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Jean-Michel Longneaux est docteur en philosophie, chargé de cours à l'UNamur, conseiller en éthique dans le monde de la santé et rédacteur en chef de la revue Ethica Clinica. Il vient de publier Finitude, solitude, incertitude (1), un essai éclairant sur le processus de deuil, après le décès d'un proche, l'échec d'un projet ou la perte d'un emploi. La crise du coronavirus nous confrontant à la mort d'êtres humains et peut-être aussi à celle d'un modèle de société, le regard du chercheur est utile pour mieux les appréhender. " Notre culture ne pense pas le deuil ", écrivez-vous. Comment l'expliquer ? Globalement, nous partageons en Occident une représentation de l'existence qui est celle de l'épanouissement de soi. Elle ne laisse pas de place à la perte, à la souffrance ou à l'échec. Du coup, quand la réalité nous rattrape, nous nous retrouvons démunis. C'est le cas avec la crise du coronavirus. Les trois grands récits à travers lesquels nous pensons la vie sont comme suspendus. La science semble incapable de nous dire comment faire face à la maladie. L'économie est à l'arrêt sans que nous sachions qui va payer la facture. Et la justice, censée protéger les libertés, adopte un discours sécuritaire... La situation que nous vivons nous apparaît en dehors de la normalité. Or, nous faisons partie du monde. Nous sommes vulnérables. Et une épidémie fait partie des réalités auxquelles nous pouvons être confrontés. Vous rappelez que " se croire autonome, c'est vivre dans l'ignorance de ses dépendances ". Cette crise nous renvoie à nos dépendances, notamment à l'égard du personnel de santé. Quel impact cette prise de conscience peut-elle avoir ? Tout à coup, deux dépendances sont révélées avec la crise. Un, elle nous rappelle que nous sommes dépendants du monde. Nous le savons mais nous n'aimons pas trop y penser. C'est toute la question de l'environnement qui est réagitée depuis quelques années. Deux, nous sommes dépendants des autres êtres humains. Face à ce rappel de la réalité, deux possibilités s'offriront à nous une fois la crise surmontée. Soit on oublie, on reprend sa vie comme avant parce qu'on se persuade qu'en période normale, nous sommes quand même des êtres autonomes. Soit on fait son deuil de l'idéologie de l'individu qui nous rend aveugles à ce que nous sommes réellement, à savoir des êtres interdépendants. Dans le jargon des philosophes, on parle de finitude humaine, c'est-à-dire le fait de ne pas se suffire à soi-même. Non seulement nous sommes voués à mourir mais de surcroît, le temps de notre vie, nous dépendons de l'environnement et des autres. Plus on est à l'aise avec cette finitude, moins on en souffre, plus on se donne des chances d'être heureux. La crise actuelle peut être une occasion de s'ouvrir à cette dimension de notre existence. Le deuil peut-il nous apprendre une certaine forme d'humilité ? Dans tout ce que nous sommes capables de faire à travers nos outils ou nos savoirs, nous devons être lucides et accepter que nous ne résoudrons jamais tout. Quand on intègre sa finitude, il nous apparaît normal de vivre avec des personnes qui ne pensent pas et n'agissent pas comme nous. Quand, au contraire, on est habité par un sentiment de toute-puissance, tous ceux qui ne pensent pas comme nous deviennent insupportables, sont soit des imbéciles, soit des ennemis à combattre. Mais attention, l'humilité ne s'assimile pas à une tiédeur dans la vie. Elle permet d'aller le plus loin possible dans tout ce que nous sommes capables de faire tout en reconnaissant qu'il y a une limite à cette faculté. Quand certains membres des personnels de santé, comme cela semble avoir été le cas en Italie, en arrivent à devoir choisir entre les patients qu'ils vont pouvoir sauver et ceux qu'ils vont devoir sacrifier, le coup psychologique n'est-il pas énorme ? Là, on entre dans ce qu'on appelle l'éthique médicale. Plus vous êtes persuadé que la médecine est toute-puissante, que vous devez être capable de sauver les gens et que ceux-ci ne peuvent pas mourir pour un " bête " virus, plus les échecs et donc les décès qu'il faut constater sont vécus comme des blessures insurmontables. Vous nourrissez de la culpabilité. Il faut au contraire pouvoir accepter que la médecine a ses limites tant en matière de savoirs que de moyens, ce qui est normal. Et qu'en tant que soignant, vous ne pouvez pas avoir la prétention de sauver tout le monde. Les urgentistes le savent très bien parce que c'est leur quotidien. La responsabilité des soignants n'est pas de jouer aux héros et de se flageller parce qu'ils n'y arrivent pas. Elle est de réaliser le plus grand bien possible tout en sachant qu'ils ne pourront pas prodiguer tout le bien qu'ils voudraient réaliser. On ne peut pas toujours être dans la morale qui voudrait que l'on fasse systématiquement le bien, jamais le mal. Tout le monde n'arrive pas à prendre conscience de ses limites. C'est terriblement dur. Il faut aussi respecter cette difficulté. On peut comprendre que des soignants décrochent, s'effondrent ou cherchent un bouc émissaire... Il y a évidemment des responsabilités à pointer en dehors du système de santé. Il faudra les déterminer. Mais maintenant, si on ne cesse de dénoncer les politiques, l'industrie pharmaceutique ou les Chinois, on entretient l'illusion que sans cela, on aurait pu être tout-puissant. L'impossibilité d'être aux côtés du proche hospitalisé et de tenir des obsèques comme on le ferait en temps normal ne complique-t-elle pas la volonté de faire le deuil de la personne disparue ? C'est un risque. Mais on peut se montrer optimiste. Une fois le confinement terminé, les parents confrontés à un décès pourront poser les gestes voulus. Vivre son deuil et le ritualiser sera redevenu possible. En attendant, d'après ce qu'on peut lire, les personnes inventent de petits rituels à distance, par des moyens techniques ou des gestes symboliques. Elles ne sont pas entièrement démunies. Même s'il est vrai que, pour l'instant, elles doivent d'une certaine façon faire le deuil de leur deuil. Dans certains cas, le refus d'être empêché de vivre son deuil entraînera des réactions diverses, soit le déni, soit la colère et la violence, soit, hypothèse peut-être la plus embêtante, l'effondrement sur le mode " je ne fais pas ce que je dois faire, ma vie n'a plus de sens ". La peur est à l'origine de nos valeurs, expliquez-vous. Celle que nous ressentons en ce moment confortera- t-elle nos valeurs actuelles ou en fera- t-elle naître de nouvelles ? Des nouvelles valeurs, je n'en sais rien. Nietzsche a déterminé que nous accordons de la valeur à ce qui nous rassure. Derrière ce que nous appelons le bien, on retrouve l'amour, le pardon, la miséricorde, la gentillesse, soit des valeurs qui ont effectivement toutes pour vertu de nous faire plaisir et de nous garantir que le monde sera paisible. Et ce que nous disons être le mal est ce qui nous fait peur, la méchanceté, la violence... Pourtant, elles appartiennent aussi à la vie. Le risque est que pour nous rassurer, nous soyons prêts à accepter n'importe quoi. On peut imaginer un pouvoir qui soit plus contrôlant pour soi-disant anticiper une prochaine épidémie. Si cela nous rassure, nous serons tentés de dire que c'est génial et que les politiques ont pris leurs responsabilités. Or, c'est une servitude à laquelle nous aurons donné un blanc-seing. N'est-ce pas la tentation du modèle chinois ? Cela fait penser à cela. Certains affirment que le pouvoir en Occident est en train de recopier à sa manière le système autoritaire chinois. Je ne le pense pas. L'urgence sanitaire est là. Mais il est vrai que même avec les meilleures intentions du monde, une telle tendance pourrait se banaliser. Dans l'opposition contemporaine entre la sécurité et la liberté, faisons en sorte que la liberté ne soit pas sacrifiée sous le couvert de la sécurité qui rassure. Cela nous oblige à dépasser nos peurs plutôt que de les fuir ou de les étouffer. C'est un enjeu pour l'après-crise. On pourrait imaginer que la crise débouche sur une nouvelle conception des rapport à soi, aux autres et au monde. Mais il ne faut pas trop rêver. La crainte est que la logique de la peur l'emporte avec plus de contrôle sous couvert de protection de la population et qu'on assiste à une fuite en avant sur le même modèle de société pour rattraper le temps perdu. On voit aussi une opposition entre les partisans de la priorité donnée à la sauvegarde de l'économie et les défenseurs de l'impératif de santé. Comment vous situez-vous par rapport à ce débat ? On peut parler de cynisme quand ceux qui optent pour la priorité à l'économie défendent aussi leurs propres intérêts. C'est inacceptable. Mais on peut voir le problème à un autre niveau, autour précisément de l'acceptation de la finitude que j'évoquais plus haut. Evidemment, il faut sauver les gens. La vie n'a pas de prix. Elle doit être privilégiée. Mais on se rend compte aussi que pour pouvoir soigner des gens, il faut que les moyens suivent. Donc, tout miser sur la santé au détriment d'une certaine économie qui permet de continuer à assurer les soins, c'est se condamner à ne plus avoir les moyens de sauver les vies qu'on prétend vouloir préserver. C'est la responsabilité des politiques d'à la fois assurer la survie du plus grand nombre de malades et de faire en sorte que l'économie ne soit pas sacrifiée pour qu'elle continue à produire des soins, des tests pour les patients. On est dans l'entre-deux. Je travaille dans les hôpitaux, notamment avec des gestionnaires et des soignants. Certains pensent que les gestionnaires sont des salauds et qu'ils ne pensent qu'à leurs sous. Mais sans cet argent, pas de salaires et pas d'hôpital qui tourne. Il faut être réaliste.