Opinion

John Crombez

« Chez nous, la criminalité fiscale bénéficie toujours d’un statut protégé »

John Crombez Président du sp.a

Le procureur suisse exige six ans de prison pour l’homme qui a sonné le glas du secret bancaire en faisant plier le géant HSBC. « Cela dépasse l’entendement » estime le président du sp.a John Crombez.

Quel est le point commun entre les grands banquiers, Al-Qaeda, les cartels de drogue mexicains et la justice suisse? Ils veulent la peau du lanceur d’alerte Hervé Falciani. Ces dernières semaines, on a appris que le procureur suisse exigeait six ans de prison pour l’homme qui a sonné le glas du secret bancaire en faisant plier le géant HSBC. Depuis, Falciani et sa famille vivent dans la clandestinité de peur de perdre la vie. Que la justice suisse veuille l’enfermer pendant des années, dépasse l’entendement.

Il faut chérir les gens courageux.

C’est le monde à l’envers. Ceux qui dénoncent et divulguent les abus sont persécutés et poursuivis, alors que ceux qui fraudent et jonglent avec des milliards s’en tirent impunément. Le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders devrait expliquer l’importance de Falciani aux Suisses. Et ajouter qu’ils doivent chérir les gens courageux au lieu de les poursuivre.

De quoi s’agit-il? Flashback fin 2008, quand Hervé Falciani et sa famille ont fui en France. L’informaticien du département suisse de HSBC contacte la justice française et lui remet les données bancaires de plus de 100 000 clients HSBC de 203 pays. Le montant total sur ces comptes ? Plus de 100 milliards de dollars. Parmi les clients de HSBC, des terroristes, des trafiquants de drogue, des politiques, des pop stars, des héritiers d’empires de business. Toutes les sonnettes d’alarme ont retenti : hormis l’extradition de Falciani, la Suisse a exigé le retour de toutes les données bancaires. Une demande que la France a eu raison d’ignorer, car toute cette affaire sentait mauvais. Ainsi les Français ont découvert avec l’aide de Falciani que 99,8% de la fortune de HSBC n’était pas déclarée au fisc. Pour vous donner une idée de l’ampleur de la fraude: rien que les 3 000 principaux comptes HSBC français contenaient 5 milliards d’euros d’argent noir. En juillet 2010, l’Inspection spéciale des impôts belge a également reçu les données bancaires d’environ mille Belges HSBC. On a découvert l’existence de pas moins d’un demi-milliard d’euros d’argent noir, et ce pour une filiale bancaire suisse.

Les conséquences de l’acte de Falciani vont beaucoup plus loin que la récupération d’impôts ou la preuve de fraude de millions et de poursuites. Cette affaire a révélé l’organisation mondiale du système financier développé pour permettre la fraude fiscale par les super riches en passant par le blanchiment de l’argent de la drogue, de recettes de traites d’humains et de corruption.

Un bouleversement inégalé

La Suisse, le Luxembourg et beaucoup d’autres paradis fiscaux traditionnels, qui vivaient du secret bancaire pour attirer des grandes fortunes du monde entier et rendre possible la fraude fiscale, ont dû renoncer à leur secret bancaire. Ces pays ont signé un traité international qui permet l’échange automatique de renseignements bancaires à partir de 2018. Cette décision provoquera un bouleversement sans égal : une transparence financière poussée et structurelle – dans le respect de la vie privée – qui empêche les grandes fortunes de se cacher et les supers riches de se mettre au-dessus des lois. Cependant, il est envisageable que les forces sombres ‘dans les coulisses’ ne se soient pas encore résignées à ce bouleversement.

Chez nous, la criminalité fiscale bénéficie d’un statut protégé

C’est justement pour cette raison que ce dernier signal de la justice suisse doit donner lieu à une réaction extrêmement dure. Les banquiers coupables de l’époque se sont-ils aussi cachés en Europe pendant six ans ? La réponse est non. D’après le professeur français Gabriel Zucman, l’Amérique et l’Europe ont pourtant élaboré un cadre pour sanctionner les banquiers corrompus. Devinez quoi? En Amérique, on l’a fait, en l’Europe non. Chez nous, la criminalité de milliards bénéficie toujours d’un statut « prescriptible et protégé ». Il existe un mot pour ça : la justice des classes. Bref, non seulement la Belgique, mais toute l’Union européenne et les États-Unis, qui accordent beaucoup d’importance à la collaboration fiscale internationale, devraient rappeler la Suisse à l’ordre. Si on veut un système financier juste et que les lois soient valables pour tous et que la justice les applique de la même façon, alors ceci c’est une affaire d’État.

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