Selon vous, quel est le chantier prioritaire à mener pour améliorer la couverture vaccinale ?
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Selon vous, quel est le chantier prioritaire à mener pour améliorer la couverture vaccinale ? Charlotte Martin: Le plus urgent concerne l'éducation à la santé. Il n'y a aucune éducation à la vaccination et à son rôle en cours de scolarité. A la sortie, les élèves n'ont aucun bagage scientifique sur le sujet. La population dans son ensemble manque d'une solide culture en santé publique. C'est ainsi qu'on laisse le terrain vierge de connaissances aux antivaccins pour y semer des doutes et des théories du complot. Dans les pays scandinaves, l'utilité de la vaccination est intégrée aux programmes d'éducation sanitaire à la maternelle, à l'école, au collège. Yves Van Laethem : On a une vraie filière qui marche très bien avec les tout-petits. Mais dès qu'on n'est plus dans une structure systématisée telle que l'ONE, le bât blesse. Ainsi, la médecine scolaire se montre relativement molle. Elle se veut une douce conseillère et ne se révèle pas partout efficace de la même manière. Si par exemple des parents ne communiquent pas les pages vaccination du carnet de santé, elle se contente gentiment de les relancer par un courrier, peut-être deux. Ch. M. : La vaccination n'est possible que si les parents ont préalablement marqué leur accord. Un feu vert que le médecin scolaire sollicite deux, trois jours avant la piqûre. Prises de cours, des familles qui doutent vont préférer refuser. Certaines l'oublient volontairement par conviction antivaccinale. D'autres choisissent de le faire chez leur généraliste, puis oublient. Le modèle flamand me semble plus pertinent, plus simple. La vaccination est imposée à tous dans le cadre scolaire, sauf avis contraire des familles. Concrètement, les parents reçoivent au début de chaque rentrée scolaire un document unique, qu'ils signent une fois pour toutes. Vous critiquez sévèrement la faible formation en vaccinologie dans le cursus des études médicales. Y. V. L. : Les médecins ne sont pas bien formés à la vaccination. Dans le cursus médical, leur formation demeure embryonnaire et varie d'une université à l'autre. Il faut revoir l'enseignement universitaire et postuniversitaire qui me semble ici pris en défaut. Or, étant donné leur rôle pivot dans la vaccination de la population, il est indispensable de bien former les futurs médecins et de continuer ensuite à les informer. Les médecins et les personnels soignants ne se comportent pas toujours de façon exemplaire et responsable. Y. V. L.: Sans doute, dans certains cas, font-ils aussi preuve de négligence. Ainsi, contre la grippe saisonnière, ils rechignent à donner l'exemple, quitte à transmettre le virus : environ 30 %, parfois moins, se vaccineraient. Ils se montrent parfois eux-mêmes réticents sur le bien-fondé de certains vaccins. Or, quand le corps médical prône la vaccination, l'adhésion aux vaccins augmente. Il faut donc aussi faire un travail de conviction parmi eux, et sans doute les mieux placés pour le faire sont leurs confrères. Ch. M.: Eux-mêmes ne sont plus familiers de ces maladies rares et nombre d'entre eux sont trop jeunes pour en avoir observé dans leur pratique professionnelle. J'ai eu aussi beaucoup de mal à reconnaître une rougeole . J'en connaissais la description et je n'en avais observé que dans les livres. Faut-il faciliter le parcours vaccinal, multiplier les opportunités de vaccination ? Y. V. L.: Aujourd'hui, le parcours de vaccination est trop lourd : il faut se rendre chez son médecin pour obtenir une prescription, retirer le vaccin à la pharmacie, puis retourner voir son médecin pour l'injection. Ces trois étapes doivent être réduites, par exemple en autorisant les pharmaciens à injecter certains vaccins. Cela se pratique déjà dans d'autres pays, en Irlande, aux Etats-Unis... Les médecins y voient une incursion dans leur pré carré. Mais, sous l'impulsion de la ministre de la Santé, un début de dynamique prometteur se dessine : on constate que les pharmaciens commencent à jouer un rôle de prévention plus grand. Ch. M.: Faciliter le parcours vaccinal passe aussi par l'instauration d'une base de données nationale, dans la mesure où la mauvaise connaissance du statut vaccinal est un obstacle à l'optimisation de la couverture vaccinale. On a un vrai souci de traçabilité : les systèmes informatiques, qui diffèrent selon les Communautés, ne nous permettent pas d'avoir une vision complète. Le flou règne en maître. Pour y remédier, un carnet de vaccination électronique entièrement personnalisé ne doit-il pas voir le jour ? Y. V. L.: C'est une affaire qui traîne. Sa mise en place progresse peu. L'application n'est pas à espérer demain, au vu des déboires du dossier médical personnel, auquel le carnet de vaccination serait associé. Il connaît un démarrage pénible. Il se heurte aussi au souci du respect de la vie privée. Les autorités sanitaires ne se montrent-elles pas suffisamment proactives ? Y. V. L.: Les pouvoirs publics ont baissé la garde ces dernières années, je dirais même depuis dix, quinze ans, sur l'intérêt de la vaccination. On ne voit plus de campagnes publiques d'information et de promotion en faveur de la vaccination. Leur impact est pourtant démontré. Après une campagne, l'adhésion augmente. Ce fut ainsi le cas du vaccin à pneumocoques. Les "no vax" recourent à un discours simpliste. En face, l'argumentaire scientifique, complexe, peine à se faire entendre. Y. V. L.: Il faut que l'on soit plus pédagogue. On pourrait tout à fait imaginer des campagnes, à l'image de pubs Aldi qui disent : " Nos produits sont tout aussi bons. Vous ne nous croyez pas ? Allez voir nos tests. " On doit marteler des messages forts, simples, et renvoyer aux sources d'informations indépendantes et scientifiques. Ch. M.:La prévention demeure tout à fait négligée. La question a été abandonnée aux militants " no vax ", plus dynamiques que les sites publics. Il faut reprendre la main sur la communication. Or, aujourd'hui, le site géré par les autorités sanitaires apparaît en 42e position à l'issue d'une recherche sur la vaccination ! En France, les pouvoirs publics ont finalement payé pour bénéficier d'un meilleur référencement de leurs sites sur Google. Pour pallier ce manque de visibilité, les Etats-Unis misent à fond sur une communication moderne. Ils animent des chaînes YouTube, produisent des podcasts sur l'histoire des maladies, bref, ils sont là où se passent les discussions. On doit être en mesure d'apporter des messages rationnels et scientifiques en flux constant, sans quoi la communication vaccino-sceptique prendra le dessus. Y. V. L. : La fameuse histoire belge... On confie le préventif aux Communautés, le curatif au fédéral. Les autorités sanitaires se montreraient sans doute plus réactives si la santé était gérée de façon globale.