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Drame de Strépy: à trop courir après les amendes, les autorités négligent-elles la sécurité routière? (analyse)

Ludivine Ponciau

Le dramatique accident survenu à Strépy-Bracquegnies fait resurgir la question des politiques de prévention en matière de sécurité routière. Elles pourraient être améliorées, mais sans prise de conscience, leur efficacité reste limitée.

Ne laissez pas la vitesse vous transformer ! » Des conducteurs au faciès monstrueux, agrippés à leur volant, prêts à faire rugir le moteur : la campagne est signée Bruxelles Mobilité et vise le respect des 30 km/h dans la capitale, mais son message est universel. Le 20 mars, deux jeunes Louviérois ont laissé leur penchant pour la vitesse prendre le contrôle. Bilan : six morts, dix autres victimes dans un état grave et une trentaine de blessés légers. Des Gilles de Strépy- Bracquegnies et leurs proches, des amoureux du folklore qui célébraient le retour du carnaval après deux longues années de privation pour cause de mesures sanitaires. Ce devait être une journée de liesse, non de douleur. Un drame d’autant plus tragique que le comportement des deux occupants du véhicule reste à ce stade incompréhensible.

Les premiers éléments de l’enquête laissaient penser que le conducteur de la BMW qui a foncé sur le groupe de 150 à 200 personnes au petit matin n’était que légèrement positif à l’alcool et vraisemblablement négatif à la drogue. C’est ce qu’indiquaient les résultats de l’éthylotest et du test salivaire, en attendant ceux de l’analyse sanguine. Quant aux images prises par les caméras de surveillance de la rue des Canadiens, elles confirment que le véhicule est « entré comme dans un jeu de quilles », comme l’a décrit l’animateur de Bel RTL Fabrice Collignon, qui faisait partie du cortège.

Si seulement…

Comme toujours lorsque de tels drames se jouent, la stupeur et l’effroi font place au questionnement, sur la motivation des auteurs dans un premier temps, sur les circonstances et les éventuelles failles ensuite. Les mesures de sécurité entourant les fêtes populaires sont-elles suffisantes ? Doivent-elles être renforcées ? Dans la plupart des villes et des communes, on a déjà pris l’habitude depuis l’attentat de Nice, qui fit 86 morts le 14 juillet 2016, d’installer un dispositif anticamion- bélier lors des festivités locales. Les artères animées sont donc généralement bien sécurisées. Mais qu’en est-il du ramassage des Gilles, lorsque le cortège passe de maison en maison avant de se rendre au siège de la société ?

« Le ramassage est une tradition qui existe depuis la nuit des temps. L’améliorer en matière de sécurité me paraît difficile. Tout est déjà mis en oeuvre pour avertir les conducteurs que des festivités sont en cours. Le drame de ce weekend aurait pu se produire n’importe où, estime Frédéric Ansion, président de la société royale des Gilles « Les Récalcitrants », à Binche.

Généralement, il y a dans le cortège un accompagnant dont le rôle est de veiller à la sécurité du groupe et de faire ralentir les voitures. Mais dans ce cas-ci, il n’aurait rien pu faire. »

Délais trop longs

Qu’il s’agisse d’alcool ou de vitesse, c’est avant tout la question de la prévention des comportements à risque qui se pose. Le conducteur de la BMW avait déjà écopé d’un retrait de permis en 2017. Il avait été autorisé à reprendre le volant après avoir passé plusieurs examens. Il s’agissait clairement d’un profil à risque, comme on en compte des milliers sur nos routes. La preuve en chiffres : selon un rapport établi par l’institut Vias (ex-IBSR, institut belge pour la sécurité routière) sur l’adéquation des sanctions pour les récidives en matière de roulage, 5 518 901 infractions routières ont été constatées par la police belge en 2019, dont 4 039 038 pour excès de vitesse, 51 283 pour conduite sous influence de l’alcool et 37 978 infractions au permis de conduire.

Pour Bruno Gysels, avocat spécialisé en circulation routière, les parquets devraient revoir leur politique criminelle en matière de roulage et arrêter de privilégier les contrôles de vitesse au détriment de l’alcool et des drogues. Bien qu’à ce stade, concède l’avocat, rien n’indique que la conduite sous influence soit la cause du drame. « Cela fait trop longtemps que le problème se pose et que le décompte des morts se poursuit sans réelle remise en question. Je constate qu’en matière de politique criminelle, le ministère public est de plus en plus obnubilé – même s’il s’en défend – par la course à la rentabilité des amendes, aux dépens de la sécurité routière, amorce l’avocat qui pointe une erreur de stratégie. Contrôler la vitesse est plus rentable que contrôler les problèmes d’alcool.

On atteint aujourd’hui les dix mille PV par jour, dont la plupart pour de petits excès de vitesse étant donné qu’on compte beaucoup plus de gens flashés à 121 km/h qu’à 180. Ce choix fait qu’on assiste à une explosion du nombre de dossiers, qui engorgent les tribunaux, et qu’on se consacre moins à ce qui est important : les gros excès de vitesse mais surtout les drogues et l’alcool. Or, là, on a l’impression que la plupart des dossiers volent à la poubelle. » Les affaires de conduite sous influence nécessitent davantage de moyens, en temps mais aussi en personnel, « tandis que la poursuite des excès de vitesse rapporte plus de cinq cents millions d’euros à l’Etat« , argumente l’avocat.

L’autre mauvais signal, poursuit Bruno Gysels, c’est le délai beaucoup trop long entre l’infraction et le jugement prononcé à l’encontre du conducteur sous influence. « Il s’écoule généralement un an entre l’accident et la comparution de l’auteur. Le dossier passera alors de tiroir en tiroir et d’ordinateur en ordinateur. Pendant cette année, le conducteur, lui, devra continuer à gérer son problème de dépendance et au moment de prendre sa voiture, le souvenir du contrôle qu’il a subi il y a six mois sera déjà loin. Ce n’est qu’à l’audience qu’on se rendra compte compte de la gravité du problème. En revoyant la politique criminelle et en accordant la priorité à ces dossiers, on pourrait arriver à des délais de deux ou trois mois. »

Toujours selon Vias, près de 45 % des personnes condamnées pour une infraction routière devant le tribunal sont de nouveau condamnées plus tard pour d’autres délits dans la circulation. Ce qui démontre, indique le rapport, que les fonctions dissuasive et répressive de la sanction atteignent certaines limites dans la lutte contre la récidive.

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