"Lui, quand je le croise, je change de trottoir !". Ce qui relevait jadis (il y a deux mois) de l'injonction la plus méprisante est devenu pendant plusieurs semaines la base même du savoir-vivre.
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"Lui, quand je le croise, je change de trottoir !". Ce qui relevait jadis (il y a deux mois) de l'injonction la plus méprisante est devenu pendant plusieurs semaines la base même du savoir-vivre.Virologues, infectiologues et épidémiologistes se sont succédés à une cadence infernale sur les plateaux de télévision transformés en visio-conférences 2.0, tout comme les journalistes, économistes, experts en tout genre ou simples quidams nous ouvrant les portes de leur intimité par le prisme de la petite lucarne qu'est la caméra espionne située au-dessus de nos écrans d'ordinateur ou de téléphone.A chaque fois, je ne pouvais m'empêcher de regarder le décor derrière le gars parlant dans le vide, avec une image pourrie, une mauvaise lumière et des écouteurs agrippés aux oreilles, la coiffure un peu hirsute, comme si on venait de le réveiller de sa sieste. Les femmes ne s'embarrassaient plus de maquillage et en devenaient ainsi tellement plus réelles. Même Maggie De Block se curait le nez en direct.Cette porte ouverte sur le quotidien des invités "Skype" est paradoxale, par rapport au confinement. Et pourtant, c'est l'une des choses les plus importantes que révèle cette crise : le retour de l'intime, jusque dans ses plus petits retranchements : la mort. Jadis cachée, soudain dévoilée froidement.C'est pour cela qu'après les scientifiques rationnels évoqués plus haut, j'espère que le devant de la scène sera dorénavant occupé par des sociologues et, mieux encore, par des philosophes, à commencer par nous tous, chaque matin devant le miroir.Car il va y en avoir, du boulot, pour réparer nos consciences confinées.J'ai appris à me méfier de chaque centimètre carré de l'espace public : telle rampe, tel distributeur de billets, telle poignée de porte risquaient de m'envoyer au mieux à l'hôpital, au pire au cimetière ; voire de me transformer en vecteur assassin.Au supermarché, je scrutais les touches du Bancontact, convaincu que j'allais y découvrir des petites boules rouges avec des antennes qui gesticulaient en attendant de pénétrer dans mes narines, après avoir squatté mes doigts, pour finalement aller cramer mes poumons. Appuyer sur ce bouillon de culture pour taper mon code s'apparentait donc au suicide, nouvelle parabole de ce capitalisme qui nous tue tous, si j'ai bien compris les penseurs de gauche, qui y voient là la preuve que notre salut passera par le socialisme et qu'il faut arrêter cette marche en avant "néolibérale" qui permet aux multinationales de tuer les peuples à petit feu et dont le Covid serait la Nemesis. Mais les penseurs de droite ne sont pas d'accord : au contraire, ce virus ne connaît pas la lutte des classes ; la coopération internationale pour le vaincre démontre à l'envi les vertus du libre-échange. Cependant, ajoutent-ils, la fermeture des frontières doit nous faire méditer sur la nécessité de nous recentrer sur nos nations respectives, un peu comme nous le faisons avec nos familles.Moi, j'avoue : je n'en sais rien. Si cette crise m'a bien appris quelque chose, c'est l'humilité face à ma condition de mortel et les certitudes du petit monde feutré dans lequel je vis... ou vivais.J'ai donc décidé de réfléchir à chaque minute de mon mode de vie quotidien. Une véritable introspection Covid-19.Bons points : je n'ai pas de voiture ; j'achète mes denrées alimentaires chez des petits commerçants locaux - mon boucher me dit toujours qu'il préfère que je mange de la bonne viande deux fois par semaine, plutôt que de la mauvaise cinq fois - ; Je prends peu l'avion, et jamais les compagnies low-cost ; j'ai le même téléphone depuis trois ans ; je paie mes impôts - vous savez, ce truc qui finance les salaires du personnel soignant - et je tente de donner une bonne éducation à mes enfants pour en faire des citoyens honnêtes, libres et dotés de sens critique.Mauvais points : j'ai 17.282 emails dans ma boîte, ce qui pollue bien davantage que la côte de boeuf que j'ai mangée dimanche (autre mauvais point : j'adore la viande rouge) ; j'ai des vêtements probablement "Made in Bangladesh" et des chaussures de sport fabriquées en Chine ; j'adore l'Australie et j'avoue que l'idée d'y aller en bateau, comme au temps de la colonisation, ne m'excite guère ; le matin au petit-déjeuner, je mange des avocats, car j'ai arrêté le sucre. Les avocats, c'est très bon pour la santé. Oui, mais ça vient de loin, du Mexique, principalement. Il va peut-être falloir que je renonce. Mais si on généralise l'idée et qu'on ne commerce plus avec les pays dits émergents, des pans entiers de populations vont retourner dans la misère aux quatre coins du globe, misère dont ils et elles sont sortis grâce à la mondialisation. Le protectionnisme ne mène jamais à des lendemains qui chantent.Tout est à l'avenant, rien n'est noir ou blanc.L'époque est historique. C'est fou comme on s'habitue vite aux privations de liberté ; ou plutôt comme on accepte vite les entraves à cette liberté. Comme si l'on était en fin de cycle. Les dictateurs en herbe se lèchent les babines.Le confinement a une autre vertu : ne pouvant plus acheter de livres en librairie (Amazon, non merci), il me reste à plonger dans ma bibliothèque pour lire ou relire certains ouvrages. Tiens, j'ai repris "L'homme à la découverte de son âme", de Jung, que je n'avais jamais réussi à terminer, il y a 25 ans. Promis, ce coup-ci, je vais y arriver. En tout cas, je vais essayer. Humilité, humilité.La livre est paru dans les années 1930, la lecture est coriace, certes. Mais il y a ce passage que j'aime bien, à propos de la chute de Rome. "L'humanité s'est fourvoyée d'innombrables fois dans de pareilles impasses où personne ne voyait plus d'issue car chacun était occupé dans sa situation personnelle à tirer des plans savants. Personne n'eut le courage d'avouer que la faillite était générale. Et pourtant, soudain, d'une façon inattendue, la lourde machine se remettait à exister, de sorte que c'est toujours la même humanité qui continue d'exister, en dépit de ses transformations.".Bref, demain, j'ai envie de croiser à nouveau plein de gens dans la rue, sans changer de trottoir.