elle permet aux enfants issus de milieux socialement moins favorisés d’accéder aux bienfaits et aux opportunités du bilinguisme. A défaut, seuls les plus nantis pourraient bénéficier de séjours linguistiques et autres activités et stages coûteux en dehors du cadre scolaire. Dès lors, loin d’être un enseignement « de niche », réservé aux enfants de milieux favorisés sur le plan socio-économique, l‘immersion est donc un vecteur d’égalité et de démocratie scolaire.

Nous sommes ainsi convaincus de l’intérêt et de l’importance des apprentissages en immersion linguistique en néerlandais pour l’avenir de tous les enfants qui s’inscrivent dans cette filière.

L’enseignement en immersion linguistique en néerlandais : chronique d’un « Titanic » annoncé ?

Pourtant, nous, parents d’enfants scolarisés en immersion en néerlandais, craignons que celle-ci sombre corps et biens, à bref délai.

L’engouement pour ce type d’enseignement ne se dément pas, depuis sa création il y a plus de trente ans, comme en témoignent les chiffres sans cesse croissants des établissements proposant, au niveau du fondamental, du primaire ou du secondaire, une filière immersive en néerlandais. A titre d’exemple, encore pour l’année scolaire 2022-2023, la Ville de Bruxelles annonce la création de filières d’immersion en néerlandais dans deux de ses écoles primaires, outre l’ouverture de la première filière en double-immersion en secondaire à l’Athénée Adolphe Max.

L’image d’un type d’enseignement en essor constant ne peut cependant masquer la réalité des difficultés rencontrées au quotidien, depuis maintenant de nombreuses années, par les écoles pratiquant l’immersion linguistique en néerlandais.

Au premier rang des difficultés rencontrées, il y a bien sûr la pénurie d’enseignants. Ces écoles peinent à recruter des enseignants néerlandophones : différence salariale non négligeable, infrastructures souvent vétustes et environnement technologique encore indigent sont autant d’obstacles au recrutement de professeurs néerlandophones, par ailleurs très demandés dans l’enseignement flamand.

A cela s’ajoute maintenant l’annonce de la réforme des rythmes scolaires, et la dissociation qui s’apprête, très probablement, à en découler entre les régimes de congés scolaires des deux communautés. Si cette réforme semble positive d’une façon générale pour les enfants, elle va, cependant, encore accentuer la situation de pénurie. En effet, des enseignants néerlandophones travaillant dans l’enseignement francophone mais dont les enfants sont scolarisés du côté flamand vont très probablement quitter leurs fonctions, pour des raisons évidentes d’organisation familiale. L’adoption sous peu de cette réforme, prévue à la fin de ce mois de mars, risque fort de constituer l’iceberg fatal pour bon nombre de projets d’immersion.

Autre obstacle majeur au développement et à la pérennité des filières d’immersion, du point de vue de l’organisation et de la pédagogie de la filière immersive : l’absence totale de prise en compte de ses spécificités. Au bout de 30 ans d’existence, l’immersion linguistique en néerlandais n’a toujours pas de socle pédagogique dédié.

Absence, dans le cadre de la formation des enseignants, d’une filière spécifique à l’enseignement en immersion, inexistence du matériel didactique et d’un référentiel de compétences propres à l’immersion, d’examens certificatifs spécifiques à l’immersion et de reconnaissance du parcours scolaire en immersion sur le diplôme : tout ceci témoigne, à tout le moins, d’une méconnaissance des spécificités pédagogiques de l’immersion.

Force est de constater que le manque d’outils adéquats représente un frein manifeste à l’attractivité de la fonction pour de nouveaux enseignants. Cela complique en outre singulièrement la tâche des professeurs appelés à faire un remplacement au sein d’une filière immersive. Trop souvent, les enseignants se sentent livrés à eux-mêmes, en particulier les jeunes diplômés. Qui plus est, cette absence est déstabilisante pour des enseignants issus de l’enseignement néerlandophone, dans lequel les programmes sont très structurés. Ceci entraîne parfois des difficultés d’adaptation et une démotivation précoce de ces enseignants à poursuivre leurs parcours en immersion en Fédération Wallonie-Bruxelles.

D’après les termes mêmes du « Décret immersion » (2007), il appartient aux Pouvoirs organisateurs et aux établissements scolaires qui souhaitent développer de l’immersion d’élaborer et de construire de bout en bout la filière. Ainsi, chaque école développe son propre cursus immersif, ce qui rajoute une responsabilité et une charge aux enseignants qui décident d’intégrer cette filière. Les élèves ont quant à eux, parfois, l’impression d’être des cobayes, à la merci des tâtonnements de la mise en place de l’immersion puis des obstacles de plus en plus nombreux à sa poursuite dans des conditions propices aux enseignements.

De plus, les élèves issus de la filière immersive en primaire n’ont pas d’accès prioritaire à la filière immersive en secondaire, ce qui est démotivant voire frustrant pour des enfants qui ont dédié jusqu’à sept ans d’études en immersion.

Face à ces aléas, nous parents, ressentons un sentiment d’impuissance et d’injustice pour nos enfants.

Le choix d’une scolarité en immersion linguistique demande un investissement et une motivation forte de la part des enfants. Une attitude et un état d’esprit positifs sont donc primordiaux. Or, en raison de tous les écueils que nous venons d’énoncer, le parcours de l’élève en immersion linguistique néerlandaise est trop souvent discontinu, chahuté et incertain, ce qui nuit à l’implication de l’élève dans sa scolarité. Le ballottage des élèves, au gré des postes non pourvus à la rentrée ou des absences en cours d’année, entre la garderie ou la prise en charge unilingue « faute de mieux », contribuent non seulement à une perte d’apprentissage, mais aussi de sens et d’envie.

Les enfants qui s’investissent dans l’immersion méritent tellement mieux, eux qui consacrent leurs meilleurs efforts à s’adapter, non seulement à une autre langue, mais à s’ouvrir et s’imprégner aussi d’une nouvelle culture.

La bonne volonté et le mérite des équipes pédagogiques travaillant en immersion ont réussi, jusqu’ici, à pallier l’indigence des moyens mis à leur disposition, l’absence – au-delà des slogans et des mantras politiques – de réel investissement dans la pérennité de l’enseignement immersif. C’est aux enseignants et aux directions d’écoles en immersion que l’on doit que celles-ci sont demeurées aussi longtemps au-dessus de la ligne de flottaison.

C’est une fusée de détresse que nous lançons ici: il est encore temps d’écoper et de combler les avaries, mais il est surtout urgent de changer de cap pour que l’immersion poursuive sa route dans des eaux plus favorables. Nous formons le voeu que les discussions parlementaires à venir, qui présideront au vote de la réforme des rythmes scolaires, soient l’occasion pour les mandataires politiques, Mme Désir en tête, de se saisir à bras-le-corps des différentes problématiques évoquées, pour y apporter des solutions rapides et durables pour l’enseignement en immersion linguistique en néerlandais.

L’Union des Parents des écoles d’Immersion en Néerlandais

Liste des signataires (membres fondateurs de l’U.P.I.N.)

Amélie Meulder et Bruno Halleux, AP 7 et 15 du Bois de la Cambre (Ixelles)

Bernard Vinck, AP Robert Maistriau (Woluwé Saint Lambert) et AP Parc Malou (Woluwé Saint Lambert)

Anne Claire Boonen, AP Pré des agneaux (Auderghem)

Kathleen Laissy, AP Paradis des enfants (Etterbeek)

AP Homborch (Uccle)

Sabrina Bakalli d’Otreppe, AP Notre-Dame des Grâces

C. de Hemptinne, école de Wisterzee (Court Saint Etienne)

Aurore Le Gal et Marie Verschueren, AP Van Meyel (Woluwé Saint Lambert)

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