A midi, caressé par un soleil d'été indien, le vaste campement rom de la porte d'Arras offrait, si l'on peut dire, son meilleur profil. Des gosses souriaient, une jeune femme de 18 ans caressait un ventre considérable : " C'est mon troisième ! " La famille Crovaci balayait son carré de poussière devant un empilement d'écrans télé et de bidons. La salade de tomates était prête, il était midi cinq, quand tout s'est affolé : une matrone à chignon a hurlé à propos d'une histoire de Volkswagen éraflée. En guise de constat, elle et son clan ont sorti les planches de bois, les poings et même un couteau. " Pas bien, la vie icià ", a soufflé un Roumain, avant de disparaître dans sa baraque pour soulever des haltères. Sur ce point, au moins, tout le monde était d'accord.
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A midi, caressé par un soleil d'été indien, le vaste campement rom de la porte d'Arras offrait, si l'on peut dire, son meilleur profil. Des gosses souriaient, une jeune femme de 18 ans caressait un ventre considérable : " C'est mon troisième ! " La famille Crovaci balayait son carré de poussière devant un empilement d'écrans télé et de bidons. La salade de tomates était prête, il était midi cinq, quand tout s'est affolé : une matrone à chignon a hurlé à propos d'une histoire de Volkswagen éraflée. En guise de constat, elle et son clan ont sorti les planches de bois, les poings et même un couteau. " Pas bien, la vie icià ", a soufflé un Roumain, avant de disparaître dans sa baraque pour soulever des haltères. Sur ce point, au moins, tout le monde était d'accord. Non, la vie n'est pas simple " porte d'Arras ", ce taudis à ciel ouvert de 3 hectares posé en plein c£ur du jardin socialiste, à quelques stations de métro du Vieux-Lille. Une ville dans la ville, accrochée au périph sud, où survivent, dans une misère sortie d'un autre âge, près de 800 âmes, soit environ un quart de la population rom installée dans la métropole. A l'insalubrité - les rats pullulent et on parle d'un retour de la gale - s'ajoutent la violence entre les communautés et les trafics en tout genre - de métaux, essentiellement. Le sort des Roms est à pleurer, mais qui envierait celui des riverains ? L'expédition récente menée par une cinquantaine de Marseillais excédés pour déloger des familles venues s'installer sous leurs fenêtres, l'a rappelé : entre les Roms et leur entourage, la fête des Voisins tourne vite à la guerre des nerfs. A Moulins, faubourg de Lille Sud multicommunautaire et vigoureusement ancré à gauche, la vie s'écoulait paisiblement, malgré le chômage. L'afflux de migrants, depuis quatre ans, majoritairement en provenance de Roumanie, a dynamité cette fragile harmonie : " Nous sommes passés d'un quartier sensible à une zone à risque ", reconnaît Benoît Lecomte, du syndicat policier Alliance, en poste treize ans à Lille. " Quand je me suis installé ici, il n'y avait que trois caravanes. Aujourd'hui, elles sont bien plus de 100. Je sers chaque jour les Roms, je n'ai aucun problème personnel avec eux. Mais la crasse est partout, mon chiffre d'affaires a baissé de 15 % ", raconte Luigi, patron du Gallia, un bar situé juste en face du terrain, rue de Marquillies. Accoudé au comptoir, un jeune Lillois s'émeut que les Français s'intéressent si peu à l'histoire des Roms. Lui-même fait partie d'un ensemble de musique tzigane. Mais Rosanna, l'épouse de Luigi, s'en fout : " Quel rapport ? Ils ne respectent rien ! "Ce " on voudrait vous y voir " un peu las revient comme un écho dans toutes les rues du quartier. Il y a ces poubelles éventrées retrouvées chaque matin sur le bitume, les vols à l'étalage, les cambriolages des appartements et des caves, la mendicité parfois agressive aux carrefours. Ces chariots et ces brouettes débordant de ferraille qu'on voit défiler à toute heure comme si la guerre menaçait. Grise, la dérisoire palissade de béton censée contenir les trafics. Noires et puantes, les fumées qui s'invitent jusqu'aux étages des immeubles HLM et des petites maisons ouvrières. Quand les flammes prennent des reflets bleutés, c'est qu'elles ont dévoré le caoutchouc des câbles pour atteindre le cuivre. " L'été, l'air est tellement irrespirable qu'on ne peut pas ouvrir les fenêtres, et nous habitons au quatrième. Les enfants traînent sur les rails au péril de leur vie, nous agressent, parfois. Notre quotidien est devenu très stressant ", raconte Sophie, une jeune conseillère sociale dont le logement jouit d'une vue imprenable sur le terrain. " Qui pense à nous ? La mairie ne fait rien. Lorsqu'on appelle la police, elle dit qu'elle n'a pas les moyens d'agir et refuse de se déplacer. Nous sommes les cocus de l'histoire ", s'agace son mari. Lui a voté Sarkozy en mai dernier ; elle, Hollande. Qu'importe : l'affaire, selon eux, relève davantage de courage politique que d'étiquette. Comment évacuer 170 caravanes sans se mettre à dos une partie de la gauche ? Comment trouver une solution durable pour les familles ? Le sujet est sensible pour la mairie, qui assure comprendre la détresse des riverains : " L'Etat précédent a laissé pourrir la situation et de nombreuses communes refusent de se montrer solidaires. Résultat, la population rom s'est concentrée porte d'Arras de manière surdimensionnée ", plaide Michel-François Delannoy, vice-président de Lille Métropole communauté urbaine. " Le camp a été nettoyé au printemps et le problème sera résolu dans la dignité d'ici à la fin du mandat de Mme Aubry ", promet-il. Six villages d'insertion sont en projet, qui viendront s'ajouter aux quatre déjà existants. La création de nouveaux campements aménagés est à l'étude. M. Mitoumba, le pharmacien, et M. Patel, le propriétaire du Nord Hôtel, ont déjà rédigé la lettre qu'ils comptent faire circuler dans le quartier. Le premier, originaire du Gabon, assure avoir perdu 80 % de sa clientèle du week-end. Le second a quitté l'Inde avec sa famille peu après sa naissance : " L'incivilité, alors que nous payons nos impôts et respectons toutes les règles de la vie collective, c'est injuste et épuisant. Les choses bougent ailleurs, il faut qu'elles avancent ici ", explique l'hôtelier, dont les dix courriers envoyés à la mairie n'ont jusqu'ici recueilli qu'une seule réponse. Faubourg d'Arras, l'après-midi touche à sa fin. M. Mitoumba s'apprête à ne pas sortir ses poubelles : par précaution, il préfère attendre l'aube et le passage du camion-benne. M. Patel offre des tickets de bus à ses clients pour leur éviter la promenade sinistre jusqu'au métro. Des hommes boivent le thé en terrasse. Une grappe de gamines sans cartable dépasse leur table avant de fouiller des cageots de légumes à moitié vides : " Roule, roule ", siffle l'épicier. Les fillettes s'écartent sans un regard pour l'homme, puis filent chercher meilleure fortune ailleurs. GÉRALDINE CATALANO" Qui pense à nous ? La mairie ne fait rien. Lorsqu'on appelle la police, elle dit qu'elle n'a pas les moyens d'agir "