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Crise politique : le tout grand jour des tout petits jeux

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste

Alors que la Belgique prend des dispositions inédites pour contrer l’épidémie de coronavirus qui la frappe, le gouvernement en affaires courantes a failli sauter au profit d’une alliance PS-N/VA-MR-Open VLD-CD&V. Mais Paul Magnette, rappelé à l’ordre par les siens, a changé d’avis.

Ils ont discuté depuis des mois de grands enjeux, de confédéralisme, de pensions, de Sécurité sociale, de fiscalité, de climat et d’environnement, et pourtant certains les accusaient de s’adonner à de petits jeux politiciens.

Tous ne faisaient en fait que confronter leur vision de la société à celle de leurs adversaires. Rien n’est plus sain dans une démocratie.

Depuis jeudi que des dispositions jamais vues ont été prises pour contrer l’épidémie de coronavirus, en revanche, ce sont de tout petits jeux qui se sont joués, des calculs de notoriété et de nombre de mandats, des perspectives de gains à court terme et des humiliations de long terme.

Comme si plutôt que de se montrer raisonnable, il avait fallu ajouter de la crise à la crise en remplaçant un gouvernement de crise chargé de parer à une urgence, celui de Sophie Wilmès, par un gouvernement d’urgence chargé de parer à la crise.

L’idée, que beaucoup trouvent ce dimanche absurde vient, semble-t-il, de Bart De Wever. Elle est lancée jeudi matin, et est appuyée par les missionnaires royaux Patrick De Wael et Sabine Laruelle, dont la mission royale est censée se terminer lundi. Un gouvernement d’urgence succéderait à l’actuel exécutif en affaires courantes que dirige Sophie Wilmès afin de réduire les conséquences sanitaires et économiques dramatiques que provoquera le coronavirus.

La N-VA et le PS en seraient.

Comme le demande, depuis le lendemain des élections, Bart De Wever. Et comme le refuse, depuis avant même ce lendemain-là, Paul Magnette.

C’est ce dernier qui a failli engager son parti dans un virage historique, dont le coronavirus aurait été, au fond, un prétexte.

Avant de se faire reprendre par certains des siens.

Rudy, Laurette et cie sont pour

Jeudi après-midi, Paul Magnette réunit dans une salle du Parlement fédéral les grosses pointures du Parti socialiste. C’est un G9.

Le jeudi soir, la Belgique entière, inquiète et ébahie, contemple les chaises vides de la salle de presse du gouvernement fédéral en attendant la communication des mesures que négocie le Conseil National de Sécurité. La RTBF a expliqué en détail comment ces décisions se sont prises.

Pendant ce temps, Paul Magnette et Bart De Wever négocient ensemble, et, pour la première fois, avec, vraiment, l’idée d’obtenir un accord. Ils se voient, et Paul Magnette promet de rédiger une note pour le lendemain.

Le vendredi matin, un « G9 » socialiste élargi notamment aux ministres est convoqué au Boulevard de l’Empereur. Mais un collaborateur de Paul Magnette souffre du coronavirus… Les invités -une vingtaine- sont installés dans la grande salle du bureau, à distance les uns des autres. « Un par table, en quinconce, comme pour un examen à l’unif, rappelle un participant. Le compromis : un gouvernement d’urgence temporaire, limité à six mois, serait installé, après une brève mission de (pré)formation menée par Paul Magnette et un collègue flamand (Patrick De Wael, a priori).

Laurette Onkelinx et Rudy Demotte sont les plus enclins à conclure un accord. Jean-Claude Marcourt, pourtant promis à un mandat de vice-Premier, se montre le plus circonspect : « un gouvernement provisoire, ça n’existe pas : une fois installé on ne sait pas combien de temps il durera », dit-il.

L’intérêt pour le PS ? Jouer l’union nationale contre le danger mondial. Valoriser la responsabilité, au prix de la traîtrise. Cyniquement parlant, ne pas laisser le MR, seul, monopoliser les gains de popularité que lui assure, momentanément en tout cas, son siège du 16 rue de la Loi. Surtout qu’on ne risque pas, dans les prochains mois, d’annoncer des économies dans le secteur des soins de santé…

Les Bruxellois (Laaouej, Vervoort, Ben Hamou, Close) sont les plus dubitatifs, mais la décision est validée. Vendredi soir, comme l’a (encore) révélé la RTBF, Paul Magnette et Conner Rousseau, président du SP.A, Georges-Louis Bouchez, président du MR, et Gwendolyn Rutten, présidente de l’Open VLD.

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Le président du MR n’a rien à perdre au statu quo : Sophie Wilmès a les choses en mains, et les affaires courantes suffisent à gérer l’urgence. On ne répètera jamais assez que c’est leur vocation. La voir diriger un gouvernement de plein exercice, qui abîmerait de surcroît la crédibilité de la parole de Paul Magnette -et qui réhabiliterait, par ricochet, celle de Charles Michel, qui paie encore le renoncement de son engagement à ne jamais gouverner avec la N-VA- serait triompher. Mais l’inverse ne serait pas une défaite.

Comme Georges-Louis Bouchez n’a rien à perdre, il se montre dur dans la négociation. Il a raison. Il pourrait conserver quatre ministres, dont le 16 rue de la Loi, contre les sept actuels et, surtout, contre les trois (maximum) que lui promettent l’éventuelle entrée de deux autres partis francophones dans un nouveau gouvernement fédéral de plein exercice de type « Vivaldi ».

Le piège se referme

Et puis Georges-Louis Bouchez profite de la surenchère de Bart De Wever. Puisque celui-ci se déclare candidat au 16 rue de la Loi, Paul Magnette ne peut que se montrer favorable à la prolongation du mandat de Sophie Wilmès. La trahison socialiste serait sinon doublée d’une humiliation complète. L’appui du PS à un gouvernement dirigé par le président de la N-VA..

Un tweet du PS le confirme, samedi après-midi que le piège s’est refermé sur Paul Magnette, forcé de défendre une forme de relance de la Suédoise… « Changer de capitaine en pleine tempête serait irresponsable », publie, samedi après-midi, le compte officiel du Part socialiste. N’empêche, la coalition « bourguignonne » (ou Andorre, ou Arizona) se rapproche.

Les négociations se poursuivent tard dans la nuit, et on négocie déjà autre chose qu’un gouvernement de crise. « Des thèmes plus généraux sont abordés ou le seront très bientôt : sécurité, fiscalité, etc. » écrit La Libre samedi après-midi.

Mais, chez les socialistes, la résistance s’organise. De toutes les fédérations remontent des messages indignés. On dit même que certains des plus proches collaborateurs de Paul Magnette s’opposent à la conclusion de cet accord. Des parlementaires, sur Twitter, annoncent publiquement leur opposition. À Liège dès vendredi soir, un exécutif de la fédération avait même vu Frédéric Daerden et Jean-Claude Marcourt, pour une fois, partager la même opinion. Les Jeunes Socialistes se déchaînent. La FGTB que dirige Robert Verteneuil est en colère, écrit Le Soir.

Le bureau censé valider le « coronavirage » socialiste, dimanche matin, est convoqué dans la confusion la plus complète. Le secrétaire général du parti demande d’abord, samedi soir, à ses membres de se tenir prêts. Il précise ensuite que, coronavirus oblige, la convocation se limitera aux membres du bureau avec voix délibérative, excluant de la sorte de ces débats cruciaux les représentants des Jeunes, des Seniors, des Enseignants, de la FGTB et de Solidaris, a priori les plus hostiles à toute collaboration avec la N-VA.

La nuit terrible de Paul Magnette

La nuit est terrible pour Paul Magnette, qui négocie avec les autres présidents jusqu’à 2 heures du matin, mais qui reçoit ensuite, de plein fouet, les récriminations de camarades de tous les étages de son parti, de la base à son sommet.

La mutinerie est si puissante que Paul Magnette change d’avis.

Au petit matin, le secrétaire général du parti convoque un bureau de parti électronique, ouvert, donc, à tous les membres, à voix délibératives comme consultatives. Il se tiendra à 11 heures. Le tutoriel envoyé pour y participer ne prévoit que ceux qui disposent d’équipements de l’univers Apple : iPhone, iPad, Mac. Ceux qui n’ont qu’un Samsung ou un Huawei en sont pour leurs frais…et pas moins encolérés.

Certains ont été prévenus avant que commence la discussion virtuelle qui, en fait, n’aura pas vraiment lieu : avec vingt minutes de retard sur l’horaire prévu, Paul Magnette y explique que le PS soutiendra le gouvernement depuis l’opposition, et laissera Sophie Wilmès et son équipe gérer la crise en affaires courantes.

Et il se prépare à communiquer.

Les rebelles de la nuit sont soulagés, et les enthousiastes de la veille sont priés de se taire. L’annonce est faite sur RTL par Paul Magnette. Il profite de son talent d’orateur. « Le voir défendre chez Deborsu avec une telle conviction le contraire de ce qu’il a défendu pendant trois jours, franchement, c’est une performance exceptionnelle ! », résume un membre du bureau soulagé.

Quelques secondes plus tard, Jean-Marc Nollet confirme qu’Ecolo, lui aussi, soutiendra les initiatives gouvernementales depuis l’opposition. Georges-Louis Bouchez salue le « sens de l’État » de ces deux partis. Il ne désespère pas d’arracher un gouvernement de plein exercice, toujours dirigé par Sophie Wilmès, au terme de la séquence.

La N-VA, elle, s’isole. Jan Jambon estime qu’un gouvernement en affaires courantes, même soutenu par l’opposition, ne serait pas efficace. Les jours qui ont précédé lui donnent pourtant, jusqu’à présent, factuellement tort.

C’est ainsi que Georges-Louis Bouchez a failli tout gagner, mais n’a rien perdu.

Que Paul Magnette a failli tout perdre, mais n’a rien perdu, sauf une très large partie de son autrefois très large soutien interne.

Qu’Ecolo n’avait rien à perdre et n’a rien perdu.

Et ainsi que tout va presque bien pour presque tout le monde.

Presque comme si une épidémie jamais vue dans l’histoire récente ne frappait pas la Belgique.

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