Les témoignages d'en bas sont rares, nous dit Carl Havelange à l'entame de l'ouvrage dans lequel il rend hommage à Gaspard Marnette, ouvrier armurier à Vottem durant la deuxième moitié du xixe siècle. Rien ne prédisposait ce fils d'analphabètes wallons, scolarisé jusqu'à ses 14 ans, à tenir avec passion, pendant quarante ans, une chronique de son village : trois mille pages en français châtié, à la graphie soignée, retrouvées un peu par hasard sous un meuble de sacristie, et qui se révèlent un trésor d'informations sur les conditions de vie au coeur de la révolution industrielle. S'y côtoien...

Les témoignages d'en bas sont rares, nous dit Carl Havelange à l'entame de l'ouvrage dans lequel il rend hommage à Gaspard Marnette, ouvrier armurier à Vottem durant la deuxième moitié du xixe siècle. Rien ne prédisposait ce fils d'analphabètes wallons, scolarisé jusqu'à ses 14 ans, à tenir avec passion, pendant quarante ans, une chronique de son village : trois mille pages en français châtié, à la graphie soignée, retrouvées un peu par hasard sous un meuble de sacristie, et qui se révèlent un trésor d'informations sur les conditions de vie au coeur de la révolution industrielle. S'y côtoient fermiers et mineurs, vagabonds et notables, femmes battues et épouses infidèles, curés et hommes politiques. Le pays est agreste et minier, sillonné de haies vives et de veines de charbon. Le paysage politique, lui, se partage entre catholiques et libéraux, tandis que le socialisme naît et progresse. Liège est au bout du chemin, c'est-à-dire au bout du monde : on s'y rend une fois par vie pour s'y faire photographier. Gaspard Marnette, solitaire et sérieux, n'en est pas moins curieux d'autrui et amateur d'excentricités. Sous sa plume s'anime " tout un peuple d'images " : processions religieuses, banquets électoraux fastueux, faits divers violents (l'étranger - un Flamand - arrivé un soir et que l'on retrouve pendu le lendemain, la femme qui accouche dans la mine, une autre devenue folle à force de maltraitances). L'émotion qui nous en vient tient moins à l'exotisme - apparent - du sujet qu'à l'empathie extraordinaire développée à l'égard de l'ouvrier armurier par celui qui scrute inlassablement ses écrits pour les tisser en un récit transmissible. Une publication exhaustive de la chronique, assortie de l'appareil de notes traditionnel, eût risqué d'assommer les lecteurs. Tandis que ce livre, qui nous en donne un aperçu sensible, nous fait " atteindre, comme en direct, la vie des humbles ", en un face-à-face émouvant entre l'auteur et son modèle. " Penser avec Gaspard ", pour l'historien Carl Havelange, c'est en effet penser avec notre temps. Le passé, que nous avons tendance à juger obsolète, inutile, réduit à de minuscules territoires, en devient un laboratoire pour notre époque. Raconté par Carl qui raconte Gaspard, Vottem, c'est l'univers. La politique s'y déploie, comme aujourd'hui, en imprécations et coups fourrés, tandis que les citoyens continuent à lutter âprement pour leur simple existence. Rien de très neuf sous le soleil ou la pluie (Gaspard se passionnant aussi pour la météo), sinon notre climat durablement déréglé et, depuis quelques décennies, le droit de vote pour les femmes. A quoi s'ajoute, dans les partis écologistes, partis inexistants à l'ère industrielle, une présence massive d'élues. Nul doute que ces vraies gagnantes des élections du 26 mai veilleront à conserver les poumons verts, dont font partie les coteaux de Vottem, et à promouvoir la justice sociale, chère à Gaspard. De quoi nous consoler un brin d'un dimanche très noir.