"Vélocipède " ? Oublié. " Motocyclette " ? Disparu. " Taximètre " ? Volatilisé. " Vélo ", " moto " et " taxi " les ont remplacés. On ne s'en rend pas toujours compte mais les syllabes tombées au champ d'honneur de la langue française sont innombrables. Il faut dire que nous les utilisons tous, ces vocables résultant d'une abréviation. " Météo ", " radio ", " photo ", " pneu ", " kilo " et tant d'autres : un numéro entier du Vif/L'Express ne suffirait pas à les citer de façon exhaustive.
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"Vélocipède " ? Oublié. " Motocyclette " ? Disparu. " Taximètre " ? Volatilisé. " Vélo ", " moto " et " taxi " les ont remplacés. On ne s'en rend pas toujours compte mais les syllabes tombées au champ d'honneur de la langue française sont innombrables. Il faut dire que nous les utilisons tous, ces vocables résultant d'une abréviation. " Météo ", " radio ", " photo ", " pneu ", " kilo " et tant d'autres : un numéro entier du Vif/L'Express ne suffirait pas à les citer de façon exhaustive. Ce drôle de phénomène porte un nom savant : la troncation, soit " l'abrégement d'un mot par la suppression d'une ou de plusieurs syllabes ", que le sagace et facétieux observateur du français Bernard Cerquiglini a eu l'excellente idée d'étudier de plus près dans un ouvrage récent : Parlez-vous tronqué ? (1) Superbe intuition, surgie en Tunisie le jour où le premier conseiller de la très officielle et très conventionnelle ambassade de France lui lança : " L'ambass va vous recevoir dans quelques brèves minutes. " L'ambass ! L'anecdote est révélatrice. Tout le monde, désormais, a tendance à privilégier les mots brefs. On parle court dans l'administration (" dir cab "), les médias (" conf de rédac ", " micro "), mais aussi dans l'informatique (" ordi ") et la santé (" gynéco ", " ophtalmo "). Les politiques en raffolent, des gauchos aux fachos, en passant par les écolos et les socialos. On parle court dans les écoles (" exam "), dans les maisons de retraite (" formid ", " impec' "), dans les cafés (" déca ", " calva "), dans les banlieues (" sans dèc ", " cas soss ").Si Bernard Cerquiglini était paresseux et sans talent, il se serait contenté de dresser des listes de ce curieux vocabulaire. Fort heureusement, il a également pris soin d'en mesurer l'ampleur et d'en décortiquer les règles. L'ampleur ? C'est bien simple. Le processus est en pleine expansion. Certes, la tendance à la réduction n'est pas nouvelle (" champ' " pour " champagne " est attesté dès 1857, " diam' " pour " diamant " en 1877), mais elle s'accélère et touche désormais tous les registres de la langue, qu'il s'agisse des substantifs (" clim ", " coef ", " expat ", " gym ", " occase ", " perm ", " pull ", " provoc "), des adjectifs (" réac ", " sensass "), des mots étrangers (" foot ", " bad "), des noms propres, surtout en France (" Sarko ", " Saint-Ex "), des mots composés (" sous-off ", " beauf "), sans oublier les locutions (" bon app' ", " comme d'hab' "). Les règles ? Citons les deux principales. Un : nous préférons cent fois supprimer la fin des mots (apocope) que leur début (aphérèse). On trouve bien ici et là quelques contre-exemples (" Ricain " pour " Américain ", " bus " pour " autobus "), mais ils sont rares et, pour la plupart, datés : " pitaine " (capitaine) fleure bon son xixe siècle. Cette disette s'explique : le radical étant souvent placé au début du mot, le retirer rend le résultat incompréhensible. Allez savoir que " leur " signifie " contrôleur " et " cré ", " sacré "... L'aphérèse étant peu efficace, c'est donc l'apocope qui l'a emporté. Mais pas n'importe quelle apocope, et là se situe la deuxième règle et la principale trouvaille du Pr Cerquiglini. " Nous privilégions, dit-il, les mots se terminant par une consonne que l'on entend. " Les exemples sont légion. On est ainsi passé de " saxophone " à " saxo ", puis à " sax " ; de " fanatique " à " fana ", puis à " fan " ; de " maximum " à " maxi ", puis à " max " ; d'" anarchiste " à " anarcho ", puis à " anar ". Plus frappant encore : ce n'est pas toujours la volonté de faire court qui l'emporte mais bien celle de terminer par une consonne qui claque. " Provocation " était devenue " provo " ? On est repassé à " provoc ". " Association avait donné " asso " ? On dit maintenant " assoss ". " Instituteur " avait été abrégé en " insti " ? C'est désormais " instit ". Bernard Cerquiglini n'appartient pas au clan des puristes larmoyant sur un français " originel " qui serait en train de disparaître. En bon linguiste, il sait que le propre d'une langue est d'évoluer (à défaut, on parlerait encore latin). Il sait aussi qu'il existe plusieurs français, qui varient selon les époques, les régions, les milieux sociaux et même les heures de la journée (un avocat ne parle pas de la même manière dans un tribunal et en famille). Aussi prend-il soin de le rappeler : il s'agit pour lui non pas de stigmatiser ou de faire l'éloge des troncations mais de les analyser avec rigueur afin d'en déterminer les règles. De fait, la " jivarosation " du français - par allusion à ce peuple amérindien qui fut longtemps adepte des réductions de têtes - ne s'effectue pas n'importe comment. Non seulement elle a une grammaire, mais elle a aussi une fonction, et même deux. La première consiste à cultiver l'entre-soi. L'abréviation a pour vertu de créer de la connivence à l'intérieur d'un groupe et d'en exclure les autres. C'est pourquoi elle est utilisée aussi bien par les truands (une " kalach ") que par les intellectuels (l'" amphi "). Une caractéristique qui permet au passage de surmonter le risque d'homonymie, apparent point faible de ces abréviations. Dans les faits, le risque de confusion est mineur. Dans un hôpital, une " perf " désigne une perfusion, pas un perfecto ni une performance ! Ce recours aux abréviations satisfait aussi notre goût du moindre effort. Pas de jugement moral, surtout ! Ce penchant se vérifie dans toutes les langues et à toutes les époques car il répond à un besoin. On y pense rarement, mais parler est aussi une activité musculaire, que l'homme, depuis son origine, cherche à rendre moins malaisée. C'est ainsi que le mois d'août se dit désormais " oute " et non plus " a-out ". Au fond, les troncations ne sont qu'une des variantes de ce processus éternel qui consiste à simplifier autant que possible la prononciation. Les abrègements ont un dernier avantage, et non des moindres pour qui a conscience des rapports de domination entre les langues. Par leur concision, ils permettent au français de mieux rivaliser avec l'anglais, dont la brièveté est souvent mise en avant pour justifier le recours aux anglicismes. La publicité (la pub !), toujours à la recherche d'efficacité, ne s'y est pas trompée.Pour toutes ces raisons, Bernard Cerquiglini en prend le pari : la troncation va encore s'amplifier et continuer à modifier très sensiblement la langue française. Parole de prof !Par Michel Feltin-Palas.