Opinion

Thierry Fiorilli

C’est beau comme les traces des jours heureux (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste

Le moment qu’on vit ou le souvenir qu’on en a? La magie du lieu ou la photo qu’on en fait? Ici et maintenant ou cette fois-là, là-bas?

Se délecter du bel instant présent ou se remémorer le joli temps passé? Autrement dit, la mémoire des jours heureux les prolonge-t-elle? Se souvenir des belles choses, est-ce vivre encore ces belles choses? Ou n’est-ce qu’un embarquement pour la nostalgie, une rive de tristesse, parce que c’était si bien alors, et on ne le savait que trop peu, on aurait dû en profiter plus, savourer mieux, on voudrait tant revivre ça, comme le temps passe vite mon Dieu, et comme on était jeunes, même si ça me paraît hier, et regarde maintenant ces plis amers, cette mélancolie avec ses vitres teintées, elles sont blindées, dit-on, et quand elle sort, on entend son pas claudiquant, et elle tousse, et ses mâchoires sont de fer…

C’était un peu la discussion, ce soir-là, parce que quelqu’un avait demandé, alors que c’était une fête, que quelqu’un d’autre lise un poème. A une fleur séchée dans un album, de Lamartine. Le poème (de 1827) parle à cette fleur. Il lui raconte comme c’était, quand elle n’était pas séchée. « C’était aux plages », à mi-journée, sous un « ciel sans souillure et sans orages », on humait « les parfums d’un air attiédi », une mer « s’étendait bleue à l’horizon » et il y avait un oranger, « cet arbre de fête », qui « neigeait par moments » sur les têtes. La fleur vivait « près d’une colonne d’un temple écrasé par le temps ». Elle lui faisait « une couronne » et ornait « son tronc monotone » avec ses « chapiteaux flottants ». Elle décorait la ruine. Lamartine lui rappelle que, « sans un regard pour t’admirer, je cueillis ta blanche étamine, et j’emportai sur ma poitrine tes parfums pour les respirer ». Alors, le poète raconte qu' »aujourd’hui, ciel, temple et rivage, tout a disparu sans retour ». Et que « ton parfum est dans le nuage ». Mais voilà que « je trouve, en tournant la page, la trace morte d’un beau jour »!

Le quelqu’un qui avait imprimé le poème et qui demandait à un autre quelqu’un de le lire avait organisé la fête. Et tout prévu. Il y avait de belles images projetées sur un écran. Tout le monde a dû chanter Summer wine, l’un jouer du piano, celle-ci de la guitare, celui-là lire un autre poème, Prévert, dans lequel le malheur, « avec une montre en or, avec un train à prendre, le malheur qui pense à tout… A tout. A tout… à tout… à tout… Et à tout. Et qui gagne « presque » à tous les coups . Presque. » Et puis aussi la fleur séchée, donc. Celui qui devait le lire a dit, après, « mais c’est triste ». Et le quelqu’un qui avait demandé qu’il soit lu avait dit « mais non, justement, puisque c’est le souvenir d’un bonheur ». Et un album était sorti, avec une fleur séchée à chaque page, et son nom. Aucune n’a plus les mêmes couleurs, on les dirait fossilisées. Et le moment et l’endroit où chacune a été cueillie n’y figurent pas. « Pas grave, moi je le sais. Et je revois chaque fois où et à quoi elles sont liées. »

Se souvenir des belles choses, et les revivre encore et encore.

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