Parce que c'était moi, parce que c'était elle : assises côte à côte devant une tasse de thé, Nathalie Dillen et Meital Da Silva déroulent leur histoire. C'était en 2012, quelque part dans les couloirs de l'Athénée royal de Hannut. Ancienne journaliste devenue professeure de français, Nathalie a mis en place une série de projets en marge de ses cours : écocomité, journal de l'école, club de jeux de société... Meital, elle, vient d'être engagée comme prof d'histoire-géo dans la section immersive d'anglais. Elle aussi est adepte des méthodes innovantes, sans lesquelles l'immersion, d'après elle, éprouve rapidement ses limites.
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Parce que c'était moi, parce que c'était elle : assises côte à côte devant une tasse de thé, Nathalie Dillen et Meital Da Silva déroulent leur histoire. C'était en 2012, quelque part dans les couloirs de l'Athénée royal de Hannut. Ancienne journaliste devenue professeure de français, Nathalie a mis en place une série de projets en marge de ses cours : écocomité, journal de l'école, club de jeux de société... Meital, elle, vient d'être engagée comme prof d'histoire-géo dans la section immersive d'anglais. Elle aussi est adepte des méthodes innovantes, sans lesquelles l'immersion, d'après elle, éprouve rapidement ses limites. A peine les deux femmes se rencontrent-elles qu'elles se prennent à rêver d'une école idéale - celle qui leur permettrait d'aller au bout de leurs ambitions pédagogiques. " En tant que professeures dans l'enseignement traditionnel, nous avons bien sûr notre liberté pédagogique, mais nous sommes limitées dans nos initiatives par les horaires et par les murs ", explique Nathalie Dillen. " Nous nous sentions parfois freinées dans notre élan ", glisse Meital Da Silva. Le rêve aurait pu rester dans les cartons s'il n'avait été encore vivifié par le road-trip familial entrepris par Nathalie. Aux quatre coins du monde, elle pratique pendant deux ans l'instruction en famille (IEF) auprès de ses trois enfants et en ressort définitivement convaincue que les apprentissages théoriques gagnent à se frotter quotidiennement aux réalités vues, vécues, expérimentées. Pendant ce temps, en Belgique, l'intérêt autour des pédagogies alternatives, qui font de l'élève l'acteur central et effectif de son apprentissage, n'a cessé de croître. Face aux impasses de l'enseignement traditionnel et au sentiment que la société, aux prises avec des mutations profondes, n'a plus les mêmes besoins qu'hier, les théories des grands pédagogues du début du xxe siècle - Freinet et Montessori en tête - trouvent un nouvel écho. " La réalité de nos classes fait que c'est devenu une évidence. Les élèves que j'ai aujourd'hui ne sont plus ceux que j'ai eus quand j'ai commencé à enseigner, en 2001, au moment des débuts d'Internet. Aujourd'hui, l'accès au savoir est tellement facile que la posture du professeur en est fatalement modifiée ", analyse Nathalie Dillen. Or, si les pédagogies actives sont bien implantées dans le niveau primaire de l'enseignement public - à Liège, un enfant sur cinq est scolarisé dans une école Freinet -, il n'existe que très peu d'équivalents dans le secondaire. De toute évidence, il y avait donc une place à prendre. A Liège, un autre projet baptisé " Cité école vivante " devrait voir le jour à la rentrée 2020. Subventionné par la Fédération Wallonie-Bruxelles, il lui faudra, tout innovant qu'il soit, répondre à un certain nombre de critères. Si Nathalie Dillen se réjouit de cette initiative, elle estime pour sa part qu'" aujourd'hui, la seule manière de pousser l'innovation jusqu'au bout, c'est de partir sur du privé. " C'est aussi la voie qu'a choisi d'emprunter, à Anderlecht, l'Ecole du dialogue, qui a ouvert ses portes en septembre 2018 autour d'une pédagogie active et HP-friendly, autrement dit adaptée - mais pas exclusivement - aux enfants à haut potentiel. Parce qu'elle s'inscrit dans le cadre de l'enseignement à domicile (article 24 de la Constitution relatif à la liberté d'enseigner), l'école Ikigai a pu développer un projet pédagogique bien loin des chemins balisés. La moitié des 28 heures de cours hebdomadaires est ainsi consacrée aux matières traditionnelles, dans lesquelles l'élève progresse au rythme de son " plan individuel d'apprentissage ", élaboré en concertation avec l'équipe pédagogique et ses parents. " L'objectif est de permettre à chaque élève d'évaluer le temps qui lui est nécessaire pour chaque matière. Une élève brillante en français mais qui éprouve des difficultés en mathématiques pourra, par exemple, choisir de faire plus de maths pendant une partie de l'année. " Le reste de l'horaire est consacré aux " portes ouvertes sur le monde ", soit une série d'ateliers à la carte animés par des " experts ". Travail du bois, secourisme, gestion des émotions, yoga, vannerie, self-défense... Il y en aura de toute évidence pour tous les goûts. Enfin, chaque semaine, les élèves seront amenés à participer à des sorties extérieures comme aux tâches d'intendance. Tout ce petit monde revêtira un uniforme soft : bas bleu marine - " ça peut être un jeans " - et tee-shirt ou pull au nom de l'école, afin de " développer le sentiment d'appartenance ". Un tel programme devrait permettre à chaque élève de trouver son ikigai, un concept emprunté à la culture japonaise, assimilable à la " joie de vivre " ou à la " raison d'être ". " Cela consiste à se demander, quand on se lève le matin, si les choix qu'on a faits sont en cohérence avec ce pour quoi on est fait ", explique Nathalie Dillen. " Nous souhaitons que les jeunes trouvent ce dans quoi ils sont bons. C'est important pour leur épanouissement personnel, mais ce sont aussi les humains dont la société a besoin pour répondre aux problèmes qu'elle rencontre aujourd'hui : des humains innovants, créatifs, bienveillants, tolérants, empathiques. " Bien sûr, tant d' ikigai a un coût. Le cas échéant, 550 euros par mois, ce qui laisse présager une faible diversité socio-économique au sein des élèves. " On aimerait mettre en place un système d'échanges : si on a un électricien qui souhaite mettre ses enfants chez nous, on pourrait par exemple le faire venir comme expert ", imagine, confiante, Meital Da Silva. Les deux enseignantes n'excluent pas non plus de pouvoir offrir des bourses, par l'entremise de quelque généreux mécène. Il serait en effet regrettable que trouver sa " raison d'être " demeure ou devienne une question d'argent.