Opinion

Leo Neels

Dynamisme administratif : Ne pas prévoir, mais attendre…

Leo Neels Itinera 

Les autorités modernes sont des autorités actives, qui le sont devenues sur de nombreux terrains. Elles font face à des idées conflictuelles au sein de coalitions. Celles-ci ont un plan de vol sur la base d’un accord de gouvernement, mais comment peut-on fixer un cadre d’action pour quatre ou cinq ans, dans un environnement qui est décrit aujourd’hui comme « VUCA » : volatile, incertain, complexe et ambigu ?

Exégètes de textes vs Envie d’action ?

Un incident est souvent déjà en préparation. Si l’accord de gouvernement était la bible, devons-nous faire tout ce qui s’y trouve et rien de ce qui ne s’y trouve pas ? Ou était-ce ce que l’on pouvait écrire de mieux à ce moment-là et agit-on en faisant preuve de compréhension commune et de bon sens en fonction des circonstances ? C’est la lutte éternelle entre les exégètes de textes et les hommes et femmes d’action au sein des majorités.

Be prepared !

Par le passé, la sagesse de la rue de la Loi était de seulement agir « lorsqu’un problème se présentait ». Les entrepreneurs et la majorité des citoyens savent que c’est alors trop tard – tout comme les scouts qui ont grandi avec la règle « Be prepared ». En politique, cette boutade a toujours été évoquée avec brio par feu le Premier ministre Jean-Luc Dehaene, tant qu’il n’y avait pas de grand désaccord au sein de son gouvernement.

Mais est-ce que cela n’était pas presque la règle d’or ? Ne pas prévoir, mais attendre… jusqu’à ce que le problème soit assez important, ou puisse être relié à un autre grand problème, ou soit assez mûr – un euphémisme de la rue de la Loi pour « pourri ».

Le changement peut-il conduire à la même chose ?

« Il faut toujours qu’il y ait un mort avant que quelque chose ne bouge dans ce pays », disait la version populaire de cette boutade. Elle montre que les citoyens ont compris depuis bien longtemps la sémantique de la rue de la Loi, mais cette sémantique et les habitudes fâcheuses en découlant ne changent pas vraiment.

Si ce gouvernement était celui du changement, ce n’est tout de même pas le changement des mauvaises habitudes des prédécesseurs. Le premier ministre-président flamand, encore appelé alors « président de l’exécutif », feu Gaston Geens, avait modestement dit à ce sujet : « Nous devrons prouver que nous faisons mieux ce que nous faisons nous-mêmes ». En Flandre, cela s’est vite traduit en un bel axiome : « Ce que nous faisons nous-mêmes est mieux fait. »

Ce que nous faisons nous-mêmes…

Entre-temps, nous avons assez avancé, également en Flandre, pour savoir que nous n’avons pas pu réaliser les promesses de l’axiome. La Flandre a construit un mastodonte administratif très compartimenté, qui présente la combinaison remarquable de nombreux talents administratifs pour un résultat de politique assez pauvre. Ou les gouvernements flamands rayonnent-ils vraiment plus de dynamisme et d’action que le gouvernement fédéral, et le parlement flamand mène-t-il des débats de plus grande qualité que le niveau fédéral ?

Ce n’est plus une supposition évidente, maintenant que la nouveauté a disparu. Le gouvernement régional semble subitement ressembler fortement à un gouvernement fédéral ; la complication communautaire ne joue ici aucun rôle, mais on ne peut pas dire que la vision et l’efficacité soient comparativement beaucoup plus importantes. Des tonnes de papier ont été utilisées pour des plans, des visions de politique, des lettres vertes et des non-papers, mais la politique se déroule, si on voit les choses honnêtement, de façon bancale, avec beaucoup de rhétorique officielle et sans trop de vision ni d’ambition.

Le taux de Lambique

Y a-t-il trop de Lambique et trop peu de Jérôme ? Oui, nous arrivons encore à faire peindre un feu de signalisation ou à protéger un monument, mais on a le sentiment que les choses pourraient être plus motivantes, contraignantes, encourageantes. Il faut aller au-delà. Il suffit qu’il pleuve beaucoup ou qu’il fasse un peu trop sec et tout menace de se bloquer. Des inondations en cas de fortes pluies, et en cas de sécheresse, les experts qui – non sans exagération théâtrale – annoncent qu’il n’y aura plus d’eau courante si la sécheresse se poursuit jusqu’à la mi-août. Regardez comme notre espace public s’est appauvri et comme les mauvaises herbes se portent bien sur nos accotements et nos ralentisseurs, ainsi qu’à nos arrêts de tram – même dans certaines villes.

LES GRANDES IDÉES

La plus grande victime de notre administration généralement assez lente est l’objectif à atteindre qui s’évanouit.

Combien de fois la politique n’a-t-elle pas lancé de courageuses et grandes idées, mais combien de fois avons-nous pu les mettre en oeuvre ? Pour donner des exemples pour Bruxelles et Anvers : « La ville vraiment plus propre en 3 mois » et « des travaux publics consciencieusement planifiés et rapidement exécutés ». Quelles administrations urbaines relèveront-elles le défi ?

Oosterweel sans et Oosterweel avec soutien

La liaison Oosterweel, ce fut un jour une idée grandiose, mais elle a été sabotée par un accent unidimensionnel mis sur le trafic de transit sur une autoroute qui passe presque dans la ville d’Anvers.

Beaucoup d’administration, beaucoup de palabres, des conclusions rapides, le manque d’une vision d’avenir, l’absence d’idée de la répartition des charges et bénéfices, l’intérêt inexistant pour l’impact social, le défaut de transparence. L’Oosterweel a été annoncé en grande pompe en 2000, pour un prix de 1,5 milliard d’€. Aujourd’hui, on a dépensé beaucoup d’argent – personne ne semble savoir combien exactement – et, finalement, il semble y avoir un soutien social solide. Le prix pourrait – qui pourra vraiment le dire ? – s’élever à plus de 4 milliards d’€, et depuis de nombreuses années, les embouteillages autour d’Anvers sont incessants…

À quel prix et pour quels dommages sociétaux ? Des dommages aussi pour la crédibilité auprès des investisseurs nationaux et internationaux, des dommages pour l’économie… déjà près de 20 ans de chamailleries, d’insécurité juridique, le plus grand cancer d’une démocratie.

Le plan des pensions

Le grand plan des pensions était une bonne idée, à la fois grandiose et motivante. Il a été initié par Alexander De Croo, au-delà des limites des partis et des législatures, il a été bien alimenté par une élite d’académiciens et a, à un moment, remporté le soutien de la majorité et de l’opposition, et ce, tant dans le milieu politique que la société civile. Mais une fois encore, le gouvernement n’a pu agir.

Cette idée n’a pas résisté à l’attrait du micro-management, cherchant des compromis politiques pour chaque détail. Elle combinait cela avec un besoin propre d’annonces puissantes, comme le cri inutile « on va devoir travailler jusqu’à 67 ans ». Cela semblait une mesure énergique, mais le plan réfléchi a mis l’accent sur le nombre d’années travaillées et pas sur l’âge… Le slogan a anéanti le soutien.

Le plan, ô combien nécessaire, a été plus ou moins liquidé, alors que toutes les personnes qui connaissent la problématique savent qu’un tel plan doit être urgemment mis en place, si l’on veut réanimer l’ingrédient principal d’une bonne politique des pensions, à savoir : la confiance en l’avenir de et pour tout un chacun.

Le plan est aussi entaché par les partenaires sociaux qui gèrent l’enveloppe des pensions, en tant que partie de la sécurité sociale, mais n’osent pas prendre la responsabilité de partager leurs connaissances avec leurs membres et de leur expliquer la nécessité d’un changement de la politique des pensions, si l’on souhaite éviter de devoir les réduire de moitié.

Bref, il y a une belle marge de progression sur différents plans : des objectifs précis, une évaluation claire d’éléments opposés, des décisions réfléchies et des processus efficaces, après une évaluation minutieuse de la polyphonie sociétale. On passe encore à côté aujourd’hui, en raison d’un méli-mélo procédurier, et cela ressurgit dans des querelles juridiques où un intérêt privé prime généralement sur l’intérêt général. Nous ne pouvons pas nous permettre cela.

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