" Les femmes ne sont pas faites pour jouer au football. Encore moins pour porter des shorts. " C'est le postulat auquel Felicite Rwemarika et des dizaines d'autres jeunes Rwandaises ont systématiquement fait face à chaque fois qu'elles se sont approchées trop près d'un ballon rond. Dans la pensée populaire rwandaise de la fin du xxe siècle, la pratique du foot est considérée comme un risque. Celui de rendre les femmes masculines, indisciplinées, pire : inaptes au mariage. A cette époque, seuls la danse et le chant traditionnels leur sont autorisés. De quoi marquer à vie Felicite Rwemarika, elle qui passe son enfance à regarder son père, docteur dans le civil, dispenser des entraînements à des équipes amateurs. Au Congo d'abord, où ses parents émigrent au début de la " révolution sociale rwandaise " de 1959. En Ouganda ensuite, où seul son petit frère - dans cette famille de douze filles et deux garçons - est autorisé à tâter le cuir. Aujourd'hui âgée de 61 ans, et devenue entre-temps première vice-présidente du Comité olympique rwandais, Felicite n'a jamais disputé le moindre match. Mais elle continue d'aider ses compatriotes à le faire. Alors que l'Afrique a envoyé deux de ses nations, le Nigeria et le Cameroun, à la Coupe du monde féminine se disputant en France, de ce 7 juin au 7 juillet proc...

" Les femmes ne sont pas faites pour jouer au football. Encore moins pour porter des shorts. " C'est le postulat auquel Felicite Rwemarika et des dizaines d'autres jeunes Rwandaises ont systématiquement fait face à chaque fois qu'elles se sont approchées trop près d'un ballon rond. Dans la pensée populaire rwandaise de la fin du xxe siècle, la pratique du foot est considérée comme un risque. Celui de rendre les femmes masculines, indisciplinées, pire : inaptes au mariage. A cette époque, seuls la danse et le chant traditionnels leur sont autorisés. De quoi marquer à vie Felicite Rwemarika, elle qui passe son enfance à regarder son père, docteur dans le civil, dispenser des entraînements à des équipes amateurs. Au Congo d'abord, où ses parents émigrent au début de la " révolution sociale rwandaise " de 1959. En Ouganda ensuite, où seul son petit frère - dans cette famille de douze filles et deux garçons - est autorisé à tâter le cuir. Aujourd'hui âgée de 61 ans, et devenue entre-temps première vice-présidente du Comité olympique rwandais, Felicite n'a jamais disputé le moindre match. Mais elle continue d'aider ses compatriotes à le faire. Alors que l'Afrique a envoyé deux de ses nations, le Nigeria et le Cameroun, à la Coupe du monde féminine se disputant en France, de ce 7 juin au 7 juillet prochain. " Le jour où j'ai ouvert mon propre restaurant, j'ai compris que le potentiel existait uniquement si on lui donnait la chance de s'exprimer ", assure l'infirmière de formation. " Au début des années 1990, je vivais en Ouganda, mon mari était à la guerre au Rwanda et je n'avais plus assez d'argent pour nourrir mes quatre enfants. Ma famille m'a aidée à me lancer et l'affaire a vite fait florès. " Jeune trentenaire cumulant ses journées à l'hôpital avec ses soirées aux fourneaux, Felicite Rwemarika se découvre des talents d'entrepreneuse. Et se sent vite à l'étroit dans son resto. De retour au Rwanda en 1994, elle ouvre quelques mois plus tard un salon de beauté, le premier depuis le génocide. " Toutes les autres infrastructures étaient détruites, mais j'ai eu besoin de plusieurs employés tellement la demande était importante. Les femmes avaient besoin de ce lieu pour revivre, se reconstruire. " Sur les cent jours qu'a duré le génocide, les estimations fluctuent entre 250 000 et 500 000 femmes victimes de viol, 70 % d'entre elles ayant été infectées par le VIH. " Après un viol, beaucoup de femmes perdent confiance et se replient sur elles-mêmes ", explique Felicite Rwemarika. " Il était donc important de les rassembler et de leur faire comprendre que la vie continuait. On ne nie pas ce qui est arrivé, mais ce qui reste à vivre est encore long. " Outre la douleur que provoquent les récits de ses clientes, dévoilant comment la guerre les a traumatisées en emportant leur mari ou leur(s) enfant(s), la jeune entrepreneuse vit d'autres scènes bien plus attendrissantes telles que ces retrouvailles entre deux amies qui se croyaient mortes toutes les deux. " Il fallait que je fasse quelque chose pour que ces filles continuent à partager leurs expériences personnelles et à reprendre confiance. " Felicite Rwemarika replonge alors dans ses souvenirs d'enfance et remet la main sur le foot, cet interdit qui ne lui a jamais semblé autant utile que ce jour-là. Elle voit en lui le remède idéal pour soulager et rendre autonomes toutes ces femmes. Et décide de créer la première équipe de foot féminin du pays. Courant 1997, Felicite Rwemarika se déplace à travers la capitale Kigali pour recruter des forces vives. Après deux ans, malgré les déstabilisations, les critiques et les menaces subies, trente femmes l'accompagnent dans son projet. " C'est la preuve qu'une fois que vous vous battez pour une cause juste, les gens vont jusqu'au bout ", sourit celle qui constitue deux équipes toutes deux encadrées par un entraîneur masculin. " J'ai voulu faire comprendre aux gens que le football était la meilleure plateforme pour les rassembler, pour travailler en équipe et exclure les divisions. Quand vous jouez au foot, vous donnez le ballon à quelqu'un avec qui vous avez envie de gagner, sans savoir s'il est de la même classe sociale que vous. Avec cette solidarité, on bâtit de l'unité, du respect et de la discipline. " Forte d'un succès grandissant, Felicite Rwemarika organise une tournée avec ses footballeuses dans plusieurs provinces du pays. Deux objectifs émergent : prouver aux femmes qu'elles peuvent, elles aussi, créer leur équipe et profiter de l'après-match pour informer et débattre avec les locaux sur des thèmes tels que le VIH/sida, la violence sexiste, le droit des femmes ou l'agriculture. " Nous avons parlé de l'intérêt de créer des coopératives, d'acheter ensemble du matériel, des graines, etc. pour faire fructifier l'agriculture ou l'élevage. Beaucoup de femmes doivent se débrouiller seules dans les campagnes. Le fait de se retrouver en équipe le week-end facilite le travail dans les champs... et améliore la santé, surtout que les Rwandaises ont longtemps souffert de rhumatismes. " Rapidement, l'infirmière sent une émulation : certaines ouvrent leur restaurant, d'autres se renseignent sur la suite à donner à leur petite entreprise, etc. Les Rwandaises revivent. Felicite Rwemarika et ses footballeuses ont contribué à changer les mentalités : beaucoup d'hommes comprennent désormais que les femmes puissent d'un côté gérer leur propre affaire et de l'autre pratiquer le football. Depuis 2002, les filles sont enfin autorisées à jouer au foot dans les écoles du pays. L'Association of Kigali Women in Sports de Felicite Rwemarika continue de chercher des subsides, se montre dans les médias et possède un bureau officiel à Kigali. Le premier championnat de football féminin de l'histoire du Rwanda va, quant à lui, fêter sa 18e année d'existence. " Aujourd'hui, il y a neuf équipes en D1 et huit en D2, on tend petit à petit vers le professionnalisme ", se réjouit Felicite Rwemarika. " Les footballeuses sont également des ambassadrices de leur pays. Lorsque les délégations de clubs africains viennent pour un match, elles se rendent compte que le pays est sécurisé, en paix, qu'on y mange bien, etc. " Le Rwanda avance vers plus d'égalité - le gouvernement observe une stricte parité hommes-femmes - mais a comme partout du pain sur la planche. " Notre organisation se manifeste dans des écoles pour sensibiliser les jeunes de 14-17 ans à l'égalité des genres ", conclut Felicite Rwemarika. " C'est à cet âge-là qu'on peut faire la différence. " Quel que soit le résultat sur le terrain, finalement.