Thierry Fiorilli

C’est beau comme les ponts et les perles de Joyce Azar

Thierry Fiorilli Journaliste

Ce n’est pas la Petite Fille aux allumettes mais sa trajectoire mêle l’exil et la perte de proches. Ce n’est pas un conte de fées non plus mais son cheminement est parsemé de bonnes étoiles, qui lui ont créé d’autres univers, où elle a conservé passionnément ses racines tout en s’ouvrant, avec autant de fièvre, à toutes les branches qui dansent à portée de ses yeux, tous les jours et partout. Et donc, le 17 février, au consulat de France, à Bruxelles, Joyce Azar a reçu les insignes de chevalier des Arts et des Lettres des mains de l’ambassadeur François Sénémaud. Motif: «Par votre engagement professionnel, votre propre histoire, votre culture, votre multilinguisme, vous avez bâti ou contribué à bâtir des ponts entre les communautés de Belgique», alors qu’ici et ailleurs, ils sont si nombreux et obstinés à ériger des murs et des bunkers, creuser des tranchées et «barbeliser» des ghettos.

Seuls se félicitent ceux qui se savent incapables d’aller plus loin.

Reconnaissance d’autant plus remarquable que Joyce Azar n’est pas française. Elle est née à Beyrouth, durant la première guerre civile libanaise (de 1975 à 1990). Elle est arrivée à Anvers, bébé, avec ses parents, fuyant l’implosion de la mosaïque de peuples et de religions qui constitue leur pays. Elle y a grandi en parlant arabe à la maison, français à l’école et néerlandais avec sa meilleure amie. Puis elle a étudié l’espagnol et l’anglais. D’où le surnom bien plus admiratif que moqueur donné par l’un de ses amis et mentors, qui n’est plus là: «Pearl de l’Orient». Elle a essayé la psychologie, pour virer vers le journalisme. Qui la mène à l’agence Belga, puis à la VRT, presque vingt ans au service de l’info. Parallèlement, elle cofonde le site quotidien DaarDaar, qui traduit en français la presse flamande et germanophone, tient une chronique sur la Flandre dans Le Vif durant cinq ans, est appelée par la RTBF pour une incursion hebdomadaire dans la vie au nord de la frontière linguistique. Radio, télé, Web, presse écrite. Toujours, rappelle l’ambassadeur, pour «déconstruire les idées reçues, les clichés, qui marquent nos sociétés, pour décrypter, décoder, surpasser». Et «développer le dialogue interculturel», démontrant que le «multilinguisme est le support, la condition et le premier résultat de la diversité culturelle et de son acceptation». Incarnant la nécessité d’«apprendre d’autres langues que celle que l’histoire, le hasard, vous a donnée à votre naissance».

Joyce Azar a alors pris la parole. Elle a salué celles et ceux qui l’ont soutenue, poussée, encouragée, quand elle était près d’abandonner. Souvent donc. Parce qu’on peut parler toutes les langues du monde, renverser les barricades et faire jaillir l’eau du désert, et ne pas avoir la moindre confiance en soi. Elle a aussi dit espérer que sa «route sera encore longue». Et elle a cité un compatriote libanais: Amin Maalouf. «Lorsqu’on me dit qu’une personne “est arrivée”, je suis tenté de demander où, par quel moyen et dans quel but. Seuls se félicitent ceux qui se savent incapables d’aller plus loin.»

Semeuse de ponts et de perles.

Thierry Fiorilli
Thierry Fiorilli © A. DEHEZ

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