Le Vif/L'Express : Comment comptez-vous aborder la défense de Geneviève Lhermitte ?

Xavier Magnée : Terrible procès... En principe, la justice doit déterminer si une personne, présumée innocente, est coupable ou innocente et, le cas échéant, la punir. Ce procès-ci est extraordinaire parce que les faits sont incontestables. La mise à mort de cinq enfants est indiscutable. Le chagrin, la peine, l'enfer de l'accusée dépassent déjà de très loin toute autre punition par la justice des hommes. En prison, Geneviève Lhermitte dit : " Je n'ai jamais été aussi libre, seule avec ma peine. "
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Xavier Magnée : Terrible procès... En principe, la justice doit déterminer si une personne, présumée innocente, est coupable ou innocente et, le cas échéant, la punir. Ce procès-ci est extraordinaire parce que les faits sont incontestables. La mise à mort de cinq enfants est indiscutable. Le chagrin, la peine, l'enfer de l'accusée dépassent déjà de très loin toute autre punition par la justice des hommes. En prison, Geneviève Lhermitte dit : " Je n'ai jamais été aussi libre, seule avec ma peine. "Il faudra donc que le jury populaire entre dans le quotidien des quatorze années de vie d'une femme qui n'est pas ordinaire, une femme de qualité, pour apercevoir ce qu'a été l'exigence de chaque minute, de chaque seconde, au risque de l'épuisement total. Pour ne rien comprendre, il faudrait ne rien révéler, bref, persister dans tout ce qui a été tu pendant quatorze ans, jusqu'à la dernière minute, effrayante. Tout indique qu'une goutte d'eau a fait déborder le vase. Le procès nous dira de combien de gouttes il était plein pour que cette femme exemplaire choisisse le suicide général. Je pense à la vie qu'elle a menée jusqu'au moment où elle a décidé d'en finir... C'est bien naturellement son ménage et sa famille qui sont en cause. Elle n'avait d'ailleurs rien d'autre que ce ménage et cette famille : cinq enfants, un mari, un autre adulte, souvent la mère, un frère ou une s£ur du mari. Bref, au moins huit personnes, avec la routine des lessiveuses, des repas, des comptes, des soins de santé et des travaux scolaires, le tout rythmé par les départs à l'école et les retours. Il n'y a que les mères au foyer pour comprendre qu'une telle vie est faite autant d'amour et de joie que d'esclavage méconnu. On ajoutera, et cela aura sans doute son importance au procès, que Geneviève Lhermitte souffrait d'une dépression nerveuse depuis au moins deux ans. Une maladie que personne n'ignorait à la maison. Cependant, elle n'avance elle-même qu'une explication à son acte : la présence envahissante, dans son couple, d'une tierce personne. Je ne veux pas préjuger de ce que le procès permettra d'établir. Le jury populaire sera certainement capable de faire des choix et de dire pourquoi une sainte se suicide et extermine ses enfants. Les femmes du jury seront les premières à se révolter contre l'acte, mais elles ne seront pas les dernières à comprendre le désespoir qui l'a provoqué. Je fais aussi confiance aux experts pour voir plus clair dans les ressorts inconscients du drame. De fait, il y a des avocats et des juges de paix auprès de qui l'on peut se plaindre et préparer une séparation...Mais si tous les citoyens réagissaient sagement aux épreuves de la vie, nous n'aurions pas dû rédiger un code pénal ! L'article 71 existe, mais il est impossible de répondre à votre question avant qu'un jury responsable ne se penche sur ce drame et que Geneviève Lhermitte ne s'exprime elle-même. Ma cliente ne se prononce pas sur une éventuelle homosexualité de son mari. Sur le plan que vous me montrez, cette proximité des deux hommes apparaît effectivement. Je n'y vois rien de péremptoire. C'est peut-être le fait d'une organisation qui relève de la culture. Le papa des enfants et le docteur mangeaient également à deux, à une table séparée, en présence du reste de la maisonnée. C'est peut-être une question qui sera posée au procès. Mais je ne vois rien de déterminant dans le fait que le père était marocain, sauf qu'il se rendait très fréquemment dans son pays d'origine, ce qui faisait de lui un père et un mari absent. Geneviève Lhermitte s'est ajoutée à un voyage que le Dr Schaar et M. Moqadem avaient déjà planifié pour eux deux. Le procès nous dira dans quelles conditions d'hébergement... Elle ne cherche pas, dans son procès, une occasion de justifier l'horreur mais, à tout le moins, de mettre à plat les conditions dans lesquelles tout ce petit monde vivait. Aucun sujet ne sera évité. Propos recueillis par Marie-Cécile Royen