Lors de la création de la Belgique, et pour lui construire une légitimité, les autorités ont voulu doter le nouvel Etat d'une littérature nationale. En français, bien sûr, la langue des élites du royaume. Cette volonté politique n'a donné que de médiocres résultats littéraires. En revanche, certains écrivains, par réaction à la "littérature patriotique", se sont engagés dans un art libre et personnel, qui a permis peu à peu l'expression de grandes originalités. Paradoxe: la plupart des auteurs de cette génération, encore connus internationalement aujourd'hui, les Verhaeren, Maeterlinck et autres Rodenbach, étaient des Flamands francophones. Et le plat pays, la mer du nord, la peinture flamande et autres brumes ont nourri les clichés sur lesquels s'est construite l'image "spécifique" de notre littéra...

Lors de la création de la Belgique, et pour lui construire une légitimité, les autorités ont voulu doter le nouvel Etat d'une littérature nationale. En français, bien sûr, la langue des élites du royaume. Cette volonté politique n'a donné que de médiocres résultats littéraires. En revanche, certains écrivains, par réaction à la "littérature patriotique", se sont engagés dans un art libre et personnel, qui a permis peu à peu l'expression de grandes originalités. Paradoxe: la plupart des auteurs de cette génération, encore connus internationalement aujourd'hui, les Verhaeren, Maeterlinck et autres Rodenbach, étaient des Flamands francophones. Et le plat pays, la mer du nord, la peinture flamande et autres brumes ont nourri les clichés sur lesquels s'est construite l'image "spécifique" de notre littérature.Après la Seconde Guerre mondiale, la frontière linguistique, symbolique d'abord, politique ensuite, a coupé ce lien entre le nord et le sud, laissant les francophones de Belgique seuls face à la littérature prestigieuse de la France voisine. Dès lors, y a-t-il encore une littérature "belge de langue française", ou bien une seule littérature "française" s'exprime-t-elle là où on parle français? Et quelle place pour la littérature belge dans une "littérature de la francophonie"? En réalité, écrire en français hors de France relève parfois de la gageure, question de reconnaissance. Dans l'Hexagone, certains s'intéressent, heureusement, à ce qui s'écrit hors des cénacles parisiens. Sylviane Sambor, par exemple, a créé dans sa région de Bordeaux "Le Carrefour des littératures". Cette manifestation, annuelle et nomade, tente de promouvoir et de diffuser d'autres littératures et a déjà mis deux fois en quinze ans la Belgique francophone à l'honneur. Ce fut le cas pour le millésime 2001, consacré aux écrivains belges contemporains. Selon Sylviane Sambor, la littérature francophone de Belgique est "proche mais, en même temps, se caractérise par des saveurs, des tonalités différentes". Et de citer, par exemple, une forme d'outrance, de baroque, la tradition hybride du réalisme magique, une capacité d'humour et de dérision, entre autres, dans la langue. Ce qui est rare en France, "où règnent l'esprit de sérieux et une certaine arrogance linguistique qui empêchent ces attitudes". Et de souligner l'existence d'un "rapport au réel différent, qui vient peut-être de ce qu'est le pays - ou de ce qu'il n'est pas -: quelque chose de flottant, en rapport avec l'identité belge, sûrement". Ce qui peut expliquer une certaine prédilection pour des genres mixtes ou plus marginaux, comme le fantastique, le policier et même la bande dessinée. A côté de ce flou, il reste néanmoins que, vue par Sylviane Sambor, notre littérature est riche et pleine de vitalité, mais que les différences tendent peut-être aussi à s'estomper, Europe oblige! De ce côté-ci de la frontière, est récemment paru un ouvrage, fruit des recherches de spécialistes de la littérature belge francophone, du nord comme du sud du pays. Le titre - au pluriel - est révélateur: Littératures belges de langue française. Histoire et perspectives (1830-2000) (sous la direction de Christian Berg et Pierre Halen, éd. Le Cri). Les tentatives d'unifier les spécificités littéraires belges sous un même concept ayant échoué, c'est la pluralité des traditions et des perspectives qui explique, le mieux, le foisonnement des oeuvres. Reste que ce jeu d'aller-retour vers la France est sans doute un des éléments les plus pertinents pour comprendre ce qu'il y a de flou, peut-être, mais aussi d'original dans ce pays-carrefour. Certains écrivains choisissent de gommer au maximum leur différence. Chez d'autres, les spécificités surgissent en marge ou en réaction par rapport aux Français. D'ailleurs, le concept de "belgitude", lancé en 1976 par Pierre Mertens et Claude Javeau et incitant les écrivains à ne plus bannir la Belgique de leurs écrits, a mis une nouvelle fois en évidence le rapport ambigu - le complexe d'infériorité, parfois? - des francophones à la langue et à la matrice culturelle française.Cécile De Wandeler