On dit des personnes victimes d'une addiction qu'elles n'ont qu'à s'en prendre à elles-mêmes, manquent de caractère, sont victimes de leurs mauvaises fréquentations. Cette conviction reste largement répandue, mais le DSM 5 (le manuel diagnostique des troubles psychiatriques) est formel : l'addiction est une vraie maladie, qui se développe sous l'effet d'une combinaison de (très) nombreux facteurs qui ne dépendent pas tous de nous. Spécialiste des addictions et chef du service de psychiatrie de l'UZ Brussel, Frieda Matthys veut mieux faire connaître cette problématique pour réduire la stigmatisation sociale qui l'entoure, mais aussi pour faire prendre conscience aux personnes non dépendantes de leurs propres vulnérabilités.
...

On dit des personnes victimes d'une addiction qu'elles n'ont qu'à s'en prendre à elles-mêmes, manquent de caractère, sont victimes de leurs mauvaises fréquentations. Cette conviction reste largement répandue, mais le DSM 5 (le manuel diagnostique des troubles psychiatriques) est formel : l'addiction est une vraie maladie, qui se développe sous l'effet d'une combinaison de (très) nombreux facteurs qui ne dépendent pas tous de nous. Spécialiste des addictions et chef du service de psychiatrie de l'UZ Brussel, Frieda Matthys veut mieux faire connaître cette problématique pour réduire la stigmatisation sociale qui l'entoure, mais aussi pour faire prendre conscience aux personnes non dépendantes de leurs propres vulnérabilités. De nombreuses personnes ont glissé dans la dépendance au cours d'une période difficile - après avoir perdu leur conjoint, leur emploi ou leur maison, par exemple, ou après une grave maladie, un traumatisme ponctuel (accident, agression, attentat...) ou des expériences douloureuses répétées (abus sexuels, violence conjugale...), dans l'espoir de soulager leurs souffrances. Les autres leur lancent parfois sur un ton de reproche qu'ils ont eux aussi subi des traumatismes et des coups durs, mais sans pour autant sombrer dans l'abus d'alcool (ou d'une autre drogue). " . Seules 10 % des personnes victimes d'un traumatisme développeront un syndrome de stress post-traumatique, et il en va de même des addictions : ce qui compte, ce n'est pas seulement ce que l'on a subi, mais aussi la manière dont on y réagit, insiste le Dr Matthys . Cette réaction peut différer fortement d'un individu à l'autre, parce qu'elle dépend de la combinaison de très nombreux facteurs : patrimoine génétique, expériences personnelles (dès la toute petite enfance), éducation, âge, vulnérabilité psychologique, accès aux substances, etc. " " Les différences génétiques à elles seules induisent déjà un risque d'addiction variable d'une personne à l'autre, illustre la spécialiste. Certaines souffrent par exemple d'un déficit en aldéhyde déshydrogénase, une enzyme nécessaire à la dégradation de l'alcool, et se sentent très mal après quelques verres. Ce n'est évidemment pas très agréable, mais cela limite sensiblement le risque d'abus. D'autres sont capables d'enchaîner les bières sans devenir particulièrement fatiguées ou éméchées parce qu'elles n'ont qu'une faible réponse à l'alcool... et chez elles, le risque est multiplié par un facteur de quatre à six. " La personnalité aussi contribue à déterminer le risque de dépendance. " Les personnes impulsives ou sans cesse en quête de nouveauté sont par exemple plus vulnérables, tout comme les personnes anxieuses ou sujettes aux sautes d'humeur. " De quoi expliquer ne fût-ce qu'en partie pourquoi les personnes atteintes de certains troubles psychiatriques sont aussi plus sensibles aux addictions. " C'est notamment le cas des patients bipolaires (autrefois appelés maniaco-dépressifs) : au cours des phases de manie, ils veulent aller toujours plus haut, comme (au sens figuré mais parfois aussi au sens propre) sous l'influence d'une dose de cocaïne. Au cours des phases de dépression, ils souffrent au contraire d'angoisses et d'insomnies qui risquent de les pousser plus rapidement vers les calmants et somnifères. " Un trouble comme le TDA/H aussi peut accroître la susceptibilité aux dépendances. " Les enfants qui en souffrent présentent un risque multiplié par deux de développer un jour une addiction, souligne Frieda Matthys. Leur impulsivité joue ici en leur défaveur, mais aussi le fait que leur comportement plus difficile les expose davantage aux expériences négatives. Leur entourage peut faire toute la différence, dans un sens comme dans l'autre. " L'entourage est d'ailleurs toujours un facteur important : il peut avoir un effet protecteur, mais aussi accroître la vulnérabilité de l'individu. " Certains enfants grandissent dans un environnement qui les expose à un stress chronique, par exemple parce que leur famille vit dans la misère ou que des problèmes comme la violence conjugale la rendent dysfonctionnelle, ou parce qu'ils ont eux-mêmes subi des mauvais traitements. Ils sont constamment sur le qui-vive, ce qui dérègle 'l'axe du stress' (HPA) dans leur cerveau - souvent de façon permanente, ce qui les oblige à vivre avec l'impression constante d'être traqués. Pas étonnant, donc, qu'ils s'évadent plus facilement que les autres dans les stupéfiants ! Chez les enfants qui ont la chance de grandir dans l'insouciance, l'axe du stress fonctionne généralement beaucoup mieux, ce qui leur assure une meilleure protection à vie contre les dépendances. " Consommées en excès, les substances addictives peuvent toutefois également accroître la sensibilité à la dépendance par le biais de modifications dans la neurobiologie du cerveau. " Lorsqu'une personne consomme de trop grandes quantités d'une drogue donnée, celle-ci va détourner le système de récompense du cerveau. Dans un premier temps, la consommation va induire un plaisir intense... mais au fil du temps, cet effet va s'épuiser, la satisfaction va diminuer et la personne va consommer de plus en plus. Les moments de manque vont aussi devenir de plus en plus pénibles, à la fois physiquement (à cause des symptômes de sevrage) et psychologiquement, au point que la personne a pratiquement l'impression de mourir. Cette dépendance psychologique peut persister pendant très longtemps, même lorsque la consommation a cessé et que le corps s'est désaccoutumé, ce qui explique pourquoi tant de patients rechutent. " " Ce risque élevé de rechute est également lié à une autre modification neurobiologique importante, poursuit la spécialiste. Au cours de la phase de consommation excessive, les voies du système de la récompense sont tellement sollicitées que d'autres (en particulier celles du cortex préfrontal) se dégradent. Ceci affecte la capacité à planifier et à évaluer les avantages et inconvénients d'une décision et pousse la personne à se laisser guider par ses émotions plutôt que par sa raison et sa conscience - un peu comme on le voit déjà chez les ados, ce qui explique que ceux-ci soient particulièrement vulnérables aux dépendances. Se remettre d'une addiction suppose donc aussi d'apprendre à vivre avec la perte de contrôle induite par la dépendance. C'est justement parce que le patient doit redéfinir ses limites qu'il lui arrive de les dépasser. Si son entourage en a conscience, il sera souvent aussi plus compréhensif s'il rechute en dépit de toutes ses bonnes résolutions. " " L'addiction n'est pas héréditaire, mais il arrive que les parents transmettent à leurs enfants leurs gènes de vulnérabilité. D'autres facteurs défavorables peuvent venir s'y ajouter. Lorsque le parent consomme certaines drogues comme la cocaïne ou qu'il vit dans la misère, l'expression de ces gènes de vulnérabilité peut en effet être influencée de manière négative. Cette modification de l'expression génique, qui accroît encore la susceptibilité aux addictions, est vraisemblablement héréditaire, ce qui signifie que certains enfants sont génétiquement fragilisés dès la naissance. "