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Jan Rabaey (61) nous montre sur son bureau un appareil qui est désormais dans des millions de foyers: un iPad. Ou du moins une version plus lourde et plus primitive de la très populaire tablette, mais la ressemblance est frappante. Il n'a pourtant pas eu la moindre reconnaissance pour cela. Tout au plus de temps à autre son nom apparaît dans la presse comme étant le "père spirituel de l'iPad". Une maigre consolation, mais dans le fond, cet ingénieur originaire de Veurne n'en a cure. "J'aime ce que je fais", dit-il simplement. Il s'occupe de projets qui intéressent jusqu'à Google et Amazon: des ordinateurs capables de penser de façon organique, contrairement aux appareils actuels qui se basent sur des algorithmes et qui sont programmés à l'avance. Cela devrait donner des ordinateurs plus efficients et qui travaillent de façon moins limitée. "C'est the next big thing" nous avoue-t-il. C'est un véritable moulin à paroles: il passe des electroceuticals, de l'électronique qui aide les personnes qui ont un problème médical, à la neural dust, des minuscules implants qui doivent aider le cerveau à communiquer avec une machine ou une prothèse. Un moment d'inattention suffit pour ne plus rien comprendre. Rabaey est à la tête de deux centres de recherches à Berkeley. Le Wireless Research Center et le Ubiquitous Swarm Lab. Il est ici depuis plus de trente ans. Il est venu en Californie directement après ses études d'ingénieur électronique à la KULeuven. Il est revenu deux ans en Belgique pour être directeur de la recherche chez IMEC avant de retourner aux USA pour y rester. "Je pouvais à l'époque choisir entre Berkeley et Stanford. Je trouvais que Berkeley était plus l'endroit où tout se passait. C'est une université qui prône l'interdisciplinarité. Toutes les sections de cette université sont dans le top 10 des meilleures universités des États-Unis. Toutes nos sections d'ingénieries sont dans le top 3. Vous aviez donc toutes les raisons de rester ici...JAN RABAEY: (hoche la tête) J'ai connu ma femme ici et le temps y est formidable. Je ne veux plus retourner en Belgique. Surtout qu'ici, à la Silicon Valley, je suis en contact avec des ingénieurs et des chercheurs qui sont les meilleurs dans leur domaine. C'est fantastique. Ici, contrairement à l'Europe, ce sont les entreprises qui fournissent les fonds et ces dernières en veulent logiquement pour leur argent. Elles souhaitent que l'on travaille à quelque chose de relevant. Et vous trouvez ça grave ? Non, au contraire: cela maintient les pieds au sol. Je dois chaque année convaincre nos sponsors de ce que nous faisons. Cela fait partie du travail. J'ai cependant beaucoup de liberté comme chercheur. Qu'est-ce qui vous occupe en ce moment ? Les swarms: un réseau d'appareils locaux communicant entre eux et qui pousse de façon organique. Notre manière de traiter la technologie va changer radicalement d'ici peu. La technologie va se rapprocher de nous. Nous travaillons aujourd'hui avec des smartphones dans lequel on retrouve toute sorte de capteurs et de technologies. Avec des écrans tactiles, des claviers, etc. De bien meilleures interfaces existent pour ça et qui permettraient de se passer d'iPhone. Amazon a par exemple l'Echo Box qui permet de faire des commandes vocales ou demander des informations. On peut aussi mettre un écran dans des lunettes et le clavier dans un bracelet, les deux communiquant entre eux. On peut aussi faire communiquer son vélo avec son corps. C'est ça le futur. Notre peau est en fait un seul et grand capteur. On peut l'utiliser. Comme le fait l'Apple Watch qui vibre pour vous prévenir. Mais ce n'est qu'une application très primitive, il existe beaucoup d'autres possibilités. La technologie se rapproche de notre corps au point de même d'y rentrer. On peut utiliser certains neurones de notre cerveau comme moyen d'interaction. Il serait aussi possible de créer de nouveau sens via la vision infrarouge ou en se plaçant sur d'autres ondes afin d'élargir le spectre. On pourrait aussi balayer l'espace en continu comme le font les chauves-souris. De cette façon on enrichirait notre façon d'affronter la réalité. C'est ce que j'appelle l'human intranet.Cela semble spectaculaire. Il y a aussi des applications plus pratiques ? Ah oui ! Surtout dans le secteur médical. Pour des gens avec une prothèse, cela permet de connecter leur cerveau à celle-ci pour améliorer leur qualité de vie. On peut aussi faire bouger des membres paralysés grâce à des exosquelettes. Il existe des implants du cerveau avec 64 capteurs et dont les signaux sont récoltés via une puce pour être renvoyé par une antenne au cerveau. Il est possible de faire bouger des paraplégiques ou encore ceux qui ont souffert d'une attaque. Nous testons aussi des gens qui ont un traumatic stress disorder ou une dépression. On appelle ça des Electroceuticals. Dans les cas de Parkinson les plus graves, on peut introduire de petites électrodes dans le thalamus. On a obtenu des résultats spectaculaires. Quelqu'un qui n'arrivait plus à se lever pouvait à nouveau se bouger normalement. Lorsqu'on éteint le mécanisme, le patient retombe comme une poupée désarticulée. Et ce n'est pas plus que pousser un bouton? Il s'agit d'outrepasser le circuit dans le cerveau. Simple. Toutes ces choses sont possibles, mais l'on doit se demander si le système est suffisamment robuste et sûr. Et surtout comment est-il possible de le faire fonctionner sur du long terme. Il y a encore beaucoup d'obstacles qui ne sont pas techniques, mais d'ordre sécuritaire et de la protection de la vie privée. Tout le monde n'est pas disposé à suivre les avancées technologiques.Les réactions des gens sont imprévisibles. Certaines choses sont très facilement acceptées, même si cela signifie que la personne perde beaucoup d'intimités, alors que d'autres sont des réelles pierres d'achoppement. On ne peut passer outre le débat sociétal. Et cela vaut aussi pour nous. Ce que nous faisons n'est pas que technologique. Nous aussi nous nous questionnons. Ces questions de fond sont des questions que tout un chacun devrait se poser. Que pensez-vous des chercheurs, qui comme Stephen Hawking préviennent des dangers liés à l'intelligence artificielle ? J'ai du mal avec ça. Je crois que ça se base sur une idée un peu naïve de la technologie et de l'intelligence artificielle. Je ne vois pas l'intelligence artificielle exister par elle-même. C'est toujours complémentaire à ce que nous faisons. Nous améliorons avec l'aide des technologies et l'intelligence artificielle. Cela m'étonnerait que la technologie soit un jour autonome. À l'heure actuelle, on n'en prend d'ailleurs pas le chemin. Je vois bien plus d'opportunité que de dangers. Et si vraiment ces choses devaient devenir meilleures que nous et bien c'est peut-être la prochaine étape dans l'évolution. Cela veut dire que nous sommes en train de créer une nouvelle espèce humaine. So what?Mais on est encore loin du compte. Beaucoup de ces gens pensent que la technologie peut être une évolution sans fin. Raymond Kurzweil, un chercheur qui travaille pour Google, et d'autres pensent cela. Mais il y a des limites. Surtout d'un point de vue énergétique. Je n'y crois pas. Vous pensez pourtant que la technologie peut modifier notre rapport au monde en nous rajoutant par exemple des sens supplémentaires. Oui. C'est plus logique que ça n'y paraît. C'est le propre de l'homme de vouloir s'améliorer. On peut aujourd'hui se faire corriger les yeux aux lasers pour mieux voir. Des joueurs de golf le font pour voir mieux que l'homme lambda. Nous nous changeons déjà par le fait que nous avons toujours un GSM à portée de main. C'est un peu comme si on avait une mémoire externe. Même avec un simple vélo, on change déjà notre rapport au monde et à la réalité. Dans le fond, nous ne faisons que ce que nous avons toujours fait. Seulement, dans ce cas-ci, l'impact est important, c'est vrai. Cependant le but n'est pas d'éluder les questions sociétales. Nous rapprochons des cyborgs: ces êtres mi-homme, mi-robot. Oui (sourire). Et on peut même aller encore plus loin. En créant des ajustements qui pourraient être introduits sur le corps sans que ce soit trop douloureux. À la manière d'un tatouage. En plaçant par exemple une puce qui modifie notre manière d'appréhender la réalité. On pourrait permettre une communication directe entre différents cerveaux. Cela peut sembler complètement fou, mais c'est possible. Nous pouvons désormais agir sur les capacités motrices et sensitives du cerveau. Par contre, nous n'en sommes pas aussi avancés dans le domaine cognitif. La frontière entre la réalité et la cyberréalité s'estompe. En effet. J'ai un jour parlé avec le CEO d'une compagnie qui s'occupait de technologies immersives, des technologies qui plongent l'homme dans une autre réalité. Il m'a dit "en fait, nous ne savons déjà plus si nous sommes dans la réalité ou pas." Nous avons déjà "piraté" le cerveau d'une mite. Mais il lui restait encore de la volonté et parfois elle se rebellait. Nous lui avons alors placé un mini-écran devant les yeux, grâce auquel nous avons pu la diriger comme bon nous semblait. L'insecte était proprement hacké. Encore une fois, ce genre de chose fait naître de nombreuses questions et nous nous devons d'y trouver des réponses. Car les technologies avancent de plus en plus vite. C'est à la société de déterminer jusqu'où on peut aller. Vos idées semblent parfois sortir tout droit d'un livre de science-fiction. Est-ce bien le cas? Je dévore les livres de science-fiction. Il y a beaucoup de brols, mais aussi des choses grandioses. Des livres qui me font dire : est-ce possible ? Et si oui qu'est-ce que je peux en faire ? Peter Hamilton a par exemple décrit dans un roman l'idée d'un tatouage organique qui rend possible une certaine interaction avec les technologies. J'ai trouvé ça très intéressant. Cela m'a aussi directement fait penser plus loin. Où en est-on ? Comment miniaturiser cela ?Vernor Vinge (un auteur de livre de mathématique) a écrit lors de la dernière décennie un livre sur de petits senseurs qui se baladent et forment un réseau. C'est The Internet of Things dont tout le monde parle aujourd'hui.Dominique Soenens