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Comment s’adapter à l’ère du terrorisme, en cinq leçons

Christophe Leroy
Christophe Leroy Journaliste au Vif

Attentats, militaires déployés, quartiers bouclés, opérations policières dans la ville, sécurité renforcée partout… Nous sommes donc entrés  » dans une nouvelle ère « . Avec quels changements de vie, d’habitudes au quotidien ? Voici les cinq principaux. Et la façon d’y faire face.

1. L’accommodement aux forces de l’ordre

L’hypothèse. Les attentats de Bruxelles auront un impact durable sur la perception de notre environnement direct. Si la présence des forces de l’ordre dans l’espace public relevait jusqu’ici de l’inédit, le citoyen s’accommodera davantage à les croiser dans ses déplacements quotidiens. Quelle que soit la densité de cette présence, calibrée à la politique que prônera le gouvernement.

L’avis de l’expert. « Les événements du 22 mars produiront des effets importants à moyen terme sur notre société », confirme Jean De Munck, sociologue du droit et spécialiste du comportement citoyen à l’UCL. Il pointe notamment la perception ambivalente de la présence accrue de forces de l’ordre dans l’espace public. D’un côté, elle renforce le sentiment de sécurité psychique de l’individu. De l’autre, elle est source d’anxiété, « même si aucun autre indice que cette présence préventive ne vient rappeler l’existence d’un danger ». A long terme en revanche, une société finit par intégrer un tel changement dans son quotidien. « Le cas d’Israël est un bon exemple, souligne Julien Pieret, professeur au Centre de droit public de l’ULB. Chaque citoyen s’est habitué à avoir un masque à portée de main, pour se protéger contre les armes chimiques. » La récurrence des menaces sur le sol belge conditionnera donc le degré d’accommodement aux forces de l’ordre et aux mesures de sécurité.

2. Le rapport à l’actualité

L’hypothèse. Ce n’est pas tant de la paranoïa qu’une question de point de vue : l’existence d’une menace terroriste, qui frappe toujours par surprise, modifiera notre regard sur l’actualité, à moyen et à long terme. Après les attentats, plusieurs exemples de faits divers ont démontré que les internautes, notamment, assimilaient davantage une fusillade ou un affrontement isolé à une possible menace terroriste.

L’avis de l’expert. Pour Jean De Munck, les attentats perpétrés en Europe ont déjà modifié la perception de l’actualité. Le sociologue de l’UCL constate une évolution du système de catégories à travers lequel l’individu s’approprie le récit médiatique. « Il existe un débat idéologique autour de deux répertoires d’interprétation face à la menace terroriste, analyse-t-il. Certains y voient une opposition entre deux groupes culturels particuliers : les Européens, ou les Occidentaux, contre les musulmans ou les Arabes. Des personnes comme Marine Le Pen ou Bart De Wever portent ce discours-là. D’autres, en revanche, y voient davantage une lutte entre une forme d’humanité et des forces barbares, inhumaines. Ces deux grilles de lecture divisent aujourd’hui la société occidentale. » D’après l’expert, il est encore trop tôt pour identifier la tendance dominante en Belgique, même si la première interprétation, source de repli sur soi, semble gagner du terrain.

3. La perception d’un comportement suspect

L’hypothèse. En confirmant la réalité de la menace terroriste, les attentats de Bruxelles vont inciter le citoyen à faire preuve de vigilance face aux comportements suspects. La perception de gestes ou d’habitudes qui sortent de la « norme » en sera affectée, d’autant plus si le danger devient structurel dans notre société.

L’avis de l’expert. « En fonction de la récurrence de la menace, en Belgique ou dans les pays voisins, la suspicion pourrait prendre plusieurs formes dans notre société, affirme Jean De Munck. Elle pourrait non seulement porter sur les objets, mais aussi sur les personnes. C’est encore plus problématique évidemment, puisque la suspicion accentuerait alors une discrimination de faciès dans la vie quotidienne. » D’après le professeur de l’UCL, c’est la culture politique d’un pays qui conditionne la tendance à la délation ou au signalement d’un comportement suspect. « En Belgique, contrairement aux Etats-Unis, le monopole légitime de l’Etat vis-à-vis de l’usage de la violence n’est pas contesté, poursuit Jean De Munck. De ce fait, nous avons beaucoup moins l’habitude que les pays anglo-saxons à nous livrer à la délation et à la surveillance. Mais le climat actuel pourrait faire tomber progressivement cette barrière, surtout si les menaces terroristes se confirment dans la durée. »●

4. La planification et la gestion du temps

L’hypothèse. L’addition de mesures de contrôle ou de sécurité, ponctuelles ou systématiques, aura un impact sur la gestion du temps et sur la planification d’un déplacement, d’une activité privée ou professionnelle. La logique visant à s’informer sur les conditions d’accessibilité d’un lieu ou d’un événement deviendra un systématisme.

L’avis de l’expert. Pour Julien Pieret, nos sociétés intègrent rapidement, et avec une « surprenante docilité », les mesures de sécurité qui s’imposent, même quand leur récurrence impacte négativement la gestion du temps. « Ainsi, depuis le 11-Septembre, on a intégré dans notre vie quotidienne le fait de se présenter à l’aéroport jusque 3 heures avant le départ d’un vol », rappelle le professeur du Centre de droit public de l’ULB. Pour Jean De Munck, sociologue à l’UCL, il y a toutefois une limite de taille à la généralisation de mesures de sécurité : c’est le coût qu’elles génèrent, directement ou indirectement (ralentissement préjudiciable à l’économie), pour la collectivité. « Ce n’est pas un hasard si, après les attentats de Bruxelles, le pays a très rapidement rétrogradé la menace au niveau d’alerte 3. Des mesures de sécurité disproportionnées par rapport à la hauteur de la menace susciteraient une protestation dans l’opinion publique. A cet égard, on peut craindre une tendance, de la part du ministre de l’Intérieur (NDLR : Jan Jambon, N-VA), à surévaluer la menace pour légitimer un déploiement plus intense des forces de l’ordre. »

5. Le rapport aux technologies

L’hypothèse. La menace terroriste aura un impact à court et à moyen terme sur l’utilisation des technologies, tant par les autorités que par les individus. La possibilité de contrôler l’identité ou l’activité d’un quidam via différents supports technologiques, jusqu’aux plus répandus d’entre eux, pourrait modifier l’usage qui en est fait au quotidien.

L’avis de l’expert. « Aujourd’hui, la protection ne passe plus seulement par l’armement ou par la disposition physique des gens et des choses, commente le sociologue Jean De Munck (UCL). Les technologies de l’information seront de plus en plus sollicitées, d’autant qu’il existe un véritable marché de la sécurité, pour lequel la situation actuelle est exceptionnellement favorable. » D’où la possibilité de considérer, plus encore qu’auparavant, les nouvelles technologies comme un vecteur sécuritaire dans la vie quotidienne. Que ce soit à travers la généralisation de la vidéosurveillance, de portiques de sécurité ou de systèmes de détection faciale et digitale.

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