On l'oublie un peu vite. Sans Platon, Aristote ou Galilée, point de Bill Gates ou de Larry Page. Car c'est bien le génie des premiers qui a rendu possibles les conquêtes des seconds. L'informatique moderne est un fleuve nourri par deux affluents : celui des mathématiques et celui de la logique. Et pour mieux comprendre où il nous emmène, Luc de Brabandere nous invite à en remonter le cours dans son dernier ouvrage, Homo informatix (1). Expert pour le Boston Consulting Group, ce spécialiste de la créativité possède un double cursus de mathématiques et de philosophie (UCL). Il tente de réconcilier humanisme et numérique.
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On l'oublie un peu vite. Sans Platon, Aristote ou Galilée, point de Bill Gates ou de Larry Page. Car c'est bien le génie des premiers qui a rendu possibles les conquêtes des seconds. L'informatique moderne est un fleuve nourri par deux affluents : celui des mathématiques et celui de la logique. Et pour mieux comprendre où il nous emmène, Luc de Brabandere nous invite à en remonter le cours dans son dernier ouvrage, Homo informatix (1). Expert pour le Boston Consulting Group, ce spécialiste de la créativité possède un double cursus de mathématiques et de philosophie (UCL). Il tente de réconcilier humanisme et numérique. A l'origine de tout, on trouve les mots et les chiffres. Platon privilégiait les chiffres, Aristote, les mots. C'est probablement le désaccord le plus fécond de l'histoire, car ils ont bâti à eux deux l'échiquier sur lequel la pensée se développe encore aujourd'hui. Lorsqu' Aristote théorise la logique, il cherche à atteindre avec les mots la rigueur que permettent les chiffres. Il émet l'hypothèse que ceux-ci sont précis, univoques. Cela s'est révélé, il faut bien le reconnaître, un peu boiteux... Mais ce n'est pas une raison pour opposer mathématiques et philosophie. Quand Platon dit que le monde est divisé en deux, sensible et intelligible, c'est une modélisation. Quand Newton ou Maxwell mettent en équation la chaleur ou la lumière, c'est une modélisation. La démarche est la même. Philosophes et mathématiciens produisent des modèles. La philosophie, en visant la rigueur du raisonnement sans les chiffres, représente un niveau d'abstraction supplémentaire. Plus que jamais. Lorsque j'interviens en entreprise, je commence par dire qu'il existe une partie de l'activité encadrée par des chiffres : l'informatique, la comptabilité, la gestion des stocks... Avec elle, l'exactitude est de mise. Mais il existe une série de concepts comme l'image de marque, l'éthique, la proximité avec le client... avec lesquels il est plus difficile de penser rigoureusement. Réfléchir en philosophe aide à ne pas tomber dans le piège du café du Commerce. Le scénario n'est pas exclu, mais quel échec ce serait ! Si la véritable intelligence artificielle existe un jour, c'est qu'on aura renoncé à utiliser notre esprit critique. Prenons le problème à l'envers : l'intelligence artificielle n'existe pas ! Ou, du moins, je ne l'appelle pas comme ça. Regardez l'ordinateur qui a battu le champion du monde de go. Il ne savait pas qu'il jouait au go. Il n'était pas content d'avoir gagné, il ne sait d'ailleurs pas ce qu'est être content. Si l'on remonte cent cinquante ans en arrière, intelligence s'écrivait au singulier. Etre intelligent, c'était essentiellement être bon en mathématiques ou en logique. Enorme progrès, on écrit depuis quelques dizaines d'années ce mot au pluriel : il y a des intelligences émotionnelle, artistique, de l'espace, etc. Et il serait vain de les comparer. Alors oui, l'IA va constituer un outil incroyable pour résoudre les questions logico-déductives, mais quel paradoxe ! La forme d'intelligence qu'on considérait comme la seule valable il y a cent cinquante ans pourrait bien devenir inutile... Il restera les autres, car l'ordinateur va pouvoir découvrir, mais pas inventer. On ne parle pas ici d'invention, car l'invention, c'est précisément la capacité de sortir de cela. Pour pouvoir penser, il faut oublier. La véritable IA n'existera jamais, car le monde est inconnaissable. C'est l'histoire du philosophe à qui l'on demande : " Que pensez-vous des Espagnols ? " Et qui répond : " Je ne sais pas, je ne les connais pas tous ! " Il n'est pas rationnel d'être à 100 % rationnel, or un ordinateur est à 100 % rationnel. Ce qui intervient dans la pensée inductive, comme l'intuition ou l'imagination, n'est pas programmable. Tout ce qui est répétitif, même sophistiqué, est en voie de mécanisation. Ceux qui tireront leur épingle du jeu seront ceux qui continueront d'ajouter de la valeur. Ce sera vrai du restaurateur, du traducteur... Bref, de tous les métiers relevant de la création. Cela dit, je suis frappé de voir que ni mes enfants ni mes étudiants ne sont tracassés par cela. Il y a de la place aujourd'hui pour des concepts tout à fait nouveaux. Je veux être optimiste. L'informatique va nous débarrasser de choses pas très passionnantes et laisser du temps pour les tâches où la machine ne peut remplacer l'homme. Mais cela nécessitera une profonde réorganisation de la société. Faut-il encore aujourd'hui enseigner la géométrie ou l'algèbre ? Requalifions ce genre de disciplines. Il s'agit de sciences mortes, comme le latin ou le grec sont des langues mortes. Mais c'est utile, et vive les sciences mortes ! Cessons de dire aux enfants qu'ils vont apprendre Pythagore pour avoir du boulot plus tard. Mais plutôt parce que ça fait partie de notre culture, que c'est une école de pensée. Kepler ou Newton n'avaient pas d'ordinateurs. Ils n'avaient que des outils mathématiques. Les maths développent la créativité, elles nous apprennent à réfléchir en effectuant un pas de côté. Dans les sentiers battus, les ordinateurs seront toujours meilleurs que nous. Il manque aujourd'hui un courant de pensée suffisamment costaud pour influencer les acteurs du numérique. Il n'y a personne pour jouer les arbitres. Lorsque les Etats délaissent ce rôle qui leur incombe, on voit les Gafa (NDLR : l'acronyme Gafa désigne quatre des entreprises les plus puissantes du monde de l'Internet : Google, Apple, Facebook et Amazon) s'engouffrer dans les brèches pour optimiser, par exemple, leur fiscalité. Or, la fiscalité, c'est déjà un sous-ensemble de la démocratie. On laisse faire des entrepreneurs qui considèrent que les Etats ne servent à rien, qu'ils pourraient être remplacés par des réseaux sociaux. Mais la démocratie n'est pas une somme de sondages et de tweets ! Le quasi-monopole des Gafa et l'opacité de leurs algorithmes font peser une menace existentielle sur notre société. L'humanisme numérique consisterait à recréer, comme cela avait été fait après-guerre, un corpus de principes de long terme adaptés aux enjeux actuels. Après tout, le Code de la route est arrivé bien des années après les premières automobiles. Mais il ne faudrait pas attendre trop longtemps pour créer un code d'Internet, car tout va désormais beaucoup plus vite. (1) Homo informatix, par Luc de Brabandere, éd. Le Pommier, 135 p. Entretien : Matthieu Scherrer