C'est un objet collector dont l'existence même aurait surpris il y a quelques mois, mais qui s'est arraché au printemps dernier et dont les collectionneurs traquent aujourd'hui encore la moindre étiquette. Une cuvée ultraspéciale de la Brasserie C, à ne boire sous aucun prétexte: du gel hydroalcoolique, brassé avec savoir pour faire face à la pandémie avec sagesse.
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C'est un objet collector dont l'existence même aurait surpris il y a quelques mois, mais qui s'est arraché au printemps dernier et dont les collectionneurs traquent aujourd'hui encore la moindre étiquette. Une cuvée ultraspéciale de la Brasserie C, à ne boire sous aucun prétexte: du gel hydroalcoolique, brassé avec savoir pour faire face à la pandémie avec sagesse. "L'impact de la fermeture de l'Horeca a été assez rapide pour nous, parce que la vente de fûts aux cafés et restaurants représente une partie importante de notre activité. On a mis la production à l'arrêt à la mi-mars, le téléphone ne sonnait plus, on n'avait plus aucune commande", se souvient Renaud Pirotte, cofondateur de la Brasserie C avec François Dethier. Les deux jeunes patrons se sont rencontrés durant leurs études d'agronomie à La Reid, en province de Liège. En avance sur la tendance des microbrasseries urbaines, ils décident de brasser leur Curtius dans le cadre exceptionnel de l'ancien béguinage des Ursulines, à 300 mètres seulement de la place Saint-Lambert, en plein coeur de la Cité ardente. D'ordinaire débordante d'activité, entre le brassage, bien sûr, mais aussi le café, les terrasses et le brunch du dimanche, la Brasserie C se retrouve démunie une fois le confinement prononcé. "La plus grande partie de notre production se fait en fût, parce que ça engendre le moins d'emballages et de déchets possible. Avec l'arrêt de l'Horeca, on a eu envie d'en vendre aux particuliers mais, comme les contacts sociaux et les regroupements devaient être limités, il nous était difficile de leur proposer 25 litres de bière. On ne voulait pas prendre le risque d'encourager les gens à faire des fêtes à domicile", raconte Renaud Pirotte. Première solution? Transporter tout le stock de la brasserie vers la chambre froide d'un cultivateur de pommes, pour garder les bières au frais durant le confinement, ralentir leur vieillissement et garantir ainsi leur qualité sur le long terme. Deuxième étape? Mobiliser les équipes, en interne et dans les établissements Horeca liés, pour prêter main-forte sur le chantier de la nouvelle unité de production de la Curtius, actuellement en travaux dans le quartier Saint-Léonard. "On a tous dû se réinventer, et nos collaborateurs se sont transformés en apprentis maçons ou peintres en bâtiment pour limiter au maximum le chômage économique." Le stock au frais, l'équipe au chaud... Sauvés, alors? Pas tout à fait, car en coulisses, la fibre engagée de Renaud et François les travaille. "Au bout de quelques semaines de Covid-19, il est devenu impossible d'ignorer les appels de plus en plus désespérés des soignants qui dénonçaient la pénurie de désinfectant, gel hydroalcoolique et autres, dans les hôpitaux. On avait justement une réserve d'alcool, qu'on utilise normalement pour désinfecter notre matériel et nos cuves, on a décidé de la mettre à disposition de ceux qui en avaient besoin. On a suivi la recette de l'Organisation mondiale de la santé et on a transformé notre espace de production en un petit labo de fabrication de gel hydroalcoolique." Un gel artisanal jusque dans son contenant: "On a pris ce qu'on avait sous la main, donc des bouteilles de bière", surmontées d'une capsule "danger", pour éviter de les boire par mégarde. Rapidement, la Brasserie C distribue une centaine de litres aux soignants, avant d'être confrontée, comme d'autres, à la pénurie d'eau oxygénée, ingrédient crucial pour la fabrication du gel. "Les collectionneurs et les inconditionnels de la brasserie nous contactent encore pour nous demander si nous n'avons pas des bouteilles souvenirs pour eux", sourit Renaud Pirotte, qui réalise qu'être en charge d'une brasserie plutôt que d'un vignoble lui a évité une sacrée gueule de bois. Malgré une baisse du chiffre d'affaires frôlant les 60% au troisième trimestre 2020, la Brasserie C n'a en effet pas dû jeter de production. "Le stockage est tout à fait différent pour le vin ou la bière, explique Renaud Pirotte. Nous, on fabrique de la bière toute l'année, donc on ajuste nos volumes en anticipant la demande des trois mois à venir, mais vu qu'il n'y a qu'une seule récolte par an pour le vin, ils doivent surstocker pour une année entière." Et se retrouver avec un surplus difficile à gérer en cas de confinement prolongé.La solution trouvée en France? Transformer le surplus de vin en désinfectant, la rémunération de la distillation de deux millions d'hectolitres de vin français ayant été prévue pour venir en aide à un secteur rudement touché par la pandémie et la chute de la consommation. Car même si, épisodiquement, les médias ont fait état d'un pic d'alcoolémie chez les confinés, il s'agit de faire la part des choses, tempère Renaud Pirotte: "Certains supermarchés ont annoncé une explosion des ventes de bières spéciales durant le confinement, ces chiffres doivent être modérés en tenant compte de tous les festivals et évènements qui ont été annulés, les bars qui sont restés fermés... Quand on fait la moyenne, on se dirige plutôt vers une décroissance." Alors il s'agit d'être inventif, comme l'ont été les Français avec leur "distillation de crise" destinée à l'industrie et transformée en gel hydroalcoolique mais aussi et surtout en bioéthanol. Une piste suivie également en Australie, où le secteur brassicole a été rudement frappé par le confinement et où il a été décidé de recycler une partie de la bière invendue en biocarburant. Une fois la bière filtrée dans une station d'épuration, elle produit du biogaz ; l'entreprise SA Water a exploité le filon pour transformer les millions de litres de la boisson devenue impropre à la consommation en énergie renouvelable. Une piste également à l'étude à Liège, où Renaud Pirotte confie vouloir que leur nouvelle brasserie soit la plus neutre en carbone possible. Pour cela, il a étudié les différentes possibilités de transformation de la drêche (un résidu de céréales), qu'il s'agisse de la composter pour produire du biogaz ou de l'offrir à des éleveurs de la région comme nourriture d'appoint pour leurs vaches. Des projets enthousiasmants qui n'empêchent pas le jeune brasseur de redouter les faillites dans le secteur au sortir de la crise, quand les charges reportées devront être payées. Dégrisement brutal en perspective. Par Kathleen Wuyard.