© Franky Verdickt

Attendre un taudis pendant dix ans: vivre à Bruxelles est devenu impayable

Han Renard

Certains Bruxellois consacrent 60% de leur revenu au loyer. Le manque d’hébergements sociaux et de logements à louer n’est pas étranger à cette situation. Alors qu’une nouvelle législation sur les loyers se prépare, nos confrères de Knack ont accompagné une organisation qui aide les locataires vulnérables.

Vendredi matin, rue Dansaert. Au deuxième étage d’une maison de maître en piteux état vit Krystyna Wisniewska, une dame de 62 ans. Son appartement à une chambre est assez spacieux. Mais à la cuisine, l’eau s’infiltre à travers le plafond dès que le voisin du dessus ouvre son robinet, ou utilise le lave-vaisselle ou le lave-linge. Le propriétaire a accroché une toile au plafond pour absorber l’eau – un geste non superflu vu les taches d’humidité – mais qui n’empêche pas le sol de la cuisine d’être régulièrement inondé. Par ailleurs, les tuyaux d’écoulement de la cuisine sont bouchés. Krystyna fait la vaisselle dans une bassine et ensuite elle verse l’eau dans la toilette. Elle ne cuisine presque pas : vu l’humidité qui s’infiltre, elle n’ose pas utiliser les plaques et de toute façon l’installation électrique vieillie ne résiste pas à grand-chose. Quand Krystyna allume sa bouilloire, les plombs sautent. Il n’y a pas de chauffage central. Sur les trois anciens convecteurs présents, seul l’exemplaire dans le coin du salon aménagé en chambre à coucher fonctionne encore. La salle de bains d’avant-guerre est tout à fait sinistre. Face au refus du propriétaire de changer le boiler au gaz aussi dysfonctionnel que mortellement dangereux, Krystyna acheté une nouvelle chaudière (prix : 250 euros). Elle a couvert le bord de la douche de ruban adhésif transparent, pour éviter que l’eau ne s’échappe par là. Elle a également colmaté les interstices de la porte d’entrée.

En Pologne, Krystyna était enseignante. Elle a renoncé à son poste pour travailler comme aide- ménagère pour une société de titres-services en Belgique. Il y a un an, elle a fait une lourde chute, qui a provoqué une fracture au bras. Malgré une opération difficile, elle ne peut presque plus bouger son bras. Aujourd’hui, elle est en incapacité de travail et elle doit survivre avec 700 euros. Tous les mois, elle paie 466 euros de loyer et environ 70 euros pour le gaz et l’électricité. Comme elle trouvait ce prix intenable et qu’elle estimait que son logement était invivable, elle s’est adressée aux Équipes Populaires, l’une des dizaines d’organisations bruxelloises qui oeuvrent pour un logement payable.

600 euros pour ça?

Nous sommes allés à l’appartement de Krystyna en compagnie de Thibaud de Menten d’Équipes Populaires. Sous son bras, le questionnaire « 600 euros pour ça ? ». La semaine dernière, 15 000 exemplaires de l’enquête, une initiative d’un large front de syndicats, mutuelles et organisations de la société civile, ont été distribués à Bruxelles. L’objectif, c’est qu’un maximum de locataires remplit la liste qui les interroge sur leur habitation et leur contrat locatif. À l’aide de celle-ci, les collaborateurs d’Equipes Populaires calculent si le loyer demandé est proportionnel à la surface et à la qualité de l’habitation et du quartier où elle se trouve.

Depuis la régionalisation de la législation sur les loyers par la sixième réforme de l’état, Bruxelles est la première région à proposer une législative globale sur les loyers.

« Le questionnaire doit nous permettre de faire pression sur Céline Frémault, la ministre bruxelloise du Logement (cdH), déclare Thibaud. « Elle proposera bientôt de nouvelles mesures pour résoudre la crise du logement à Bruxelles, dont le fleuron sera un tableau officiel de loyers indicatifs. Nous attendons cela depuis des années. Ce tableau permettra aux locataires de renforcer leur position dans les négociations avec les propriétaires qui demandent des prix abusifs. » Bruxelles est la première région, qui après la régionalisation de la législation par la sixième réforme de l’état, lance une législation de loyers globale.

Pendant que Thibaud note soigneusement tout ce qui ne va pas dans l’appartement de Krystyna, il dit : « En soi, le loyer ne doit pas poser de problème. Si tout était impeccable, vous pourriez même demander 540 euros pour cette surface. Mais dans cet état ? Il faut retirer au moins 260 euros du loyer. » Ou le propriétaire devrait évidemment entreprendre des travaux de rénovation. Cependant, il fait la sourde oreille. En plus, Krystyna a reçu une facture d’eau de 845 euros pour six mois pendant son séjour à l’hôpital : elle a appris le propriétaire avait nettoyé la façade à ses frais. Elle s’est rendue devant le juge de paix, avec l’aide d’un avocat d’Equipes Populaires.

Presque tous les jours, Thibaud est confronté à ce genre de situations douloureuses. Elles découlent d’une démographie qui grimpe en flèche et de la pénurie de logements qu’elle entraîne – et qui fait monter les prix – ainsi que du pouvoir d’achat en baisse à Bruxelles. D’après le Baromètre social 2016 de l’Observatoire de la Santé et du Social, pas moins d’un Bruxellois sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Entre 2004 et 2015, le loyer moyen, avec une correction de l’impact de l’inflation, a augmenté de 22%. « Les coûts du logement pèsent de plus en plus sur le revenu de nombreux Bruxellois : 50,60 ou même 70% du revenu est consacré au loyer », révèle le baromètre.

Discrimination et abus

Aujourd’hui, environ 45 000 Bruxellois figurent sur une liste d’attente pour un logement social. Il y en a plus que jamais – en 2005 il y en avait encore 30 000. Cependant, le nombre de logements sociaux stagne autour des 39 000. Ce n’est même pas 10% du total de logements à Bruxelles, ce qui est extrêmement peu comparé à d’autres capitales européennes. Et quand on ajoute de nouveaux logements sociaux, il n’est pas rare qu’ils doivent remplacer les exemplaires existants et trop vétustes.

Le temps d’attente pour un logement social s’élève à dix ans en moyenne. Les grandes familles doivent patienter encore plus longtemps. À peine 46% des familles sur la liste d’attente depuis 2005 parce que leur revenu leur donne droit à un logement social, se sont déjà vus attribuer un logement. En attendant, elles doivent se débrouiller sur le marché privé, où les prix ne sont pas régulés.

« Soyons réalistes: nous n’allons pas faire apparaître 40 000 nouveaux logements sociaux comme par magie », explique le parlementaire Fouad Ahidar, dont le parti fait partie de la majorité bruxelloise. « Je l’ai dit à la ministre du Logement : les gens ne peuvent pas vivre dans des plans. Le gouvernement bruxellois propose 6500 nouveaux logements sociaux d’ici la fin de la période gouvernementale en 2019. Comment compte-t-il atteindre cet objectif ? Ce n’est pas clair du tout. Ce ne sont pas les bonnes intentions qui manquent, mais en pratique, c’est une salle d’attente interminable. »

La lenteur de l’état bruxellois a plusieurs causes. Il y a les compétences éparpillées entre le niveau régional et les communes bruxelloises. Il y a la lenteur dont Bruxelles fait preuve pour délivrer les permis de construire, et l’obligation de travailler avec des adjudications publiques. « On estime qu’entre 1995 et 2015, le nombre de Bruxellois a augmenté de 950 000 à 1 200 000 », explique Thibaud De Menten dans son bureau dans le bâtiment bruxellois du syndicat chrétien. « Cette dernière décennie, on a construit une moyenne de 4000 bâtiments par an, dont 90% par le secteur privé. Ensemble, les autorités bruxelloises en construisent 400 par an, dont 100 véritables logements à louer sociaux. C’est beaucoup trop peu. »

Ces dernières années, les promoteurs particuliers ont construit trop d’appartements de luxe. Du coup, il y a une offre excessive dans le segment supérieur du marché et les prix baissent. Le manque d’habitations modestes est énorme. « Et donc les propriétaires peuvent demander ce qu’ils veulent », déclare De Menten. « Les locataires les plus vulnérables en sont les principales victimes. »

« Beaucoup de propriétaires préfèrent ne pas louer à des gens qui vivent d’une indemnité ou d’un salaire minimum, aux mères célibataires, aux femmes voilées, aux familles d’origine étrangère. Ceux qui le font peuvent facilement abuser du désespoir de gens qui ne trouvent pas de logement. » Pour de Menten, il est évident qu’il est question de discrimination et d’abus. « Un rapport de l’Observatoire des Loyers bruxellois le montre noir sur le blanc : pour une chambre délabrée à Bruxelles, on paie presque la même chose que pour un studio de bonne qualité. Parmi les appartements à une chambre, la situation est encore pire : en moyenne, les appartements de mauvaise qualité sont loués plus cher que les meilleurs appartements. »

Afin de lutter contre la discrimination, la ministre Fremault souhaite également consigner quels documents le propriétaire a le droit de demander pour juger des moyens financiers d’un locataire potentiel. Aujourd’hui, certains locataires sont exagérément difficiles, dans le but de refuser certains groupes.

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