Pierre Havaux

« Betonstop » ? Laisse béton

Pierre Havaux Journaliste au Vif

Pas plus que le sol wallon, celui de Flandre n’échappe à un tueur bien visible à l’oeil nu. Chaque jour, sept hectares de bonne terre flamande succombent sous une couche de béton. C’est trop, beaucoup trop, s’alarme-t-on au nord du pays.

Vito, un institut flamand indépendant voué à la recherche technologique, vient de jeter un nouveau pavé dans la mare : le Flamand des campagnes cause bien plus de dégâts que le Flamand des villes. L’habitat dispersé, non content d’empiéter sur la nature et de nuire au climat, coûte un pont à la collectivité. En réseaux d’égouttage et d’alimentation en gaz et en électricité, en aménagement de la voirie, en distribution du courrier, en embouteillages. Le plat pays aurait tout à gagner à décréter sans tarder un  » betonstop « . Economie : jusqu’à 16 milliards d’euros d’ici à 2050.

Dissuader de bâtir en ordre dispersé, c’est là qu’est l’os : le Flamand a la brique bien calée dans le ventre et tient beaucoup à sa maison 4-façades, le rêve d’une vie de labeur. Plus que l’Européen moyen, il reste attaché à son clocher,  » ne veut pas s’éloigner de son club de football, de ses amis, de sa belle-mère « , observe une spécialiste en géographie économique à l’université d’Anvers. Lui ôter le droit sacré de planter durablement sa tente où bon lui semble risque de passer pour intolérable. Faut-il donc en arriver à pareille extrémité ? Les experts en mobilité s’accordent pour dépeindre une Flandre sempiternellement embouteillée, tant que s’installer à la campagne restera fiscalement plus avantageux qu’habiter en ville.

Facile à dire quand on n’a pas de comptes à rendre à l’électeur. En charge de l’aménagement du territoire flamand, le ministre régional Koen Van den Heuvel (CD&V) invite à aborder le débat de manière  » hygiénique  » (sic). Inutile d’angoisser la population par des mots d’ordre outranciers. Fin mars dernier, le mayeur d’Anvers et président de la N-VA, Bart De Wever, profitait aussi d’un lunch en compagnie du secteur de l’immobilier pour rappeler à ce propos un de ses traits d’humour :  » On aurait mieux fait de passer la corde à celui qui a inventé le mot « betonstop ».  »

On privilégiera donc un  » bouwshift « , un glissement moins brutal.  » On continuera encore à beaucoup construire en Flandre « , a rassuré le ministre Van den Heuvel,  » mais d’une manière plus correcte, aux bons endroits « . En sensibilisant l’opinion aux charmes et aux vertus de l’habitat plus compact mais en gardant toujours bien à l’esprit que le thème est  » sensible. Il y va de la propriété du Flamand  » et il ne faut pas rigoler avec ça.

Non pas que le gouvernement Bourgeois II ait reculé devant le défi. Il s’est armé d’autant de courage que le gouvernement wallon en s’engageant, à l’été 2018, à ramener la consommation moyenne journalière de sol flamand par le béton à trois hectares d’ici à 2025 pour atteindre une croissance zéro d’ici à 2040, avec dix ans d’avance sur le calendrier européen et… wallon. Sauf qu’en mars dernier, convertir cette vision stratégique en projets de décret s’est révélé au-dessus des forces de la coalition sortante N-VA – CD&V – Open VLD et le dossier a été renvoyé à la prochaine législature. Oter à d’innombrables candidats bâtisseurs l’envie d’enfiler un gilet jaune relevait du réflexe de survie à la veille d’un passage aux urnes.

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